‹ Le néo-manichéisme et la légende chrétienneChapitre 11 sur 185 · LÉGISLATION PERSÉCUTRICE · texte numérisé non relu

LÉGISLATION PERSÉCUTRICE

antérieurement contre les hérétiques : défense de les recevoir dans les villes et de leur confier aucun emploi, de leur rien léguer ou d’en rien recevoir par testament, de les admettre à faire un contrat ou à ester en justice ; rien n’est trop dur pour des misérables dont les turpitudes sont inconnues des lupanars mêmes.

Imperatores Theodosius et Valentinianus Augusti Albino P. P. II. Superstitio, paganorum quoque damnata temporibus, inimica publicae disciplinae et hostis fidei christianae ad excidium sui clementiam nostram non immerito provocavit. Manichaeos loquimur quos exsecrabiles... omnium rétro principum statuta judicarunt... Quae enim et quam dictu audituque obscena in judicio beatissimi papae Leonis, coram senatu amplissimo, manifesta ipsorum confessione patefacta sunt ? Adeo ut eorum quoque qui diceretur episcopus et voce propria proderet et omnia scelerum suorum sécréta perscriberet... Ouod notitiam nostram latere non potuit... Unde... ubicumque terrarum quisquam Manichaeorum fuerit deprehensus, poenas quas in sacrilego iura sanxerunt, auctoritate publicae seueritatis excipiat. Sitque publicum crimen et omni volenti sine accusationis periculo taies arguere sit facilitas. Nec cuiquam licitum tutumque sit aut celare taies aut talibus connivere : cum omnia de his a nobis confirmata sint rétro principum constituta, ut noverint universi hac edictali lege proposita, Manichaeos dignitate militiae et urbium habitatione privandos... ; successiones nec capiant nec relinquant... Primates uniuscuiusque militiae.. decem librarum auri multa percellat si quem hac superstitione pollutum siverint militare ; neque enim aliquid nimium in eos uidetur posse decerni, quorum incesta peruersitas religionis nomine lupanaribus quoque ignota vel pudenda committit (4).

Quelle influence exerça ce texte ? On ne le saurait dire avec précision. Son action se confondit, sans doute, ainsi qu’y comptait saint Léon, avec celle des lettres pontificales : j’imagine, en effet, que le pape envoya à tous les évêques d’Occident une circulaire analogue — ou identique — à celle qu’on a citée (2).

Ce qui est sûr, c'est que, à ce moment même , conformément

(1) P. L. 54, 622. — 19 juin 445.

(2) La suscription semble d’abord ne viser que les évêques italiens : sans doute est-ce que notre manuscrit dérive d’un exemplaire adressé à un évêque italien. Voici, d’après l’édition des Ballerini reproduite par Migne [P. G. 54, 620], le début de la lettre : Léo universis episcopis per Italiae provincias constitutis in Domino salutem. — Cf. infra la lettre de saint Léon aux évêques espagnols, lorsqu’il les convoque en un concile, et le texte d’Hydace cité infra, p. 12 n. 2.

LE NÉO-MANICHÉISME AU TEMPS DE SAINT LÉON

au désir du pape et à la loi de l’empereur, les Manichéens d’Espagne étaient en butte à la persécution (1).

Hydace raconte dans sa Chronique que Thoribius et lui-même découvrirent, en 445, des Manichéens qui s’étaient cachés depuis plusieurs années — peut-être depuis 44^-444^ — 5 Astorga, en Galice ; ils les interrogèrent, sans doute devant un concile réuni à cet effet, et les envoyèrent à l’évêque de Mérida, Antonin. Selon le même auteur, Pervincus, diacre dudit Thoribius, porte aux évêques d’Espagne, en 447? ^es écrits du pape contre les Priscillianistes, notamment une lettre dogmatique adressée par Léon à Thoribius. Enfin, en 44^, Antonin saisit un certain Pascentius qui s’élait enfui de Rome : il le fait bannir de Lusitanie (2).

Nous avons encore conservé une lettre de Thoribius à son ami, ainsi qu'une longue réponse de saint Léon à un écrit aujourd’hui perdu du même Thoribius : c'est elle que mentionne Hydace. La lettre de Thoribius à Hydace s’adresse en même temps à un évêque, Ceponius ; elle nous apprend que Thoribius revenait d’un long voyage : partout il a admiré l’unité de la foi catholique ; il lui est d’autant plus pénible de trouver, au retour, l’hérésie florissante dans sa patrie; il prévient Hydace et Ceponius delà fâcheuse découverte et les met sur leurs gardes (3). — Au cours de son

(1) Sur cette affaire, célèbre autant qu’obscure, voir Florez, Esparia Sagracla, VI, 121; Cacciari, De priscillianistarum haeresi el historia liber unas, Romae, 1751 (reproduit P.L. 55, 1032) ; Mandernach, Geschichte des Priscillianismus , Trier, 1851 ; Hefele-Leclercq, II, 1. 480.

