NOS BOIS DE CHAUFFAGE
En principe, on se chauffe comme. on peut, avec les ressources de la localité que l’on habite. Dans le Nord, on utilise le charbon de terre, dont on dispose abondamment. À Paris, on se sert plutôt de la houille pour les calorifères, et on réserve l’anthracite pour les poëles mobiles. On sait que le charbon de terre provient des végétaux antédiluviens, comme on disait jadis ; provenant des Fougères arborescentes, des hycopodiacées géantes (Lépidodendrons) et des conifères primitives. Mais nous ne nous occuperons ici que de nos bois de chauffage, dont le prix va tellement en croissant depuis cinquante ans, qu'on en est arrivé à fabriquer une vingtaine de margotins à deux ou trois sous pièce, avec un fagot qu’autrefois on aurait eu pour quatre sous ! Aussi, le bois de chauffage, si cela continue, finira-t-il par être un luxe réservé aux millionnaires, du moins dans les grandes villes, et aux pillards de bois dans les forêts.
Sous le fallacieux prétexte de ramasser au bois mort dans les forêts, voici ce que nous avons vu de nos yeux dans le département de l'Aisne. Tous ceux qui sont censés recueillir le bois mort sont invariablement munis d'une SERPE ; qui, à elle seule, est leur condamnation : Pourquoi une serpe, alors que le bois mort se reconnait précisément à ce qu'il casse tout seul? Le voici. La serpe est indispensable, pour couper les baliveaux, là où ils sont le plus serrés et se nuisent réciproquement; en un mot, pour les déduire, suivant l'expression consacrée. On donne donc un coup de serpe au pied, à ras du sol, quand ces arbustes sont encore couverts de leur feuillage ; de sorte qu'on en obtient un vigoureux prétendu bois mort, qui est du bois plein de sève, un excellent bois de chauffage, pouvant même être employé dans l’industrie pour faire des manches d'outils, ou tout au moins à faire des rames. On recueille ensuite ce bois vif, avec un peu de véritable bois mort à l'arrière saison, pour masquer le larcin dévoilé par la serpe. Et voilà, prises sur le fait, comment les choses se passent, au su et au vu de tous les gardes-forestiers, qui se gardent bien d'en souffler mot à qui de droit; pour ne pas s'allirer d'affaires, afin de vivre dans une béate quiétude : Ne faut-il pas que tout le monde vive? Soupirent-ils en baissant les yeux. Sans doute; mais alors, pourquoi cette honte instinctive ? Pourquoi baisser la tête ? Il y aurait tout avantage à vivre avec plus de franchise et plus honorable-
ment, qu’en doublant son vol d’un mensonge.
A Paris, nous brülons surtout un mélange.de trois bois différents, qui ont chacun leurs qualités et leurs caractères propres. Ce sont le chêne, le hêtre et le charme ; nous y reviendrons dans un instant, On s'intéresse d'autant plus à son foyer, qu'on connaît mieux les qualités propres à chacune des espèces d'arbres que l’on emploie. Or, rien au monde n’est facile, à la vue d’une büche, de dire le nom de l’arbre dont elle provient. Une bûche de frêne, par exemple, ne ressemble pas plus à une büche de chêne (fût-elle fendue et dépouillée de son écorce babituelle), qu'un homme de race caucasique ne ressemble à un africain noir ébène : Tous les naturalistes nous comprendront. On ne peut guère se tromper, que devant des bois rarement employés pour le chauffage, comme l’'Amélanchier et le Cormier, quand on n’a pas l'habitude de s'en servir. En pareil cas, le plus sûr moyen de ne pas s’y laisser prendre, c'est d’avouer naïvement son ignorance; en disant : Ceci, c'est autre chose que nos bois ordinaires ! de même, pour la distinction entre les bûches de poirier et de pommier, bien qu'il y ait une distinction à faire entre les deux. Dans la pratique, on n’hésitera jamais. Le bois de pommier étant beaucoup moins rare que celui du poirier sauvage. Du reste, on ne brüle pas de ces espèces d'arbres, à Paris!
