C. — Remaniement cle la Légende
i° La Vierge, Jésus, les Prophètes.
A la Bible manichéenne, les Catholiques ont opposé la Bible catholique. Pareillement, à la Légende manichéenne ils ont opposé la Légende catholique.
On étudiera dans le présent chapitre les légendes relatives à Jésus, à sa mère et à ses prophètes. Les versions orthodoxes que nous en pouvons lire paraissent apparentées au concile pseudodamasien .
Les vieilles traditions qui contaient l’enfance de Marie et de Jésus, et qu’avaient accaparées les Manichéens, furent l’objet de divers remaniements catholiques : nous en pouvons discerner au moins deux.
Le premier s’ouvre par deux lettres prétendues de Chromatius et d’Héliodore à saint Jérôme, de saint Jérôme à Héliodore et Chromatius.
PROLOGUES PSEUDO-HIÉRONYMIENS
Nous avons trouvé dans les apocryphes , disent les deux évêques , un récit de la naissance de la Vierge Marie , de la nativité et de i enfance de Notre Seigneur Jésus- Christ. Comme certains passages étaient contraires à la foi, nous avons cru devoir condamner le tout : il ne fallait pas que par le Christ l’Antéchrist eût lieu de se réjouir. Or, selon les pieux Parmenius et Virinus, votre sainteté a trouvé un livre hébreu , écrit de la main même du bienheureux Matthieu évangéliste , et qui raconte la naissance de la Vierge mère et l'enfance de Noire Sauveur. Nous vous prions par Notre Seigneur Jésus- Christ de le mettre en latin pour faire connaître sa merveilleuse histoire et surtout pour fermer la porte aux fourberies des hérétiques : ils ont mêlé des mensonges à cette salutaire histoire afin de fonder leur doctrine, afin de cacher sous la douceur de la parole de vie 1 horreur des paroles de mort. Exauce notre prière , réponds à l’appel que i’ adressent des évêques. — C'est un difficile travail que vous ni imposez là, écrit Jérôme aux deux amis: saint Matthieu lui-même n'a pas voulu faire connaître cette histoire , puisqu’il ne l'a pas introduite dans son évangile. Il s'est servi de lettres hébraïques pour qu aujourd'hui les personnes religieuses reconnussent sa main dans ce livre. Et l’on a eu garde de ne le jamais faire traduire par personne; ce qui explique l'œuvre cl'un disciple de Manès nommé Leucius, celui qui a écrit , en les falsifiant, les gestes des apôtres. Leucius a publié ce livre , non pour 1 édification, mais pour la ruine des âmes ; il a été jugé comme tel dans le concile, il ne doit pas être accueilli dans l’Eglise. Qu'on cesse donc de crier et de mordre : nous ne voulons pas introduire un nouveau livre parmi les écrits canoniques ; nous voulons démasquer la fausseté de l'hérésie, et c'est pourquoi nous transcrivons l’écrit de l’apôtre et évangéliste. C'est l'amour du Christ qui nous pousse ; et ceux qui, grâce à nous, auront pu connaître la sainte enfance de Notre Sauveur nous aideront de leurs prières (i).
(1) B. H. L.5,334. Le texte de ces lettres et du livre se lit dans Tischendorf : Evangelia Apokhrypha (1853), 50-105; 2e éd. (1876), 51-111. — Voici le texte complet du prologue.
« Dilectissimo fratri suo Ieronimo presbytero Cromatius et Eliodorus episcopi in Domino salutem.
Ortum Mariae uirginis et natiuitatem et infantiam Domini nostri Jesu Christi in apocrypliis libris inuenimus. In quibus multa contraria fidei nostrae considérantes scripta recusanda credidimus uniuersa, ne per occasionem Christi traderemus laetitiam antechristo. Ista ergo nobis considerantibus exstiterunt uiri sancti Parmenius et Virinus qui dicerent sanctitatem tuam beatissimi Matthaei euangelistae manu scriptum uolu-
LA LÉGENDE DE JÉSUS
11 serait bien étonnant que ce texte ne fût pas à peu près contemporain du concile pseudo-damasien.
Ici et là, le souci de la lutte contre l’hérésie pousse l’anonyme à écrire. L’auteur est très strict sur la question d’orthodoxie : le livre qu’il a trouvé ne contenait que quelques mauvais passages ; il n’en a pas moins été tout entier condamné. Il ne faut pas per occasionem Christi tradere laetitiam antechristo ; car l'hérétique per uilae dulcedinem mortis amaritudinem occultait ), non aedificationis sed destractionis exhibe(t) maleriam ; donc, impus haeresibas obviare , voilà la consigne. Frayeur qu’inspire l’hérésie, nécessité de lutter très énergiquement contre elle, tel est le premier souci de l’anonyme.
Quelle est cette hérésie abominable? — Celle qui a inspiré un récit apocryphe touchant ortummariae et natiuitatem et infant ïam Domini nostri Jesu Christi ; celle qui compte parmi ses tenants
men hebraicum invenisse, in quo et ipsius Virginis Matris ortus etSaluatoris nostri infantia esset scripta. Et idcirco tuam rogamus caritatem per ipsum Dominum nostrum Iesum Christum expetentes ut illud ex hebraico latinis auribus tradas non tam ad percipienda ea quae sunt Christi insignia quam ad haereticorum excludendam astutiam ; qui ut doctrinam malam instituèrent , bonae Christi natiuitati sua miscuerunt mendacia, ut per vitae dulcedinem mortis amaritudinem occultarent. Erit ergo purissimae pietatis ut uel rogantes fratres tuos exaudias, uel episcopos exigentes debitum caritatis quod idoneum credideris recipere facias. Vale in Christo et ora pro nobis.
Dominis sanctis ac beatissimis Cromatio et Eliodoro episcopis Ieroniraus exiguus Christi servus in Domino salutem.
Qui terram auri consciam fodit, non illico arripit quicquid fossa profuderit lacerata ; sed priusquam fulgidum pondus vibrantis iactus ferri suspendat, intérim inuertendis suspendendisque immoratur cespitibus et specialiter qui nondum lucris augetur. Arduum opus iniungitur, cum hoc fuerit a uestra beatitudine mihi imperatum quod nec ipse sanctus Matthaeus apostolus et euangelista uoluit in aperto scribi. Si enim hoc secretius non egisset, euangelio quoque suo quod edidit addidisset. Sed fecit hune libellum hebraicis litteris obsignatum, quem usque adeo non edidit ut hodie manu ipsius liber scriptus hebraicis litteris a uiris religiosissimis habeatur, qui eum per successus temporum a suis prioribus susceperunt. Hune autem librum ipsum tum nunquam alicui transferendum tradiderunt. Sicque factum est ut a Manichaei dicipulo nomine Leucio , qui etiam apostolorum gesta falso sermone conscripsit , hic liber editus non aedificationis sed destructionis exhiberet matériaux et qui talis probaretur in synodo cui merito aures ecclesiae non paterent. Cessent nunc oblatrantium morsus : non enim istum libellum canonicis nos superaddimus scripturis , sed ad detegendam haereseos fallaciam apostoli euangelislae scripta transferimus. în quo opéré tam iubentibus piis episcopis obtemperamus quam impiis haeresibus obviamus. Amor ergo Christi est cui satisfacimus, credentes quod nos suis adiuuent orationibus qui ad Saluatoris nostri sanctam infantiam per nostram potuerint obedientiam peruenire.