C. — Remaniement de la Légende
2° Les Apôtres.
En même temps que les traditions relatives au Christ et à sa mère, les Catholiques remaniaient celles qui prétendaient représenter l’histoire des Apôtres, — et de ceux dont on vénérait les tombeaux en pays grec, et de ceux dont on rattachait le souvenir au pays fabuleux de l’Inde (1).
Saint Jean, saint André, saint Thomas étaient vénérés à Ephèse, à Patras, à Edesse. Les hérétiques, on l’a vu, tentaient surtout d’accaparer leur mémoire (2). Ce qui ne laissait pas que d’être un assez grave danger. A l’époque où nous sommes, la christianisation des foules s’accomplit lentement ; le culte des martyrs intercesseurs appuyé sur le dogme de la communion des saints est un instrument de cette conquête. Quelle importance, dès lors, ne doivent pas attacher les Catholiques à ce que les premiers parmi les intercesseurs, ceux qui, en raison de leur place privilégiée aux côtés du Christ, exercent sur les masses le plus puissant attrait, ne soient pas confisqués par leurs adver-
(1) Quant à l’histoire de la légende de Pierre et de Paul à ce moment, je renvoie à G. M. R., I et V.
(2) Cf. supra , p. 154. Je rappelle le fameux ouvrage de Lipsius : Die Apokryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden. Braunschsveig, 1883-1890, 3 vol. Je crois qu’il s’est entièrement mépris quant aux textes latins.
LA LÉGENDE DES APÔTRES
saires ! Si les Catholiques n’agissent pas, ils risquent de perdre ces âmes à la conquête desquelles ils prétendent ! Aussi voit-on que la riposte orthodoxe ne tarde pas à venir. Dès la fin du cinquième siècle apparaissent peut-être les gestes catholiques de Jean, d’André et de Thomas.
Meliion, serviteur du Christ Jésus , évêque de Lciodicée, à toutes les églises des Catholiques, salut éternel ! Il faut que votre fraternité s inquiète d'un certain Leucius qui a écrit les actes des apôtres Jean I évangéliste, André et Thomas : ce quil a dit des miracles accomplis par eux est exact , ce quil a dit de leur doctrine est mensonge. A l' entendre, ils auraient enseigné deux principes ; théorie qu abomine l'Eglise du Christ et que réfute saint Jean au début de son Evangile.
Selon Leucius , il g a un principe du bien , d'où dérive le bien, un principe du mal , d'où dérive le mal; or le mal n'est rien de substantiel , on ne peut pas concevoir qu'aucun être , visible ou invisible. , soit mauvais par nature. Les méchants , anges ou hommes , ont été créés bons par Dieu ; ils sont méchants , parce que révoltés contre la volonté de Dieu ; Dieu punit l'injustice commise par la volonté , comme le maître punit l'esclave qui enfreint ses ordres. Il suffit de s'humilier , d'avouer son péché , de dire : Seigneur ayez pitié de moi ; la miséricorde de Dieu vient à votre secours. Honore le Dieu créateur, quand tu pèches ; ne t'en prends pas à lui , mais à toi. Je rappelle ces idées à cause de Leucius, qui fait mentir les apôtres , et pour qui la chair, œuvre du mauvais principe , est , lorsqu'elle pèche , esclave delà nécessité. S'ilen était ainsi, il faudrait donc dire de celui qui ne pèche pas qu'il nevitpas; or, on apprend à l'homme ci ne pas tomber dans la fornication ; il peut vivre sans commettre de crimes, tandis quil ne peut pas vivre sans manger, boire ou dormir ; ce n est pas sa nature qui le contraint à pécher, comme c'est sa nature qui le contraint à s'alimenter. Venons-en maintenant à saint Jean, apôtre et évangéliste, et disons comment il a quitté ce monde pour aller au Seigneur (1).
(1) Voici le texte intégral du prologue :
« Miletus servus Christi Jesu, episcopus Laodiciae universis Ecclesiis catholicorum aeternam salutem.
« Volo sollicitant! esse fraternitatem vestram de Leutio quodam qui