APOCRYPHES CATHOLIQUES
Les Catholiques ne se sont pas contentés de réviser le texte sacré ou de rédiger des prologues qui en éclairassent et en garantissent le sens: ils ont pris l’offensive à leur tour et mis la main sur des écrits originairement hérétiques afin de les conformer à l'orthodoxie : ils tendaient, sans les canoniser formellement, à leur reconnaître une certaine autorité.
Un vieux manuscrit latin venant de Fleury-sur-Loire — il date du huitième siècle — reproduit une Vision de Paul (1) dont voici l’analyse.
donné, intervenue directement dans le travail ? Dans quelle mesure a-t-on utilisé s. Jérôme, le Brixianus, les mss. grecs, l’ancienne version?
C’est du côté de Lérins et de Vivarium, au temps de Césaire, de Symmaque, d’Hormisdas, des moines Scythes, de Victor de Capoue et de Cassiodore [500-550] que je chercherais le plus volontiers, il est possible que, aupoint de vue qui nous occupe, l’Amiatinus et surtout le Fuldensis aient une importance particulière [Wordsworth et White, dans leur monumental ouvrage, ne semblent pas s’être doutés de ces questions. Voir notamment l’épilogue, 1898, I, fascicule 5, pages 651-738 et comparer avec les conclusions récentes de Chapman]. On y trouve, par exemple, le texte de l’épitre aux Laodiciens, p. 291 (voir 284), Ranke, après Col., avant Act. ; ce n’est certainement pas de s. Jérôme que procède cette version. Il est probable, d’autre part, qu’il y avait une version hérétique de ce texte : Priscillien invite à le croire, Schepps, p. 55 (Voir aussi le Ccivensis : Zahn, II, 574) ; Philastre écrit : « epistolam etiam ad Laudicenses scriptam beati apostoli quidam uolunt legere. Et quia acldiderunt in ea quaedani non bene sentientes, inde non legitur in ecclesia... ■> (haer. 89 ou 91, Marx, p. 49). Notre version du Fuldensis, n’aurait-elle pas été, sinon rédigée, du moins retouchée par un de nos pseudo-Jérôme, afin de concurrencer et éliminer le texte hérétique ? On y attaque indirectement quorundam uaniloquia insinuantium ut uos euertant a uerilate euangelii... ; on y dit: estote firmi in sensu christi... [Cf. pseudo-Augustin : liber de divinis scripturis. Weihrich., p. 516. — Voir encore Bardenhewer, I, 459; Harnack: Ueberl., 33; Chron ., I, 702; Zahn, II, 566]. C’est sans doute en raison de la place que tient Laod dans le Fuldensis que saint Grégoire le Grand écrit: Paulus... quanwis epistolas quindeeitn scripserit [ Moralia , 35, 20] et que ce texte a joui d’une très grande vogue en Occident [S. Berger : llist. Vulgate , 16, 23, 99, 127, 341, 342].
On ne sait si la Bible en deux volumes que fit copier le pape Hilaire, 461-468, pour le monastère de s. Laurent reproduisait l’ancienne version [S. Berger: Bulletin Critique , 1892, 147],
(1) Codex Parisinus nouv. acq. 1631, édité par James: Apocrypha anecdola, I, 1893, 11. Cambridge [Texts and Studies, II, 3]. Voir Tischendorf : Apocalypses apocryphae, page 34 ; Journal of sacrecl literature and biblical record , 1865, 372. — Le Hir : Etudes Bibliques, II, 122 ; Wright : Syriac literatur [Encycl. britan., XXII, 826] ; R. Duval : Lilt . syriaque , 1899, 96 ; A. Harnack : G. A. L. I, 910.
