‹ Le néo-manichéisme et la légende chrétienneChapitre 116 sur 185 · DATE DU PROLOGUE DES ENFANCES · texte numérisé non relu

DATE DU PROLOGUE DES ENFANCES

Manichaei discipul(um) nomine Leuci(um) qui etiam apostolorum gesta falso sermone conscripsit ; celle qui ut, doctrinam malam institu (cit), bonae Christi natiuitati sua mise (et) mendacia. Cette hérésie est explicitement appelée le Manichéisme. L’auteur du livre dont on veut empêcher la lecture est explicitement nommé Leucius, — ce discipulus diaboli comme dit le texte pseudodamasien.

Voici un troisième caractère du prologue : il le rapproche encore du pseudo-concile. L’auteura peur qu’on nerejette son œuvre, aussi bien que les livres de Leucius ; il a peur qu’on ne le traite comme un apocryphe suspect; il veut établir son authenticité. De là, cette trouvaille d’un livre inconnu, écrit de la main même de Matthieu, l’apôtre et l’évangéliste, beatissimi Matthaei euangelislae manu scriptum uolumen hebraïeum..., in quo et ipsius Virginis matris ortus et Salvatoris nostri infantia esset scripta ; manu ipsius liber scriptus hebraicis litteris a uiris religiosissimis habeatur. Que les criailleries prennent donc fin, cessent nunc oblatrantium morsus ! L’auteur ne prétend pas que son livre soit un livre canonique ; mais il ne veut pas qu’on le déclare apocryphe, c’est-à-dire, en somme, hérétique : il n’a d’autre but que de démasquer l’hérésie. — Toutes ces préoccupations d’authentique, d’apocryphe, de canonique trahissent l'atmosphère que respirait l’auteur du concile damasien : les deux écrits doivent avoir été rédigés dans les mêmes circonstances.

11 est très probable, du reste, que ce concile damasien est directement visé par notre pseudo-Matthieu-pseudo-Jérôme. L’anonyme dit, à propos de Leucius, qui talis probaretur in sgnodo , cui merito aures ecclesiae non paterent. Leucius a été convaincu, (( dans un concile », d’être un dangereux hérétique. De quel autre « concile » que le nôtre peut-il être ici question ?

Je note, enfin, qu’un certain nombre de gestes romains débutent par des prologues, dont on aperçoit la parenté avec le concile damasien (1). On y démêle les mêmes préoccupations, on y relève parfois les mêmes expressions qui apparaissent dans le prologue du pseudo-Matthieu. Le prologue de Potentienne et le prologue de Nérée respirent la même horreur de l’hérétique et témoignent du même souci d’authentiquer le texte. Ils datent tous deux des environs de l’an 5oo. C’est une nouvelle raison de rap-

(1) G. M. R., I, 289-290. Notre Parmenius et notre Virinus ne sont-ils pas à reconnaître dans les Armenius et Varinus , prétendus auteurs de Chrysanthe-Darie ? Voir notre tome VI.

LA LÉGENDE DE JÉSUS

porter à cette date la première version catholique de l’Enfance de Marie.

D’autant que le corps du livre présente certains caractères qui nous ramènent à la même époque.

En ce temps-là , nous dit-on, vivait à Jérusalem un pasteur pieux , nommé Joachim ; mais , depuis vingt ans quil avait épousé Anne , fille cl'Issachar , de la race de David , il n avait pas eu d'enfant ; et, comme le scribe Ruben lui avait reproché un jour celle marque de la défaveur divine , Joachim fuyait Anne , honteux. Pendant cinq mois , celle-ci se lamente en vain. Un jour , un ange lui annonce un enfant qu' admireront les siècles ; Joachim reçoit la même heureuse nouvelle de son ange gardien ; les époux se retrouvent ci la porte d'Or ; et neuf mois après naissait Marie. Elle est élevée avec des vierges , et sa jeunesse est merveilleuse : elle marche et parle à trois ans comme à trente ; son visage a la blancheur de la neige ; du matin à la 3e heure , elle prie ; après 9 heures , elle prie jusqu'à ce qu'arrive l'cinge du Seigneur qui la nourrit ; les anges viennent lui parler ; son contact guérit les malades. Elle refuse le fils du prêtre Abicithar pour rester vierge , comme Abel , dont la chair n'a pas connu la souillure , comme Hélie qui , pour avoir gardé son corps vierge , monta vivant au ciel. Seule , parmi ses compagnes , elle veuf lorsqu'elle a i4 ans , — la première depuis Salomon , — rester vierge : elle est confiée au vieux Joseph dont la baguette a mystérieusement enfanté une colombe plus blanche que la neige ; cinq vierges l’entourent , elle travaille au voile du Temple , aussi ses compagnes l'appellent-elles la reine des vierges. Après qu'un ange lui a annoncé sa maternité et quelle est devenue enceinte , Joseph , effondré, soupçonne que l'ange qui , chaque jour , /a nourrit n'est autre qu'un homme , et l'ct trompée. Mais l'ange lui assure que l'enfant de Marie est du saint Esprit ; Marie et Joseph boivent l'eau du Seigneur en faisant sept fois le tour de l'autel , et leur innocence éclate. Or, voici que, sur l'ordre d'un édit d'Auguste, Joseph et Marie vont dans leur patrie, la patrie de David, à Bethléem : un ange les accompagne et les guide ; Marie accouche dans une grotte, tout en restant vierge ; la sage-femme Salomé, qui veut s'en assurer par le toucher, est punie de ses doutes : son bras se dessèche. Mais il lui suffit d’aclorer l'Enfant, sur le conseil d’un ange: elle est guérie. Les bergers, et Siméon, et la prophétesse Anne, et l'étoile adorent et glorifient le Christ , fils

Page 1