LA RÉSURRECTION DES MORTS
Quanta post crucem et passionem [domini historiatus est Nicodemus]... acta a principibus sacerdotum et reliquis Judaeis mandavit ipse Nicodemus litteris hebraïcis [336].
Si le prologue n’avait visé que les Gestci, n’aurait-on pas dû annoncer la Passion elle-même autant que les suites de la Passion ? Au contraire, si le prologue prépare le Descensus autant que les Gesta , si les deux récits constituent désormais un livre unique dont le prologue forme la préface, n’est-il pas aisé d’expliquer notre finale: c'est la déposition authentique des morts ressuscités qui domine tout le livre , lui donne sa couleur et sa portée.
Le thème central du Descensus est la possibilité, mieux la réalité de la résurrection des morts : elle est donc directement et formellement dirigée contre des théories dualistes condamnant la chair. — Le début du récit, d’autre part, apporte un discours de Seth : à la prière d’Adam, Seth conte que celui-ci, sur le point de mourir, l’envoya auprès de Dieu afin de lâcher d’entrer au Paradis et d’y prendre, à l’arbre de la miséricorde, un peu de cette huile merveilleuse qui calmaitles souffrances ; Dieu refusa: Adam n’obtiendrait cette huile qu’à la venue de son Fils dans la chair. Or nous savons qu’il y eut une Église gnostique qui voyait en Seth le grand Médiateur (1). Si j’ajoute que Jésus est qualifié quelque part d’arbre de la connaissance, ou arbre de la gnose, on conclura que les dualistes primitivement visés ici devaient être, sinon desSéthiens, du moins des Gnostiques. Notre auteur utilise une de leurs apocalypses.
Certains traits ne sont pas moins révélateurs du but qu’il poursuit lui-même. Lorsque le Sauveur pénètre aux Enfers, Adam et Eve baisent ses mains, disant : Voici les mains qui nous ont formés ; nous en donnons l’assurance. Ecce manus quae plasmaverunt me , ( ait Adam), lestificans omnibus... Ecce manus quae me fabricaverunt , (, inquit Eva ), lestificans omnibus. Le rédacteur ne veut-il pas marquer à sa manière que le corps est l’œuvre de Dieu, non du diable ? — Jésus assure (IV) : Moyses et prophetae praeconizaverunt de morte et resurrectione mea. C’est affirmer contre les Manichéens l’unité de la révélation judéo- chrétienne. Les deux fils de Siméon sont appelés ici Leu-
(1) Theodoret, Quaest. in Gen 47 ; Tischendorf, Apocal. apocr ., 5-6 ; A. Dufourcq : Histoire de la fondation de l'Église. I. La Révolution religieuse , 1908, pp. 124-125, note. L’épisode devait viser un rite analogue à l’extrêmeonction.
LA LÉGENDE DE JÉSUS
cius et Charinus. N’est-ce pas par dérision qu’on fait certifier la résurrection de la chair par le porte-parole traditionnel des Manichéens ? — On assure que Pilate serre soigneusement aux Archives le texte des fils de Siméon. Ce souci d’authentification n’est-il pas habituel chez les rédacteurs de nos textes ? — Autant que la résurrection des morts, plus formellement même, le thème central n’est-il pas la victoire de Jésus sur Satan, c'està-dire le triomphe du Dieu du bien sur celui qu on dit être te Dieu du mal ? L’impuissance absolue de Satan apparaît : quoi de plus opposé aux doctrines manichéennes ? La version latine de la Descente aux Enfers a tout l’air de se rattacher à nos polémiques (1).
Et puisque, dans notre version latine, le Descensus ne forme avec les Gesta Pilati qu’un seul et même livre, c'est de ce livre tout entier que l’origine paraît être telle.
On en peut indiquer la date avec vraisemblance. La version copte du prologue la fixe à la 16e année de Théodose et à la 5e de Valentinien ; la version latine à la 186 de Théodose et au temps de Valentinien Auguste; la version grecque à la 17e de Théodose, à la 6e de Valentinien et à la 9e indiction. Or il y a trois années où une 9e indiction a pu être comptée sous le règne d’un Valentinien et d’un Théodose ; la première, 38o-38i, doit être écartée, car Théodose Ier n’a pas régné 17 ans; la troisième 44o-44i doit être écartée de même, car c’est seulement en 4^9- 44o que tombe le 17e consulat de Théodose II ; mais on peut retenir la seconde, ier septembre 425-3 1 août 426. Valentinien III est devenu Auguste le 23 octobre 425; sa cinquième année de règne, selon toutes les vraisemblances (2), court du 8 février 42b au 7 février 426; la 18e année de Théodose II et la 9e indiction cou-
(1) Je vise la version A. — Quant à la version B [« Tune rabbi Addes... », Tischendorf, 1876, 417], sans doute n’est-elle pas antérieure à l’époque franque ou même à l’époque seigneuriale : mais peut-être procède-t-elle d’un remaniement de A, à peu près contemporain de A.
Je rappelle que, au jugement de Brünn [Disquisitio historico-criiicci de indole aetate et usu apocryphi vulgo inscripti Evangelium Nicodemi. Berolini, 1784] et d’Alfred Maury [Revue de philologie , 1847, 428 ; Croyances et Légendes de V Antiquité, nouvelle édition, 1863. Paris], la légende elle-même ne serait pas antérieure au cinquième siècle. Cette opinion, d’abord très séduisante, se heurte à tout ce que l’on croit entrevoir de l’histoire des légendes judéo-chrétiennes.
(2) Valentinien III a été nommé nohilissimus entre 419 et 423, peut-être le 8 février 421. C’est de ce moment qu’on a pu faire dater ses années. Tout ceci, d'après Gutschmid et Lipsius, Die Pilatusakten kritisch unter • sucht , 1886. Kiel.