LE PROLOGUE DE PSEUDO-MELITON
un écrit authentique cle F évêque Méliton (1) ; — 2. tous deux attaquent Leucius , l’auteur des actes des Apôtres ; — 3. tous deux l’attaquent de la meme manière : son récit des miracles est acceptable, ses développements doctrinaux sont mensongers ; — 4tous deux exposent, à l’encontre de ses idées, certains points de doctrine: ici, la doctrine orthodoxe delà Trinité et de l’unité de la nature humaine ; là, la doctrine orthodoxe de l’unité divine et de la liberté humaine ; — 5. tous deux racontent une assomption corporelle ; ici, Marie ; là, Jean ; — 6. tous deux la content de manière analogue : Jésus prévient quelques jours à l’avance, ici sa mère (trois jours avant l’événement), là son disciple (cinq jours avant) ; sainte Marie et saint Jean prient également Jésus de ne pas permettre aux puissances des ténèbres de les arrêter (2) ; — 7. l’auteur de l’Assomption de Marie s’intéresse à saint Jean, qu’il associe particulièrement à la Vierge Mère ; — 8. les deux textes, enfin, présentent la doxologie in unitcite spiritus sancli. Il est certain que, s’ils n’ont pas été écrits par un seul et même auteur, ils émanent d’un même milieu, datent du même temps, et combattent pareillement le Manichéisme.
Il est encore certain que le milieu, d’où sort notre version subissait l’influence de Lérins : un trait rapide l’indique avec clarté, et le fond même du récit le montre avec évidence. Après avoir dit l’exil de Jean à Patmos, l’anonyme ajoute : et cum Deo cura fuit de apostolo suo ex totius senatus consulto hoc definitum est ut quidquid Domitianus fieri uoluit cassaretur . H inc factum est ut sanctus Johannes , oui voluntate Domini deportatus cum injuria fuerat (3)... Et je me rappelle l'œuvre fameuse de Salvien qui affirme à l’encontre des sceptiques la réalité de l’action providentielle : les invasions barbares, les malheurs des justes ne prouvent pas, dit-il, que Dieu se désintéresse des affaires de
(1) Noter une bizarrerie : ici [Jean], Meliton est appelé episcopus Lciodiciae ; il est appelé là [Marie] episcopus ecclesiae sardensis. — Je soupçonne que cette contradiction dérive d’une faute de texte : l’Assomption de Marie est adressée aux évêques de Laodicèe ; n’en était-il pas de même de la passion de Jean. L'incipit de celle-ci devait être: Met. s. J. C. episcopus ( sardensis episcopis) Laodiciae (et) uniuersis ecclesiis (Lipsius fait aussi cette hypothèse).
(2) Marie , § 8. — P. G. 5, 1235, B. Suscipe itaque me,... et libéra me a potestate tenebrarum ut nullus Satanae impetus occurrat rnihi nec uideam tetros spiritus occursantes.
Jean , P. G. 5, 1250, B. Suscipe me...; principes tenebrarum non ocurrant mihi et manus extranea non contingat me.
(3) P. G. 5, 1241, B. Voir infra la légende de Cyriaque, p. 367 ( nutu Dei ).
LA LÉGENDE DES APÔTRES
cette ter ve.Incuriosus a qiiibiisdam et quasi neglegens humanorum . actiium Deus dicitur utpote nec bonos custocliens nec coercens malos, et ideo in hoc sæcuto bonos pleriimqae miseros , malos beatos esse. Pseudo-Méliton avait lu Salvien.
J’analyse, d’autre part, la structure du récit dans pseudo-Méliton. Le prologue mis à part, on constate que ce récit se compose de deux parties très distinctes. L’une est un tissu de miracles banals (1) qui prouvent seulement la vérité du Christianisme et le néant des idoles: tels, la résurrection de Drusiana, l’épisode d’Aristodime, l’assomption de l’apôtre. L’autre vise un but beaucoup plus particulier : F histoire de Craton , cFAtticus et d'Eugène enseigne clairement que le riche doit abandonner ses richesses. Telle est la signification du passage de saint Luc sur Lazare le pauvre ; la propriété individuelle que possède le riche est diabolique et contraire au plan divin, au lieu que toutes les richesses fournies par le ciel sont communes par leur nature ; la pauvreté volontaire en ce monde procure dans l’autre les biens éternels, au lieu que les richesses de cette terre ne suivent personne dans l’autre monde : l’homme meurt aussi nu qu’il naît. Conclusion : il faut donner ses biens aux pauvres. Ces idées, longuement développées, occupent cinq colonnes de petit texte dans la patrologic grecque de Migne. On a l’impression très forte que l’anonyme a interpolé la légende traditionnelle afin de pouvoir exposer des théories qui lui tenaient au cœur. — Or, Salvien a écrit un ouvrage en quatre livres afin de pousser les riches chré-
IV. J'ai déjà montré dans les gestes de saint Sébastien un reflet de ces idées ; n’est-il pas vraisemblable que la passion de saint Jean y fait également écho?