l'édition pseudo-hiéronymienne de la bible
Début de la vision de Paul. J'en viens aux visions et révélations du Seigneur. Je sais un homme qui , il g a quatorze ans , a été enlevé au troisième ciel et a entendu les paroles secrètes qu'il n'est pas permis à l'homme de dire. — Sous le consulat de Théodose- Auguste le Jeune et de Cynegius , un ange apparut la nuit à un citoyen de Tarse qui habitait l' ancienne maison de saint Paul ; il lui commanda de bouleverser les fondations de sa demeure et de publier ce qu'il trouverait. Le Tarsiote négligea ce songe; mais l'ange revint deux fois , le flagella , le força à renverser les fondations ; et l'autre trouva, en creusant , une boite de marbre qui portait ces mots , sur la paroi : « C'est ici que se trouve la révélation de saint Paul. » Il remit le livre au judex qui l'envoya à F empereur Théodose : Théodose garda l'authentique et adressa un exemplaire à Jérusalem.
Le Seigneur me dit : « Dis à ce peuple : Jusques à quand pécherez-vous ? Toutes mes créatures m' obéissent, excepté vous ; toutes se plaignent de vos crimes. Bénissez le Seigneur , surtout quand la nuit vient : c'est alors que viennent l'adorer les anges. Les anges de chaque peuple , de chaque homme, de chaque femme , qui les protègent et les conservent , viennent aussi lui rendre compte : sachez donc , fds des hommes , que tout ce que vous faites de bien ou de mal , il le sait , par eux. » Et Paul assista à la mort d'un juste et à celle d'un pécheur : l'âme de l'un est entourée par les bons anges , et Michel la conduit au paradis, l'âme de l'autre , suivie des anges mauvais, est menée par Tartaruchos dans les ténèbres extérieures. Survient une âme qui voudrait tromper Dieu : son ange arrive , tenant en mains le cirografus où ses actions sont notées ; l’imposture est rendue impossible. « Si seulement elle s'était convertie cinq années avant sa mort J' aurais tout oublié », s'écrie Dieu: en attendant, elle est livrée aux mains du Tartare. — Ici commence la visite du ciel par l Apôtre: il est salué par Hénoch, scribe de justice ; il voit la terre de la promesse où attendent les âmes des justes et sur laquelle, après la dissolution de notre univers, le Christ régnera mille ans : elle est divisée en divers quartiers, l’un pour les vierges, l'autre pour ceux qui ont fait pénitence... : restent en dehors les jeûneurs orgueilleux qui ne font rien pour le prochain. Paul rencontra ensuite Isaïe, Jérémie , Ezéchiel, Miellée, Zacharie, les petits et les grands Prophètes près du fleuve de miel; près du fleuve de lait sont installés les enfants tués par Hérode, ainsi que les chastes : voici Abraham, Jacob, Job et tous ceux qui ont accueilli les voyageurs ; voici David qui chante alléluia et qui explique que
l’apocalypse DE PAUL
ce mol hébreu veut dire: bénissons-le tous ensemble. La visite de l'enfer fait voir à Paul les différentes catégories de damnés : ceux qui forniquaient jusqu'à leur mort tout en prenant le corps et le sang du Christ ; les prêtres fornicateurs qui offrent l'hostie à Dieu ; les évêques qui ne sont pas justes, qui ne prennent pas pitié de la veuve et de l' orphelin; les mauvais diacres ; les mauvais lecteurs ; les usuriers; les magiciens qui fournissent aux hommes et aux femmes des maléfices magiques ; les adultères ; les vierges qui ont failli ; ceux qui ont fait du mal aux veuves et aux orphelins ; ceux qui rompent le jeûne avant l'heure ; les païens qui ont fait l'aumône mais qui n ont pas connu le Seigneur Dieu ; les infanticides, dont les victimes étaient conduites par les anges du Tartare au lieu de miséricorde.