(2) In Asturicensi urbe Gallaeciae quidam ante aliquot annos latentes Manichaei gestis episcopalibus deteguntur quae ab Hydatio et Thoribio episcopis, qui eos audierant, ad Antoninum Emeritensem episcopum directa [an. 445]. — (Leonis) scripta per ep. Thoribi diaconem Pervincum contra Priscillianistas ad Hispanenses episcopos deferuntur. Inter quae ad ep. Thoribium... [an. 447]. — Pascentium quendam urbis Romae qui de Asturica diffugerat Manichaeum Antoninus episcopus Emerita comprehendit auditumque etiam de provincia Lusitania fecit expelli. [an. 448]. — Ilydatii Lemici Chronicon [Chronica Minora, éd. Mommsen, II (1894), 24-25. — M. G. AA. aa. XI, 2]. Pourquoi ce recours à Mèridci , non à Braga ?

(3) Sanctis ac beatissimis et omni veneratione colendis Idacio et Ceponio episcopis, Turribius. Molesta semper est et injucunda peregrinatio quam afficiunt duri labores... Quapropter mihi post longas annorum metas ad patriam reverso, satis durum fuit...; prava dogmata velut quibusdam hydrinis capitibus pullulare cognosco... Vestrae autem existimationis atque censurae merito fuerit universa perpendere et ea quae... veritati ac fidei contraria videritis, cum aliis fratribus vestris... ignita divini verbi virtute compescere [P. L. 54,693-695]. — Voici l’analyse complète du texte. Thoribius se plaint à Hydace et Ceponius des ennuis des voyages ; ils ont du moins ceci de bon qu’ils nous instruisent, surtout de nos défauts. J’en ai fait l’expérience en visitant plusieurs provinces : partout j’y ai trouvé la même foi, et chez nous pullulent les

l’ÉVÈQUE THORIBIUS EN ESPAGNE

voyage, qui sait s’il n’aurait pas passé par Rome, vers 444 î le pape n’aurait-il pas stimulé son zèle; ne lui aurait-il pas officieusement confié le soin de cette affaire ?

dogmata prciva , qui développent ou reproduisent ou corrigent imparfaitement le velus error : le fait s’explique parce que les conciles cessent de se réunir et de parler. L’unité de foi qui subsiste est mensongère et impie parce que altérée de fait diversis fidei sensibus. C’est, non la témérité, mais la piété envers ma patrie qui me pousse à dévoiler les blasphèmes contenus par les livres apocryphes de nos hérétiques d’ici : ils les lisent à la place des Évangiles. Dans la discussion, ils renient leurs blasphèmes, bien qu’ils les enseignent à peu près publiquement ; pour les soutenir désormais, ils en démontrent la vérité par les Écritures apocryphes — qu’ils préfèrent aux canoniques — par leurs traditions écrites et par les dits de leurs auteurs [lire P. L. 54, 694, B : ex apocryphis,... docent]. Les contradictions que j’ai notées entre ces dits et les apocryphes que j’ai eus en main s’expliquent, soit parce que les écrits pseudo-apostoliques ont un sens ésotérique, soit parce qu’ils ont d’autres livres plus cachés réservés à leurs seuls parfaits. Noter renseignement des actes de Thomas sur le baptême par l’huile. Leurs livres et leurs dogmes sont suivis par les exécrables Manichéens, qu’il faut condamner dès qu’on les surprend : c’est leur principal auteur, Manès, qui a rédigé ou remanié les actes d’André, de Jean (Leucius), de Thomas, qui font leur force. Ils s’appuient encore, les uns et les autres, sur un horrible livre, le Memoria Apostolorum , qui falsifie la doctrine du Seigneur et renverse l’Ancien Testament. Les miracles que content ces écrits sont vrais ou possibles; les discussions et les idées sont farcies sensuum malignorum : je les ai résumées et réfutées. — J’ai cru de mon devoir de vous parler de tout cela avec quelque détail afin que nul des possesseurs ou des lecteurs de ce livre ne puisse exciper de son ignorance. Examinez, condamnez ces erreurs, cum aliis fratribus quoscumqiie uobis zelus catholicae religionis vel pium studium sociaverit.