Ici, on peut rencontrer, en dehors des trois espèces de bûches de nos chantiers parisiens, de l’orme, du frêne, de l’aulne, du châtaignier, ou même du tilleul. Quant au
bouleau et au « sapin », on s’en sert surtout, à Paris du
moins, pour chauffer les fours des boulangers; et non pour les appartements.
Le bois de tilleul se reconnait de suite, à divers caractères qui lui sont propres, notamment à ce qu’il était autrefois dépouillé, son écorce servant à faire des cordes à puits ! Quant au châtaisnier, il suffit de l'avoir vu brûler une fois dans sa vie, pour ne plus l'oublier jamais. Il n’y a pas de bois au monde, à notre connaissance, qui donne plus d’étincelles que lui, la joie des enfants, la crainte des mamans, qui font aboyer les chiens, toujours fourrés trop près du feu. Les animaux aiment tant la chaleur !-Il n’y a pas de chien, chassé du foyer, qui ne trouve le moyen d’y revenir, l’en eùt-on cent fois éloigné, à grands coup de pied dans le derrière. Trahit sua quenique voluptas ! disaient les anciens, avec l'expérience des siècles. Bien d’autres essences forestières que le chàtaignier, et notamment le chêne, peuvent encore donner des étincelles ; mais c’est lui qui a le premier prix ; sous ce rapport, sa flamme est d’ailleurs très éclairante et, à ce point de vue, c’est une des plus radieuses flambées que l’on puisse voir; on ne peut malheureusement pas en dire autant du chêne, qui si souvent « brüle noir », dans nos petites cheminées sans tirage, surtout quand il est humide. Y a:t-il rien de plus lugubre, que de voir un feu tout noir, dont les bûches gémissent plaintivement, en dégageant une nuée de vapeur d’eau aux deux bouts ;
avec un sifflement douloureux, qui rappelle celui de la
vipère blessée à mort, sous le buisson où elle s’est réfugiée? Au contraire, il est facile de procurer une amusante soirée à des petits garçons, pendant l'hiver; eux qui aiment tant à voir de belles grandes flammes lumineuses, dans la cheminée; crépitant comme des coups de fusil sur un champ de bataille, en lançant des milliers d’étincelles qui font aboyer les chiens. Commeles douves des tonneaux sont en châtaignier, il n’y a qu'à consacrer à cet usage un vieux {onneau tout rapiécé, qui ne peut plus servir et qui fuit de toutes parts. Jamais les enfants
n'oublieront cette fusillade ininterrompue, düssent-ils mourrir centenaires. Plaisir bien peu couteux et si récréatif, alors que le tonnelier n’en donnait pas 2 fr. 50; seulement, gare au tapis! Les chiens aboyent, devant
les étincelles qui les brülent, en interrompant brus- -
quement leur douce somnolence, tandis que les tapis se laissent brûler; sans protester autrement, qu’en répandant dans la pièce une odeur de roussi, nécessitant d'habiles reprises.
Dans uos pays de marais, on brüle surtout des bois de peupliers : peuplier noir ou de Suisse, peuplier blanc ou de Hollande, tremble, grissard, peuplier d'Italie, peuplier du Canada, peuplier de la Caroline (nous avons même vu le peuplier du lac Ontario !), ainsi que des bois de saule Marceau, de frêne, d'aulnois, etc.
Nos fagots se fabriquent avec des ramilles de toute espèce : branches de noisetier, de saules, de salingues, de bois de Sainte-Lucie, de nerprun, de bourdaine, de fusain, de sureau, de genêts, de hêtre ou foyart (Fagus, dont on a fait notre mot fagot); mais surtout de bouleau, aux ramuscules si longs, si grêles, si souples et si déliés. Quel arbre que le bouleau, qui se contente de si mauvais terrains et qui résiste aux plus grands froids. Le sapin et le bouleau sont les derniers arbres que l’on rencontre sur nos montagnes les plus élevées. Quelle délicatesse de feuillage, au printemps, que ces longues branches pendantes de bouleau, avec lesquelles on fabrique les balais de ruisseaux dans nos rues ! C’est là le fin bois par excellence pour allumer le feu, au milieu de nos margotins entourés de petites baguettes de chêne, dans nos margotins parisiens, dits de foréts. Les autres sont entourés de baguettes de noisetier et de diverse nature, plus ou moins faciles à reconnaître, au point de vue botanique. N'est-ce pas une agréable récréation scientifique, autour du foyer de la famille, dans nos longues soirées d'hiver, pendant que la bonne-maman raconte des contes de fées à ses petits enfants attentifs, pendant que la grande-tante tricotte sans voir, n'ayant plus. depuis longtemps ses yeux de vingt ans? Qu'est-ce que cette brindille de bois? fst-ce du fusain, du nerprun, de la boursaude ou de la bourdaine, ou n'est-ce simplement qu'un ramuscule de noïisetier ?
