LE PROLOGUE NON IDEM EST ORDO
priscillianiste est d’origine espagnole, non romaine; elle n'a pas rencontré d’abord très bon accueil, notre texte même le prouve ; ce n’est pas un Romain qui, dès le cinquième ou le début du sixième siècle, travaillera à la faire accueillir. Ne faut-il pas chercher du côté de la Gaule ou de l’Espagne, à Lérins?
On a justement signalé un réviseur des écrits de Priscillien qui prétend s’appeler : Peregrinus évêque. Il a retouché les canons des épîtres de saint Paul. Il a rédigé une préface des Proverbes qui commence par ces mots : Très libros Salomonis, et finit par ceux-ci : et ideo , qui legis , semper Peregrini memento. Il a formulé la prière obsecro qui suit la signature et la date dans la Bible de San Isidro et se termine ainsi : Et Peregrini f [rat res] o Karissimi memento. Nous trouvons, enfin, « dans deux manuscrits espagnols, le verbe peregrinari interpolé, avec une sorte de recherche, au commencement de i’épître de saint Jacques (1) » ; et c’est précisément à l'épître de saint Jacques que s’intéresse l’auteur de notre prologue. Priscillianistes et Manichéens étaient aussi redoutés en Espagne que nulle part ailleurs. Le mystérieux Peregrinus est peut-être espagnol au moins d’origine.
Dès lors, ne serait-il pas naturel d’attribuer à son groupe le prologue qui défend l’authenticité du verset des trois Témoins?
Sans doute, l’anonyme s’appelle ici Jérôme, là Peregrinus. Sans doute, sa théorie touchant la place de saint Jacques en tête des épîtres catholiques vient en droite ligne d’une lettre authentique de saint Jérôme (2). Il n’est pas certain, sans doute, il est vraisemblable pourtant que la préface Très tibros Salomonis est parente des deux prologues dont on a déjà parlé. Il peut y avoir profit à l’interroger.
Cette préface se lit dans les manuscrits de la Vulgate en tète du livre des Proverbes ; elle devait servir d’introduction, en
(1) « Leg: Jacobus, Dei et D. N. J. C. servus, sanctis aeclesiis qui sunt ex tribus XII, dispersis et peregrinantibus per orbem terrarum, salutem. » Berger : Hist. Vulgate , p. 28, p. 26-28, Chapman, p. 258.
(2) Ep. ad Paulinum, § 8, P. L. 22, 548.
l’édition pseudo-iiiéronymienne de la bible
outre, à YEcclésiaste et au Cantique des Cantiques , c’est-à-dire aux trois livres de Salomon. Peregrinus dit avoir corrigé le texte d’après la version des Septante : la traduction qu’on en avait faite était très mauvaise et souvent inintelligible. Il s’est abstenu de corriger la Sagesse et Y Ecclésiastique, ne voulant s’occuper <{ue des Écritures canoniques.
Voici le texte du prologue :
Treslibros Salomonis, id est Prouerbia, Ecclesiasten, Canticum Canticorum, ueteri septuaginta interpretum auctoritati reddidi; uel antepositis lineis -7- superflua quaeque designans, uel stellis tJt titulo praenotatis ea quae minus habebantur interferens : quo plenius, o fratres dilectissimi, cognoscatis quid in libris nostris minus si t, quid redundet. Necnon etiam ilia quae imperiti translatores male in linguam nostram de graeco sermone verterant, obliterans et antiquans curiosissima veritate correxi. Et ubi praepostero ordine atque peruerso sententiarum fuerat lumen ereptum, suis locis restituens feci intelligi quod latebat. Porro in eo libro qui a plerisque Sapientia Salomonis inscribitur et in Ecclesiastico quem esse Jesu filii Sirach nullus ignorât, calamo temperavi : tantummodo canonicas scripturas vobis emendare desiderans et studium meuin certis magis quam dubiis commendare. Ideo et de graeco et de hebraeo praefatiuncula utraque in hoc libro praemissa est quia nonnulla de graeco ob illuminationem sensus et legentis aedificationem nel inserta liebraïcae translationi, uel extrinsecus juncta sunt. Et idcirco qui legis semper peregrini mémento (1).
Mais je remarque que tous les manuscrits 11e donnent pas le même texte. Le plus grand nombre remplacent les mots fratres dilectissimi par les mots Paula et Eustocliium , et suppriment la fin du texte à partir du mot commendare. Parfois, — tel le Codex Corbeiensis 14 (2) — le manuscrit donne fratres dilectissimi en éliminant la finale.
La version courte, où apparaissent Paula et Eustochium, est certainement le fait d’un auteur qui veut se faire passer pour saint Jérôme ; il a coupé la fin de la préface qui ne paraît pas très claire.
La version longue, qu’a signée Peregrinus, a été écrite selon toutes les vraisemblances par le Peregrinus de la Bible de San Isidro, des canons de Paul et de l’épître de Jacques.
Quel est le rapport des deux versions ?
(1) Martianay : Hieronymi Bibliotheca Sacra, I, 1419-1420. Aujourd’hui B. N. 11940.
(2) Martianay, loco citato.