‹ Le NaturalisteChapitre 57 sur 304 · GE · texte numérisé non relu

GE

gie, fait ressortir avec raison que le domaine souterrain est loin d’être négligeable.

Il comprend d’abord les grottes accessibles à l’homme, dont le nombre s'accroît sans cesse à mesure que le globe terrestreest mieux exploré. puis les fentes inaccessibles dont le rôle est extrêmement important. En effet, les fissures sont innombrables dans certains terrains. Elles recèlent une faune abondante qu’on découvre à l'occasion du creusement des tunnels ou des tranchées. D’autre part les habitants des grottes y trouvent un refuge lorsque celles-ci sont envahies par les eaux. Enfin, c’est surtout par les fentes que les cavernes ont été peuplées ; c’est ce qui explique la faible taille et l'aplatissement du corps de la plupart des cavernicoles. Avant d'arriver dans les grottes, ils ont subi une sorte de tamisage à travers les fentes de l'écorce terrestre. D'ailleurs les fissures renferment des détritus animaux et végétaux amenés par les eaux de ruissellement et qui servent de nourriture à leurs hôtes. À ce point de vue, les fentes sont même plus riches que les grottes, qui ne reçoivent que de l’eau déjà filtrée.

Dans le domaine souterrain rentrent encore les niveaux d’eau et les nappes phréatiques qui donnent asile à de nombreux animaux aquatiques qu'on retrouve souvent dans les puits. Les microcavernes sont des cavités creusées parles animaux fouisseurs. On sait par exemple, que les fourmilières et les termitières recèlent des animaux qui y vivent en commensaux et qui présentent nombre de caractères des cavernicoles. Enfin, les souterrains creusés par l'homme —galeries demines, tunnels, etc.— donnent asile à un certain nombre d'êtres vivants.

Les conditions d'existence que présente le domaine souterrain peuvent se résumer de la façon suivante : obscurité, température constante, égale à la moyenne annuelle du lieu, humidité notable, immobilité de l’air. Les ressources alimentaires du domaine souterrain sont loin d’être négligeables ; mais comme les plantes vertes font défaut, tous les cavernicoles sont ou carnivores ou saprophages, c’est-à-dire qu’ils se nourrissent de proies vivantes ou de matières animales ou végétales en décomposition.

Beaucoup d'insectes (Moustiques, Tinéides, etc.) viennent se réfugier à l'entrée des grottes et peuvent servir de proie aux cavernicoles. Les excréments des chauves-souris, les miettes de la table des carnassiers qui habitent les grottes, les champignons qui se développent sur ces détritus, autant de sources de nourriture que ne dédaignent pas les cavernicoles. D’ailleurs la disparition accidentelle des victuailles dans une partie du domaine souterrain n'entraine pas forcément la mort de tous les habitants. En effet, grâce à l'humidité qui règne dans les grottes, même les cavernicoles aquatiques sont capables d’émigrer en utilisant la terre ferme.

Les conditions qui règnent dans le domaine souterrain ont eu une influence marquée sur l'anatomie de ses habitants. L’obscurité a provoqué la décoloration de leurs téguments, et l’atrophie de l’appareil visuel. Lorsque les yeux sont bien développés chez un cavernicole, on peut affirmer qu'il n’a pas encore immigré dans le domaine souterrain depuis bien longtemps. En revanche, l’atrophie des yeux a eu pour conséquence le développement compensateur des organes tactiles, sous forme de poils, d'antennes et de pattes très longues. L'immobilité de l'air des cavernes a permis ce développement d’appendices longs et fragiles.

La température constante et basse rend les cavernicoles peu susceptibles de résister aux variations thermiques; d'autre part, elle a probablement, sans qu'on puisse cependant l’affirmer, fait disparaître la périodicité de leurs phénomènes sexuels et diminué leur activité fonctionnelle.

Les cavernicoles proviennent en majeure partie d’espèces primitivement lucifuges ; on ne trouve pas en effet parmi eux des animaux franchement amis de la lumière. Si par hasard ils pénètrent dans les espaces souterrains, ils sont trop mal adaptés et servent de proie aux animaux déjà habitués à l'obscurité. La faune abyssale des eaux douces a également fourni son contingent aux cavernes. En effet, dans les grandes profondeurs des lacs règnent les mêmes conditions de température et de lumière que dans les grottes. Dès lors les animaux passent sans difliculté d’un domaine dans l’autre, par l'intermédiaire des eaux d'infiltration.

M. Racovitza distingue parmi les cavernicoles les trois groupes suivants: .

1° Les trogloxènes ou hôtes occasionnels des cavernes, Ils ne présentent pas de caractères adaptatifs et se tiennent de préférence à l'entrée des grottes;

20 Les troglophiles habitent constamment le domaine souterrain, mais de préférence ses régions superficielles. Ils s’y reproduisent, mais peuvent aussi être rencontrés à l'extérieur; ce sont des lucifuges très caractérisés, qui présentent un certain nombre d’adaptations à la vie obscuricole;

3° Les troglobies se recrutent parmi les troglophiles. Ils ont pour habitat exclusif le domaine souterrain, et offrent les adaptations les plus marquées. Il y a d’ailleurs de nombreuses formes de passage entre ces trois catégories.

La faune des cavernes est très variable suivant les grottes considérées. Parmi les Vertébrés, les batraciens (Protée du Karst, Typhlomolge d'Amérique) et les poissons ont seuls des représentants cavernicoles. Parmi les insectes, les Coléoptères, les Orthoptères, les Aptérigogéniens peuplent le domaine souterrain. On y rencontre de nombreux Myriapodes, des Arachnides, des Crustacés et des Vers. Il n’y a pas de plantes exclusivement cavernicoles.

Grâce à la constance des conditions qui y règnent, les cavernes constituent une sorte de musée rétrospectif, où des formes anciennes ont pu persister après avoir acquis des caractères adaptatifs nouveaux, tandis que leurs congénères ont disparu de la surface du sol, sous l'influence des modifications des conditions climatiques et de la concurrence vitale.

D'autre part, au cours des âges les cavernes se comblent, d’autres sont envahies par les eaux. Il y a donc de nombreuses chances de destruction pour les cavernicoles. Mais même en pareil cas tous ne périssent pas forcément : ils peuvent émigrer à travers les fentes des massifs rocheux ou, s’ils sont aquatiques, passer d’un niveau aquifère à un autre. Ils peuvent même revenir à la surface du sol. Comme exemple d'épigé terrestre à ascendants cavernicoles, on peut signaler quelques coléoptères, par exemple certains Anophthalmus.

On voit à combien de problèmes touche la biologie du domaine souterrain. Beaucoup d’entre eux attendent encore leur solution; mais, sous l’impulsion d’une phalange d'hommes hardis, les cavernes sont de mieux en mieux explorées et les renseignements sur leur faune

deviennent de jour en jour plus nombreux et plus ! précis.

Dr L. LALoy.

Page 1