Le feu de bois est à la fois le plus gai, le plus propre et le plus sain de tous; surtout si l'on a soin de faire préalablement sécher devant le foyer les büches que l’on devra brüler, au fur et à mesure de leur besoin, afin d'éviter la fumée. Son seul inconvénient, c'est que les neuf dixièmes de la chaleur ainsi produite s’en vont par la cheminée ! Mais en compensation, les calorifères, qui économisent ce combustible, donnent dans la pratique une chaleur beaucoup trop forte; en chauffant toutes les pièces d’un immeuble, alors qu’une petite partie d’entre elles (celles seulement où l’on se trouve) réclament de la chaleur.
Dans les deux cas, il y a donc un gaspillage inutile, quoi que l’on en ait pu dire. Il n’y a pas plus de raison, pour chauffer les pièces où l'on n’est pas, que pour chauffer la cour ou le jardin pendant l'hiver. De plus, la chaleur toujours trop forte dans les escaliers et les vestibules, que l’on obtient avec les calorifères, est mauvaise à tous les points de vue, pour les habitants d’un immeuble donné; outre le gaspillage déplorable, quiest le fait des concierges chargés de cette surveillance, nous pourrions citer des faits déplorables à cet égard, dans certaines administrations, comme dans les mairies de Paris.
Croirait-en que, l'administration fournissant toujours la même quantité de combustible hebdomadaire, que l'hiver soit rigoureux ou non, on a vu des employés forcés de maintenir les fenêtres ouvertes pour dissiper la trop grande chaleur ! forcés qu'ils étaient de consumer ce combustible, par tous les temps, sous peine sans cela, de se voir bientôt submergés par cette accumulation de bois de chauffage ! Le fait est authentique. Il a été constaté par d’autres que nous, qui ont cru devoir le signaler dans les journaux. Et ce qu'il y x de plus lamentable c’est que, durant ce gaspillage forcé, un malheureux se voyait contraint de faire mille démarches, pour obtenir un modeste secours de 3 francs, à titre d’indigent, alors que ce bois de chauffage, nuisible aux employés de la dite mairie, aurait été pour lui d’un secours cent fois plus grand et lui aurait fait perdre vingt fois moins de temps !
Les cheminées prussiennes, si peu usitées de nos jours, avaient autrefois le grand avantage d'utiliser une quanüité de chaleur beaucoup plus considérable, que nos petites cheminées modernes à Paris. En présence du prix toujours croissant du bois de chauffage, il est à croire qu’on fiuira par y revenir un jour. Elles procurent beaucoup d'agrément et leur durée est illimitée, quand elles sont bien construites et qu'on leur a donné des dimensions convenables. Est-ce une erreur d’appréciation? À Paris, celles que nous avons vues nous ont toujours semblé plus petites qu’en province.
C'est un tort, caril y a alors trop de chaleur perdue par le tuyau; il faut au contraire que leur foyer soit suffisamment vaste pour que le feu ait une place suflisante pour rayonner dans l’appartement, avant d'aller se perdre plus haut.
Ce sont alors de vrais foyers de famille, pour les petites bourses, toujours si dignes d'intérêt, à cause du froid inévitable qu’elles ont trop souvent à supporter.
Le bois de pommier est lourd et précieux, pour le chauffage des appartements. Il donne une large flamme, de grosses braises et une belle cendre blanche; aussi, l’appelait-on jadis le bois des seigneurs!