Baluze, et même Cacciari [P. L. 55, 1034, B] et Kunstle [A.], doutent de l’authenticité du texte : 1. Il est obscur; — 2. le zèle de Thoribius se concilie mal avec ce que l’on sait de son voyage; — 3. l’occasion du faux est la phrase où saint Léon ordonne à T. de rassembler, éventuellement, un concile en Galice de concert avec Hydace et Ceponius. — Je réponds que cette lettre est très claire* : elle est sans doute antérieure à celle à laquelle répondit saint Léon le 21 juillet' 447 ; elle est sans doute contemporaine, à peu près, de l'affaire d’Astorga, 445. 2. Le zèle de Thoribius était peut-être moins vif, ou moins averti, avant son voyage (accompli sans doute un peu avant 445). 3. On ne voit pas quel est le but du faussaire. — J’ajoute que le Codex AEmilianensis [Escurial I, D, 1. terminé en 992. — Maassen. I, 371, 668, 708], qui nous a conservé le texte, nous a conservé d’autres textes très rares, relatifs au Priscillianisme, et qui sont authentiques [la rétractation de Symposius; la sentence du concile].

il n’y a rien à tirer du texte imprimé au 16 avril 421. Noter la date XII Augusti Alipio et Ardebure [d’après s. Léon], et l’histoire de Rogat.

‘Quel est ce vêtus error auquel T. rattache les prava dogmata des Priscillianistes [P. L. 54, 693 C]. Peut-être le Manichéisme, peut-être l’hérésie en général considérée comme l’œuvre de Satan? Mais faudra-t-il rappeler à tout instant combien rares sont nos documents, combien naturelles nos ignorances?

LE NÉO-MANICIIÉISME AU TEMPS DE SAINT LÉON

Ce qui est sûr, c’est que Thoribius, à ce moment, 445-446, envoya des lettres analogues à d’autres évêques espagnols ; mais, à son grand regret, ils refusèrent de sévir. Ils alléguaient les livres de l’évêque Dictinius (1), ancien priscillianiste converti ; et les livres dont ils arguaient étaient antérieurs à cette conversion ! Thoribius se plaint au pape ; il lui envoie, avec une lettre, epistola familiaris, un memento des erreurs hérétiques en vogue [commonitorii sériés ] ; il lui fait tenir enfin le livre qu’il a écrit afin de les réfuter [libellus] ; il avait adressé ces deux écrits à Hydace et sans doute aux autres évêques d’Espagne.

Le pape le remercie et oppose à chacun des 16 dogmes hérétiques qu’a formulés Thoribius dans le Commonitorium} la vérité catholique (2). Voici comment il résume la doctrine manichéenne.

(1) Léo episcopus Turribio... § 16. Postremo autem capitulo hoc prodidit justa querimonia quod Dictinii tractatus, quos secundum Priscilliani dogma conscripsit, a multis cum veneratione legerentur, cum, si aliquid memoriae Dictinii tribuendum putant, reparationem eius magis debeant amare quam lapsum. Non ergo Dictinium, sed Priscillianum legunt, et illud probant quod écrans docuit, non quid correctus elegit [P. L. 5t, 688, B. G.]. Dictinius avait écrit un livre intitulé Librci. — Voir ce que dit Hydace : sabdolo probatur arbitrio. — Je réunis, dans celte étude , les Priscillianistes aux Manichéens. Chercher la justification de ce point de vue, infra chapitre IV et déjà dans le texte de Pastor, p.2L

(2) Lettre de saint Léon du 21 juillet 447 [P. L. 54, 677-692], — Hydace en parle [an. 447, ed. Mommsen, p. 24] : « (Leonis) scripta per episcopi Thoribi diaconem Pervincum contra Priscillianistas ad Hispanienses episcopos deferuntur, inter quae ad episcopum Thoribium de observatione catholicae fidei et de haeresum blasphemiis disputatio plena dirigitur quae ab aliquibus Gallaecis subdolo probatur arbitrio. »

L’authenticité de la lettre de saint Léon a été récemment combattue par K. Künstle : Anlipriscilliana , 1905, p. 117-126. Il fait valoir neuf arguments : 1. Les canons de Braga, 563, manifestement parallèles à la lettre de Léon, ne peuvent pas s’en être inspirés, puisque les actes dudit concile et notamment le discours d’ouverture de Lucretius ne la citent pas. — 2. Que ce soit, au contraire, la lettre qui ait été rédigée d’après les canons, et donc après 563, c’est ce que prouve le contresens commis par le pseudo-Léon qui attribue aux Ariens la théorie des processions d’éons [§ 2] ; le contresens du pseudo-Léon a été facilité du reste parce que le texte du passage correspondant du canon a été de bonne heure altéré. — 3. La théologie de la lettre est médiocre et, comme l’a bien vu Walch, n’est pas digne de Léon le Grand. — 4. Il est psychologiquement inadmissible que Léon ait voulu recourir à la force, comme l’indique la lettre : saint Ambroise et saint Martin en avaient condamné l’emploi dans l’aftaire de Priscillien, et quelle n’était pas sa vénération pour eux ! — 5. Le terme utroque qui se lit dans la lettre n’a jamais été employé par saint Léon, tandis qu’il a une saveur proprement espagnole: avant Pastor (voir infra), Prudence l’a employé à deux reprises, Cathem. VI, 4 et IV, 14-15. — 6. Dans VHispana , le texte de la lettre n’est pas à sa place chronologique, preuve qu'on l’a introduite tardivement. — 7. La

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