RÉCITS APPARENTÉS
d’autre part, au Descensus ad Inferos aussi bien qu’au Transitas Ma nae (1). Dans les fragments qu’on a publiés,
On voit la Mort descendre au tombeau de Jésus pour s'emparer du corps divin ; mais elle arrive trop tard: déjà Jésus est aux Enfers. Quand elle y parvient , Jésus en est reparti, escorté de toutes les âmes mortes qu'il a délivrées , sauf trois. A son tombeau, où il retourne , les anges disent l'hymne dominical ; la Vierge Marie et les huit saintes femmes qui l'accompagnent interrogent le jardinier Philogès , dont Jésus a guéri le fils en descendant du Mont des Oliviers : il a vu le Père , au milieu de la nuit , ressusciter le Sauveur. Et voici que Jésus apparaît et salue sa mère : « Salut, toi qui as porté la vie au monde... Tu seras assise et ma droite dans mon royaume ...» Des milliers de chérubins se tenaient prêts à répondre Alléluia. Le Seigneur bénit la Vierge ; la main du Tout-Puissant, lumineuse , se pose sur elle à son tour : quand elle mourra , il viendra à elle avec Michel et Gabriel , il placera son corps sous l'arbre de vie où un Chérubin veillera sur elle jusqu'au jugement... Et voici qu' Adam et Eve, Abraham et les patriarches , Moïse et les prophètes comparaissent pareillement devant le Rescuscité. « Voici , ô mes frères les apôtres, que je vous ai dit ce que j'ai vu de mes yeux. »
Sans doute, on ne voit rien dans ces légendes qui vise formellement les Manichéens; et l'on peut se demander si elles se rattachent aux textes étudiés ici. — Selon toutes les apparences, les versions où nous les lisons ne sont pas exemptes de retouches : est-il sûr que, dans leur forme primitive, elles fussent aussi peu tendancieuses? Leur origine est certainement ancienne. Ce n’est
(1) Voir P. G., 120, 213, ce que dit Épiphane ( Vit a Deipcirae , 25) du Testamen! de la Vierge attribué à Barthélemy.— N otre texte est aussi parent de la Vie d'Adam et d'Ève (voir infra). Voir P. Lacau : Mémoires... Institut français du Caire , IX, 1901. Le Caire ; E. Revillout, dans la Patrologia Orientalis, t. II, 1901. Paris ; Bonwetsch, Die apocryphen Fragen des Barlholomaus (Nahrichten von d. Gôtt. Ges. der Wiss., 1897, 18) ; Harnack et Schmidt, dans les Sitzungsberichte de Berlin, 1891, 1015 ; Dulaurier, Fragment des révélations apocryphes de saint Barthélemy , 1835. Paris. — Nos versions permettent d’atteindre un original gnostique [Jésus représente une condensation des sept éons] et un remaniement catholique oriental du cinquième ou du sixième siècle : on appuie beaucoup sur la primauté de Pierre (dans une espèce d’épilogue, Pierre est sacré : archevêque du monde entier). [ Ladeuze, Apocryphes évangéliques coptes, dans B. H. E., 1906, 260]. [Ailleurs, B. demande à Jésus comment il a quitté la croix, puis il interroge la Vierge touchant l’incarnation ; Jésus revenu du Paradis, il le prie de lui montrer Beliar, et Beliar apparaît enchaîné; nouvelles demandes sur la création, la chute, les anges [Tischendorf, Apoc. Apocr ., p. XXIV].
LA LÉGENDE DE JÉSUS
pas seulement que certains manuscrits, ceux de la guérison de Tibère ( i) par exemple, remontent au huitième siècle, ou que Grégoire de Tours s’intéresse à l’histoire de la statue de Panéas (2) ; c’est encore que les deux idées dont elles procèdent : attestation de la divinité de Jésus par Pilate, punition de Pilate, remontent elles-mêmes à l’antiquité la plus haute. La première est au moins contemporaine de saint Justin ; la seconde, qui s’est développée sous l’influence des histoires de Petronius, de Silvestre et d’Abgar, est attestée par Eusèbe (3). J’ajoute que la Véronique de la Mort cle Pilate apparaît le plus souvent dans le Descensus ; elle est identifiée alors à l’hémorrhoïsse. Et j’ajoute encore que la première version des Enfances semble viser certaines reliques, telles que le berceau de Jésus ou le sudarium de Joseph : or n’est-il pas vrai que la mort de Pilate , par exemple, paraît illustrer à son tour deux reliques insignes, la tunique de lin et le voile où s’est imprimé le visage du Christ (4) ? La solidarité de ces textes latins catholiques qui disent la Passion et la vie glorieuse de Jésus dans leurs détails les moins connus est extrêmement vraisemblable ; s’ils les transfiguraient l’une et l’autre, c’est que les Manichéens, sans doute, les avaient défigurées tout d’abord.
Le Descensus fait apparaître vers la fin Élie le Thesbite et Hénoch ; il nous a d’abord présenté Seth ; il nous introduit
(1) Dobschütz, op. laud.
(2) De Gloria Martyrum , 20.
(3) Eusèbe, H. E. I. 7. Petronius avait reçu cle Caligula l’ordre de se tuer: légat propréteur de Syrie, il avait dû faire adorer l’image de son meître dans le Temple [Josèphe, Ant. Jud., XVIII, 8].
(4) Je n'ose pas presser les indications topographiques de nos textes: quelle est leur date ? Noter celles qui désignent Rome, le Tibre, Ameria. [Sur les légendes d’Ameria, voir G. M. R., III, 129-136.]
— Je me demande encore si ce n’est pas au mouvement religieux que cette histoire littéraire décèle qu’il faut rattacher en partie [en partie seulement, car l’histoire et l’influence de saint Jean-Raptiste du premier au cinquième siècle, est indépendante de nos légendes] la fête que le Bernensis fixe au 29 août : Johannis Baptislae passio.
— C’est sans doute à cette histoire littéraire qu’il faut rattacher les interpolations qui attribuent un nom dans nos évangiles aux deux larrons. Noter qu’ils ne s’appellent pas toujours Gestas et Demas : le Spalatensis les dénomme Joatas et Cammathras [Samuel Berger, Bulletin critique. V, 1899, 144, note 1].