Le bois de hêtre, d’une jolie teinte claire, à reflets satinés, se reconnait de suite à son écorce lisse, qui se détache en larges plaques, sur les büches, et qui brule avec une flamme très éclairante (qui fait palir les lampes à huile dans les appartements!)en dégageant une odeur empyreumatique toute spéciale, à cause de l’huile essentielle contenue dans cette écorce. Remarquons, à ce propos, que le bois fendu donne toujours plus de chaleur que les rondins, et cela, pour deux raisons : 4° parce qu'il se dessèche plus vite; et 2° parce quil est plus lourd, à égalité de volume, les rondins n’ayant pas toujours eu le temps de former le duramen, à leur partie centrale, ou cœur du bois.
Le bois de charme est peut-être le meïlleur de nos bois de chauffase, après le pommier. En effet, son bois est à la fois dur et compact, à grain si serré qu'on n'y distingue pas les cercles concentriques, comme aux autres arbres: C’est même là un moyen commode de le distinguer du hêtre ; car le charme donne, comme lui, une flamme très brillante. Il en diffère encore par son écorce, très adhérente au bois, toujours mouchetée de petites taches blanches arrondies, formées par des lichens du groupe des Lécidea. Cette écorce lisse ne se gondole pas comme celle du hêtre, et par suite ne se détache pas comme elle en plaques allongées. Malneureusement, ces bois se consument très vite.
Lebois de chêne est celui qui donne le plusde chaleur. On sait que c’est avec des rondins de cette espèce qu'on fabrique sur place le charbon de bois dans nos forêts. Bien que brülant admirablement quand il est très sec, la flamme des bûches de chêne est bien différente de celles qui sont données par les trois espèces précédentes et qui sont à la fois si hautes, si larges et si blanches. À moins d’être très sec, le bois de chêne se consume beaucoup plus lentement, et souvent brüle en noir; c’est-à-dire que la büche noircit, en se consumant avec lenteur et en donnant de petites flammes courtes, pour passer enfin à l’état de braise incandescente,sans presque donner de flamme si le tirage est insuffisant. On à vu des tisons se consumer si lentement, qu'ils se sont conservés des journées entières, sous la cendre chaude. Aussi n'est-il pas rare de retrouver, le lendemain matin, au milieu des cendres, un tison de chêne encore en braise, alors que tous les autres bois ont disparu. Qu’une jeune bonne inexpérimentée apprête le feu pour le soir, dans ia matinée, sur ces cendres qui masquent la braise, en baissant le tablier de la cheminée, et alors un feu de cheminée aura toutes les chances ‘possibles, pour se déclarer avant midi, surtout si elle laisse les fenêtres ouvertes pour aérer la pièce. C’est ainsi que se produisent la plupart des feux de cheminée de la matinée, à Paris. Quant à ceux de l’après-midi, avant le diner, ils arrivent surtout pendant qu'on allume le feu du soir, en hiver, en oubliant de relever le tablier, trop abaïssé, et produisant un violent courant d’air, qui fait monter la flamme dans la cheminée à une grande hauteur.
Les büches de chêne se reconnaissent instantanément à leur écorce toute gercée, composée de grosses rides rugueuses. D’autres arbres en ont aussi, mais on en distingue aisément les büches de chêne, en ce que le cœur du bois est d’une couleur tranchée, bien plus brune que l’aubier. Ces deux parties du tronc présentent, en outre, des cercles concentriques à la fois très nets et très serrés les uns contre les autres, à cause de la lenteurde la croissance de cette essence forestière. On est parfois très étonné du peu de grosseur d’un rondin de vingt ans. De plus, ces cercles concentriques sont entrecoupés de nombreux rayons médullaires minces et de couleur claire, visibles à la lumière artificielle dirigée obliquement sur eux. Ces rayons laissent des fentes à leur place, dans les vieilles büches, cù cette moelle plus tendre a fini par disparaître entièrement, du côté de la vieille coupe. On les aperçoit mieux, du côté du trait de scie le plus récent.
D' BouGox.