... La vue de tant de souffrances , de tant de crimes arrache des larmes à l’Apôtre ; mais son compagnon lui dit ne passe montrer plus miséricordieux que Dieu : Dieu en envoyant chaque homme sur terre lui a donné la libre volonté de choisir le bien ou le mal. Et voici que Paul arrive en un autre endroit : les supplices qu on g endure g sont sept fois plus douloureux que dans la première région ; g est enfermé quiconque n'aura pas confessé que le Christ ■est venu dans la chair et qu'il a été enfanté par Marie Vierge , ou que le pain et le calice de V eucharistie de bénédiction ne sont pas le corps et le sang du Christ ; on g trouve encore ceux qui disent que le Christ n est pas ressuscité des morts et que cette chair terrestre ne ressuscite pas. Ils prient Michel , le protecteur du genre humain; mais celui-ci leur demande: « où sont vos prières et vos pénitences ; pleurez, je pleurerai avec vous et avec le bien-aimé Paul : peut-être Dieu aura-t-il pitié ! » Et Jésus vient, en effet : il leur accorde un jour et une nuit de rafraîchissement à cause des prières de Michel et de Paul.
Dans le paradis où il arrive ensuite , Paul voit l'arbre d'où coulent les quatre fleuves de Phgson, Geon , Tigre, Euphrate, puis l’arbre de la connaissance, puis l'arbre de vie ; et il rencontre la Vierge Marie escortée de deux cents âmes saintes, tous ceux qui ont demandé à Dieu de le voir dans son corps, dans sa chair, en raison de la grandeur de ses œuvres. Abraham , Isaac et Jacob lui assurent queux aussi avaient dévotion envers le Seigneur qu'il prêche dans le Testament ; Moïse qui a donné la Loi que Dieu lui avait donnée pleure l aveuglement des Juifs et le félicite de sa foi ; puis, il s'entretient avec Isaïe, à qui Manassès a fait couper la tête, avec Jérémie qui a été lapidé et tué par les enfants d'Is-
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raël, avec Ézéchiel qu'ils ont tiré par les pieds jusqu'à ce que fût fracassée sa cervelle , avec Loth qui a donné ses fdles vierges aux habitants de Sodome , leur disant : Usez-en à votre fantaisie plutôt que de souiller les anges. Job , qui a tant souffert , et Noé qui s'est abstenu de sa propre femme , et Elie , et Elisée qui , durant trois ans , a empêché la pluie de tomber , /uz parlent encore.
Ici s’arrête brusquement le texte.
Le passage fameux où saint Paul, pour confondre ses adversaires, leur déclare que Dieu l'a une fois ravi au troisième ciel, II Cor. 12, 4» était prédestiné, peut-on dire, à susciter de tendancieuses apocalypses: et notre texte témoigne que telle fut, en effet, l’influence féconde des paroles de l’apôtre. Il se rattache, selon toutes les vraisemblances, aux travaux scripturaires des Catholiques combattant les Manichéens.
Voici d’abord un certain nombre de déclarations dont l’intention anti-manichéenne ne paraît pas contestable.
а) Contre leur dualisme et leur théorie de l’opposition des deux Testaments :
nos quoque (dicunt Abraham, Isaac et Jacob) abuimus deuocionem ad dominum quem tu praedicas testamento [James, p. 38, 30-31, § 47] ; — Hic est Moyses, legis dator, cui Deus legem dédit, [p. 39, § 48]. — Voir l’énumération de tous les personnages du V. T. que rencontre Paul dans le ciel où règne le Christ.
б) Contre leur mépris de la chair, leur docétisme, leur négation de la résurrection :
(Damnabitur) quicumque non confessus fuerit Christum uenisse in carne et quia genuit eum Maria uirgo [p. 34, § 41] ; — qui dicunt quoniam Christus non resurrexit a mortuis et quoniam haec caro non resurgit [p. 34, § 42] ; — Noter que l’assomption corporelle de Paul au ciel [in carne constitutu (s), p. 38, 1,5, § 46] témoigne en un sens que la chair est capable de la vie éternelle.
c) Contre leur ascétisme suspect [p. 24, § 24] :
Hi sunt quiabrenunciauerunt(?) (l)studenter die hac noctegeiuniis set cor superbum abuerunt prae ceteros homines, semet ipsos glorifîcantes... et nichilum facientes proximis.
(1) J’imagine qu’il faut lire ici voluptatibus el studuerunt. Si le grec ne donne rien, le syriaque écrit [d’après la traduction anglaise (Tischendorf, p. 52, note 24) : These were mourners and fasters].