LE PROLOGUE PRIMUM QUAERITUR
On cherche d’abord pourquoi l’apôtre a voulu ajouter aux Évangiles, qui sont le supplément de la Loi et nous disent abondamment comment vivre, les épîtres qu’il a envoyées aux églises. La raison de ce fait est très simple. L’apôtre a imité les Prophètes, qui ont complété Moïse ; la Loi promulguée par celui-ci contenait pourtant tous les préceptes de Dieu.
On cherche ensuite pourquoi Paul n’a pas écrit plus de dix épîtres, — car il n’y en a que dix, y compris l’épître aux Hébreux : les quatre autres sont adressées à des disciples en particulier. — Paul voulait montrer que le Nouveau Testament ne diffère pas de l'Ancien, et que lui-même ne combat pas la Loi de Moïse. Il a écrit autant de lettres que le Décalogue compte de commandements. On sait d’ailleurs que les deux tables de pierre du Décalogue figurent les deux Testaments. Sans doute certains retirent à l’apôtre l’épître aux Hébreux et l’attribuent à Barnabé avec Tertullien ou à Luc avec d’autres ou encore à Clément ; ils font valoir le style et que Paul ne se nomme pas dans le titre. Mais personne ne se nomme dans le titre ; faut-il en conclure que la lettre n’a pas d’auteur? La conséquence est absurde: mieux vaut donc croire qu’elle est de Paul dont elle reproduit la doctrine. D’ailleurs, Paul passait dans les synagogues pour le destructeur de la Loi : on conçoit que, parlant aux Juifs de cette Loi, figure de la vérité du Christ, il ait préféré taire son nom afin de ne pas éloigner le lecteur et de lui faire du bien.
Certains se demandent encore pourquoi l’épître aux Romains est placée en tête des épîtres de Paul, bien qu’elle n’ait pas été écrite la première. On répond quelquefois que les épîtres sont disposées de manière à conduire graduellement le lecteur à la plénitude de l’enseignement apostolique. La plupart des Romains étaient si grossiers qu’ils ne comprenaient pas que c’était la grâce de Dieu qui les sauvait, non leurs propres mérites. Il en dit déjà plus aux Corinthiens... Il ne reproche aux Gâtâtes que leur crédulité excessive... Il loue les Ephésiens et plus encore les Philippiens. Il félicite encore davantage les Thessaloniciens et surtout les Colossiens. Et, quant aux Hébreux, ne dit-il pas qu’ils ont imité les Thessaloniciens?
Cette préface se présente, on l’a vu, comme l’œuvre de saint Jérôme.
L’auteur anonyme, évidemment, a une double préoccupation. D’abord, et surtout, il vise les Manichéens. Si Paul n'a écrit que dix épîtres, c’est afin de montrer novum non discrepare a
l’édition pseudo-hiéronymienne de la bible
veteri Testamento et .se contra Legem non facere Moysi : il s’est réglé sur les dix articles du Décalogue. S’il a écrit des épîtres, c’est qu’il a pris exemple sur les Prophètes, exemplo Prophetarum. Les Galates se sont laissés tromper par les faux apôtres , mais non les Philippiens, ni les Éphésiens. Celà est certainement dirigé contre les Manichéens. J’ajoute que notre auteur semble s’inspirer du rédacteur du prologue priscillianiste de saint Jean : tous deux veulent expliquer pourquoi les écrits bibliques ne sont pas rangés dans l’ordre chronologique de leur apparition; pour tous deux, la plénitude de doctrine d'un livre entraine son classement après les autres (1).
Ensuite, l’anonyme vise les Pélagiens. A l’en croire, l’ignorance des Romains était telle ut non intelligerent Del se gratia et non suis meritis esse saluatos. On n’est pas plus clair.
Le texte a donc été rédigé à une époque où les Pélagiens et les Manichéens étaient redoutés des Catholiques, et où l’on aimait à s’abriter derrière l’autorité de saint Jérôme. Il est donc certainement postérieur aux premières années du cinquième siècle. Il est vraisemblablement contemporain de la crise manichéenne de l’époque ostrogothique : le férial pseudo-hiéronymien date sans doute de la seconde moitié du cinquième siècle ; dèsle temps de saint Léon (f^bi) on voit que l’Église se préoccupe des éditions hérétiques; Cassiodore connaît une édition pélagienne de saint Paul et il s’en inquiète (2) ; enfin, — et c’est le fait intéressant, — le prologue se lit dans le Codex Fuldensis , daté de 5^6, et l’anonyme que nous avons rattaché à Vivarium le copie aux trois quarts lorsqu’il veut donner une préface générale à son Commentaire de saint Paul (3).
Voilà le premier indice d’un travail catholique anti-manichéen accompli entre /J5o et 55o.
(1) In domino quae novissima sunt, non uelut extrema et abiecta numéro sed plenitudinis opéré perfecta sunt. Chapman, p. 219. — Sur l’ordre des épîtres pauliniennes, voir Zahn, II, 344, 355. L’ordre Rom... Thés est sans doute le fait des Origénistes ; ils rangent les textes suivant leur importance. Voir déjà Victorin de Pettau.
(3) Voir P. L. 68, 413-414, D. Primo intelligere nos oportet quibus vel quare scribat apostolus. Non enim credendum est... Voir encore 415-416, etc... — Sur l’origine de ce texte, voir supra , p. 68. Pour Chapman, le prologue a été écrit à Lérins et importé en Italie par Eugippius. Il se peut. L’auteur, comme Salvien, sait l’influence du nom de l’auteur sur les jugements du public : voir G. M. R., II, p. 105, sq. Mais notre prologue attaque les Pélagiens : s’il a été écrit à Lérins, il ne peut être antérieur à 480.