LE LIVRE DADAM ET EVE
légende grecque; il ne manquepas non plus de couleur, de grandeur, d’émotion (1); il s’intéresse aussi à l’histoire de Seth qui part en quête de l’huile miséricordieuse, dont la seule venue du Christ gratifiera l’homme ; il réfute aussi, sans trop en avoir l’air, l’hérésie manichéenne : le soin qu’il prend d’expliquer l’origine de la révolte et de la punition de Satan (2) atteste chez le rédacteur l’idée qu’on ne saurait voir en lui un dieu rival de Dieu. Le texte grec de notre légende a dû naître dans les mêmes cercles que la Descente aux Enfers (3). Peut-être a-t-elle suivi sa destinée lorsque celle-ci passa en Occident.
Une induction analogue peut être tirée de la parenté de notre texte, en deux points, avec V Apocalypse de Paul : il s’intéresse aussi aux anges gardiens, il nous montre aussi leur troupe venant à heure fixe adorer Dieu (4). La version latine de la légende daterait du cinquième ou du sixième siècle. Le pseudoconcile damasien condamne un liber de fdiabus Adae qui atteste la vogue de la littérature adamique àcette époque dans les pays latins ; il condamne encore un liber qui appellatur de poenitentia Adami où l’on 11e peut pas ne pas voir un écrit apparenté à notre livre, ou plus simplement, une forme de celui-ci.
J’ajoute unmot. La déclaration du Seigneur à Adam : Ecce tu morieris quia praeteristi mandatum Dei a tout l’air de viser les Pélagiens. Il est incontestable, d’autre part, que notre Y il a Adami 11e présente pas la physionomie d’un pamphlet religieux.
J’incline à voir dans noire version le témoin tardif d’un cycle à
livre éthiopien de Dillmann qui, du reste, ensevelit Adam au Calvaire, non près du Paradis. Mais je laisse a d’autres le soin de débrouiller les rapports de ces textes et l'évolution de ce cycle. [Les deux tables qui portent l’histoire d’Adam rappellent les colonnes de bronze de Y Histoire sacrée d’Evhémère.]
(1) Voir notamment la naissance de Caïn, les funérailles d’Adam.
(2) D’où vient cette théorie ? Voir Irénée, IV, 40, 3 ; Augustin, De Genesi ad lit., XI, 14. Zycha, 346.
(3) Le Descensus, d’autre part, ne sait rien du tombeau d’Adam au paradis, et favorise la théorie du tombeau au Calvaire. Le tombeau du paradis n’est connu que de V Assomption de Moïse et du Testamentum Adam (qui précise). La plupart des textes placent le tombeau à Hébron, ou, surtout, au Calvaire. Voir l’article Adam dans Vacant-Mangenot. — La croyance au salut d’Adam, atlaquée par Tatien et tles encratites, est admise par Origène, Augustin et les Catholiques. Adam est même vénéré comme un saint dans les Églises chrétiennes orientales ; en Occident, son culte est très indécis [25 mars, 24 avril, 23 août. P. L. 123, 873 ; 124, 394].
(4) Le texte syriaque édité par Renan insiste curieusement là-dessus.
LA LÉGENDE DE JÉSUS
peu près disparu (1) : elle-même daterait de la fin du sixième siècle (2) ; d’autres auraient été rédigées au début de ce siècle et au cours du précédent, dont le caractère était nettement polémique.
D’autres patriarches qu’Adam, le patriarche du genre humain, ont-ils été célébrés par les Catholiques à l’encontre des Manichéens (3)? Le fait est vraisemblable, mais je ne vois pas qu’on puisse rienaffirmer (4). Peut-être l’étude des versions latines des Testaments des XII Patriarches autorisera-t-elle une-conjecture plus ferme sur ce point.
Les prophètes ont-ils été, comme les patriarches, plus que les patriarches, défendus dans des livres par les Catholiques d'Occident ? Ici encore, pour les mêmes raisons, l’affirmative est vraisemblable, sans qu’on puisse rien affirmer (5).
(1) Voir supra, p/301, n. 2 ; le texte abrégé de Paris; les Jubilés... Certains manuscrits ont textuellement copié un passage du Descensus [§ 41, Meyer].
(2) Le texte est sûrement antérieur au huitième siècle. Voir les vers du ms. de Paris qui parlent de Ragnardus, Journal des Savants , 1860, 381 ; Neues Archiv , IV, 146. — Noter le détail sur l’eau gelée par la verge de saint Michel : est-ce l’indice que le rédacteur écrit au nord, dans un pays froid? C’est à Münich que se sont conservés les plus nombreux mss. Et Honorius d’Autun est peut-être le seul auteur d’Occident qui ait utilisé notre livre : il donne à Adam et Eve 33 fils et 30 (33) filles, P. L. 172, 165. (Isidore et Bède enterrent Adam à Hébron.)
(3) Je laisse de côté les livres qui pouvaient passer comme inspirés, Apocalypse de Moïse , Livre d'Hénoch : voir supra , p. 269, n.
(4) Cette littérature s’est intéressée peut-être aux inventions des reliques des patriarches : Job en Transjordanie [Peregr. Etheriae], translation de Samuel [Jérôme, Contra Vigilant , 0, P. L. 23,343], Elle a dû favoriser les progrès en Occident du culte des patriarches [férial Hiéronymien. Duchesne, p. LXXX ; sacramentaires]. La Bible, les écrits de saint Ambroise y avaient popularisé leurs noms, et surtout les pèlerinages [voir les Itinera hierosolymitana , édités par Geyer, 1898, Vienne].
(5) On connaît, en latin, une histoire des trois jeunes Hébreux décapités par Atticus, successeur de Nabuchodonosor, et qui ressuscitent pour affirmer, peut-être, la réalité de la résurrection [James, Apocr. anecd ., I, 148]. — On connaît encore le Livre des Jubilés , dont notre version latine a été faite sans doute au milieu du cinquième siècle, que cite et condamne le pseudo-concile damasien ( leptogenesis ). Certains traits n’y ont-ils pas été introduits, ou soulignés, afin de combattre les Manichéens [ainsi, § 1, Moïse supplie Dieu d’avoir pitié de son peuple et de ne pas permettre à Beliar de dominer sur lui]. Voir H. Rônsch, Das Buch der Jubilàen oder die Kleine Genesis , 1874. Leipzig.
Surtout, j’attire l’attention sur un fait. Les manuscrits latins qui nous ont conservé de prétendues histoires des prophètes paraissent être extrêmement rares. M. Th. Schermann, qui a consacré à cette question une étude très consciencieuse, Propheten und Apostellegendem nebst Jüngerkatalogen. Leipzig, 1907, n’en connaît qu’un seul, celui qu’a signalé Eb. Nestlé ( Marginal . und MaleriaL, 1893, II, p. 8), c’est-à-dire le Parisinus 4986 .*