Voici quelques passages de Salvien : ils sont cités tout au long au second tome de cette Étude, page 102 :
Omnem substantiam mundialem divino cunctis munere dari nullus homo, ut reor, ambigit... Omnia omnibus Deus tribuit.
Nos usum tantum earum rerum accepimus quas tenemus... Egredientes de mundo isto velimus nolimus hic cuncta relinqui- 11ms...
Ad hoc facit (Deus) hommes substantia diuites... ut commutent diuitias quas acceperunt et facultates ipsas in bonis operibus col-
(1) L’histoire du mort qui parle rappelle cependant d’assez près un épisode du même genre dans Alexandre de Baccano [G. M. R. II, 2], L’épisode semblable, chez Thomas, est encore plus proche d'Alexandre.
l’usage des richesses
locantes, Dei opes quas habent in hoc saeculo temporarias, beiie utendo faciaiit sempiternas... (I).
Et voici les passages les plus saillants des Gesta Johannis :
Stultus est iste mundi contemptus... Magister... meus juuenem... his uerbis instruxit ut diceret... venderet omnia sua et daret paupenbus : quo facto thesaurum in cœlis acquireret et vitam quae finem non habet inveniret... Duo illi fratres venundantes gemmas... pauperibus erogaverunt. .. Oui pro eius nomine temporales habere opes noluerint credant se aeternas habituros. (Suit tout au long l’histoire de Lazare et du mauvais riche)... Amator pecuniae servus est mammonae. Mammona autem daemonis nomen est, qui lucris carnalibus praeest... Nam cum sit unus venter (possessoris) et sint reposita tanta quae mille ventribus sufficiant, et cum situnum corpus (possessoris) et sint tantae uestes quae mille hominum corporibus praebeant indumenta, utique quod uti non potest custoditur et cui custodiatur omnino nescitur, dicente Spiritu sancto per prophetam : Vane conturbatur omnis homo... [Ps. 38, 12.7]. Nudos nos fuderunt in lucem partus muüerum egentes cibo, amictu, poculo, nudos nos recipiet terra quae genuit. At, uero in commune possidemus cœli divitias ; splendor solis diviti et pauperi aequaliter communis est, similiter lumen lunae et siderum, aeris quoque temperies et pluviarum guttae et ecclesiae januae et fontis sanctificatio et peccatorum remissio et participatio altaris et esca corporis et potus sanguinis sancti et chrismatis unctio et gratia largitoris et uisitatio Domini et uniuersi peccati indulgentia, horum omnium absque personae alicujus acceptione aequalis est dispensatio Conditoris : neque enim aliter dives et aliter pauper utitur his donis. Sed miser et infelix homo, dum vult plus habere quam sufficit, multis se dolorilius ac sollicitudinibus subdit. Nascuntur enim hinc calores febrium, rigores frigorum... Nam dum custoditur a furibus domus, dum..., dum..., subito exeunt deisto saeculo nudi, sola solum peccata portantes, pro quibus sunt pœnas passuri perpétuas (°2).
Voilà, ou je me trompe fort, une page de rhétorique savoureuse et colorée. Les tendances qui s’y expriment sont singulièrement parallèles à celles qu’on note dans V Adversus Avaritiam et dans les gestes de Sébastien ; ici et là, la conclusion est la même : on dit ici : donnez aux pauvres , là : donnez à l'Eglise ; entre les deux formules, la différence est mince. Ces trois textes sortent évidemment du même milieu ; et ce milieu est le milieu lérinien (3).
(1) Adv. Avar. I, 5-6.
(3) Lorsque l’anonyme écrit [1245, C]: dum pofentiorum se impetus mitigare nitantiir, dum minus poientes se nudare contendunt , il rappelle ce que
LA LÉGENDE DES APÔTRES
Voici un autre point de contact, plus significatif, entre Lérins et notre texte. On sait que, jusqu'à Césaire, jusque vers la fin du cinquième siècle, Lérins a été la citadelle de F anti-augustinisme. Je relève dans léprologue la phrase suivante: cum doceatur homo sine fornicatione uiuere , qui sine uiclu et aestitu uinere non potest ,