LE PROLOGUE TRES LIBROS
J’imagine que la version longue signée par Peregrinus est la plus ancienne et que d’elle dérive la version courte. Saint Jérôme, en matière d’études bibliques, est un patron autrement prestigieux que Peregrinus : je ne comprends pas qu’on efïace Jérôme pour écrire Peregrinus. Il y a donc eu un pseudo-Jérôme qui a utilisé le texte de Peregrinus.
Peregrinus s’occupe d’Espagne (1) : pseudo-Jérôme utilise donc des textes d’Espagne. — Le prologue Non idem est ordo cipud Graecos se présente aussi comme un écrit de saint Jérôme : cetie prétendue lettre est pareillement adressée à Eustochium ; elle utilise aussi des documents espagnols : on a vu quel intérêt elle prend au verset des trois Témoins. J’ajoute que les deux prologues prétendent également apporter une version corrigée d'après les textes, et très claire. Je conclus que la version courte du prologue très libros a sans doute été formée, après le temps de Peregrinus, dans les mêmes cercles que les deux autres préfaces Non idem est ordo et primum quaeritur quare (2).
Un texte permet de jeter un peu de lumière sur leur origine. Le Codex Ambrosianus E. 5 1 , inf. (du onzième siècle) reproduit une curieuse préface des épîtres catholiques, qu’on a étudiée plus haut (3).
C’est un fait, dit notre auteur, que les canons du Nouveau Testament ont été écrits en premier lieu par Pierre, puis par Jacques, Matthieu... : comment, dès lors, donner le premier rang, dans les épîtres, à Jacques, puisque c'est Pierre qui a écrit le premier , dans l'ordre du canon ? Cet ordre s’explique, selon les uns, par le privilège apostolique de Pierre, selon les autres, parce que Pierre a écrit le premier. Quant à l’opinion de ceux qui voient dans l’épître de Jacques un apocryphe, elle est fausse.
Ne semble-t-il pas que ce texte soit une riposte au prologue non idem est ordo , ou à un texte analogue? Ils se contredisent quant â la première des épîtres catholiques ; c’est celle de Pierre, affirme l’un ; c’est celle de Jacques, soutient l’autre.
(1) D'après Schepps, auquel Berger incline à se rallier, Peregrinus serait le pseudonyme du moine espagnol Bachiarius, qui vivait au cinquième siècle [Berger : op. laud ., p. 28]. — Wordsworth et White rejettent l’identification proposée [ Novum Testamentnm, fasc. 5, Oxford, 1897, p. 708], parce que Bachiarius n’a pas été évêque. Notre Peregrinus ne serait-il pas Vincent de Lérins* qui a porté ce pseudonyme ?
(2) J’entends que ces écrits sont apparentés : s’ils n’ont pas été rédigés par le même homme, ils émanent d’un même groupe.
(B) de Bruyne: Un prologue inconnu des épîtres catholiques [Revue bénédictine, 1906, 82], — Voir le texte plus haut, p. 141.
l’édition pseudo-hiéronymienne de la bible
L’auteur de non idem est ordo nous a paru êlre un Lérinien qui subit l'influence priscillianiste, mais qui est catholique comme Peregrinus, et postérieur à lui. Son adversaire peut être un Romain : il parle, sans y appuyer exclusivement, de la prerogaliva apostolici ordinis. 11 ne s’abrite pas sous le nom de saint Jérôme. 11 est au courant de la littérature priscillianiste: peut-être est-il priscillianiste lui-même. Peut-être écrit-il en Espagne ou dans la Gaule du Sud. Comme le prologue non idem est ordo paraît être une riposte catholique à un texte priscillianiste favorable à Pierre (et à l’ordre hiérarchique et chronologique), il semble que nous apercevions ici une réplique hérétique au texte catholique. C’est une seconde preuve de l’activité déployée par les Catholiques sur le terrain scripturaire, et des polémiques au milieu desquelles se faisait le travail.
On en trouve encore un écho dans un passage de Gassiodore et dans le concile pseudo-damasien : aussi bien qu’en pseudo- Jérôme, nous lisons, ici et là, l’expression epistolae canonicae ; comme le prologue de VAmbrosianus, Cassiodore et pseudo- Damase donnent la première place, parmi ces épîtres, aux épîtres de Pierre. Cassiodore écrit :
In epistolis autem canonicis Clemens alexandrinus presbyter..., id est in epistola sancti Pétri prima, sancti Joannis prima et secunda et Jacobi quaedam attico sermone declarauit... Sed cum de reliquis canonicis epistolis magna nos cogitatio fatigaret, subito nobis codex Didymi graeco stylo conscriptus in expositionem septem canonicarum epistolarum (1) ...
Si le lecteur veut bien se reportera la page 168, il verra que le concile damasien range les épîtres de Pierre en tête des sept épîtres catholiques (2).
(1) Inslitutiones , I, 8, P. L. 70, 1120, A. B. Cf. Compl. in Psalm. éd. Malïéi. Chandler, 1723. Zahn, II, 378, n. 1.
(2) J’ajoute que, si le Codex Monacensis intitule ce groupe apostulicae epistolae , il est d’autres manuscrits, tels que le Jurensis, où l’on trouve item canonicae epistolae numéro septem.
Pour Chapman, les prologues des Actes et de Y Apocalypse que donne le Fuldensis ont été rédigés par un catholique d’après les prologues priscillianistes de s. Jean et de s. Luc.
Il semble que nos pseudo-Jérôme se soient souvent inspirés de s. Jérôme, en même temps que des Catholiques espagnols (qui remanient, tel Peregrinus, les textes priscillianistes).