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UN CONCILE EN GALICE

Cetle dernière proposition atteste deux faits : i° il y a eu approbation de la lettre pontificale par des évêques de Galice ; 2° cette approbation n’était pas toujours sincère, cib ciliquibus... subdolo arbitrio (1). Comment et oùles évêques ont-ils approuvé la lettre ? 11 n’est pas impossible qu’une copie ait été adressée à chacun d’eux. Mais n’est-il pas, en soi, aussi vraisemblable qu’ils se soient réunis pour en prendre connaissance et pour en délibérer ? Et, si l’on se rappelle que le pape ordonne, conditionnellement, la tenue d’un concile de Galice pour procéder contre l’hérésie et les évêques suspects de complaisance envers elle, cette hypothèse n’apparaît-elle pasplus vraisemblable quel’autre? Au retour de Pervincus, j’incline à le croire, Thoribius se mit en campagne, 447- à défaut du concile général qu’il ne parvint pas à réunir, il fit convoquer un concile en Galice ; la lettre pontificale fut approuvée; mais une minorité restait au fond du cœur fidèle à la cause priscillianiste ; elle enveloppa son adhésion d’explications siibdolae : toutefois, elle ne se révolta pas ouvertement contra Evangelium Christi , ainsi que le craignait le pape.

Cette conclusion est confirmée, précisée, rectifiée aussi par les actes du concile tenu à Braga en 563 (2). O11 y lit ces lignes :

Lucretius episcopus dixit : Credo autem vestrae beatitudinis fraternitatem nosse, quia eo tempore, quo in his regionibus nefandissima priscillianae sectae venena serpebant, beatissimus papa urbis Romae Léo, qui quadragesimus fere extitit apostoli Pétri successor, per Turibium notarium sedis suae ad synodum Galliciae contra impiam Priscilliani sectam scripta sua direxit. Cuius etiam praeceptoTarraconenseset Carthaginenses episcopi, Lusitani quoque et Baetici facto inter se concilio regulam fîdei contra priscillianam haeresim cura aliquibus capitulis conscribentes ad Balconium tune huius Bracarensis ecclesiae praesulem direxerunt.

L’évêque Lucretius parle en 563 de l’histoire priscillianiste contemporaine de saint Léon, mort en 461. Un grand siècle le sépare des événements. Mais je remarque que Lucretius est un évêque de Braga; qu’il traite de l’histoire de la Galice et du

(1) Cela s’accorde à merveille avec ce que dit saint Léon : Conueniant sacerdotes ut... plenissimo disquiratur examine an sint aliqui inter episcopos qui hujus haereseos contagio polluantur; a commanione sine dubio separandi si nefandissiniam sectam per omnium sensuum prauitates damnare noluerint. Nulla enitn ratione tolerandum est ut qui praedicandae fidei suscepit officium, is contra Evangelium Christi... audeat disputare ?... [P. L. 54, 690-G91.]

(2) Voir infra, p. 62. — Mansi, IX, 773.

20 LE NEO-MANICHEISME AU TEMPS DE SAINT LÉON

Priscillianisme, dont la métropole est Braga, et qu’il cite un document officiellement adressé à l’un de ses prédécesseurs, un évêque de Braga. Il se peut que son témoignage soit sans valeur; nous ne le rejetterons pas sans de bonnes raisons. L’église de Braga devait avoir ses archives.

Voici justement un texte qui prouve, et l’existence de ces archives, et que les évêques de Braga au temps même de Lucretius ont coutume d’y recourir. C’est le propre successeur de Lucretius, saint Martin de Braga, qui écrit :

De institutione baptismatis metropolitanus hujus provinciae ante hos aliquos annos ab ipsa beatissimi Pétri cathedra certissimae auctoritatis formulam postulavit: cuius eliarn exemplar curiosius legens ila reperi script uni ut... (1).

On n’a pas le droit de rejeter à priori le témoignage de Lucretius.

Il nous apprend trois choses : 1 0 II y eut , au temps de saint Léon , un concile de Galice dirigé contre les Priscillianistes ; 2° Il y eut , au même temps et pour la même cause , un concile commun à la T arragonaise , la Carthaginoise , la Lusitanie et la Bétique. — 3° Ces conciles se rapportent à la même situation que reflètent la lettre de saint Léon et la chronique d’Hydace : même époque ici et là, et mêmes questions. Mais ils ne sont certainement pas identiques à ceux que mentionne le premier de ces deux textes ; jamais celui-ci n’indique que deux conciles doivent être réunis en même temps , l’un propre à la Galice, l’autre commun au reste de l’Espagne; jamais celui-ci ne parle, à propos de la Galice, de Balconius, mais toujours de Thoribius, d’Hydace et de Ceponius ; jamais celui-ci ne s’occupe de la Bétique, que mentionne expressément Lucretius ; le messager qui porte les documents romains s’appelle, selon Bydace, le diacre espagnol Pervincus, selon Lucretius, le notaire romain Turribius (2).

Il y eut donc, à propos du Priscillianisme, entre saint Léon et l’Espagne, d’autres rapports que ceux dont la lettre à Thoribius et la chronique d’Hydace ont gardé le souvenir. Et rien n’est moins surprenant. Le livre d’Hydace n’est qu’une brève histoire dont le caractère se maintient tel, même aux temps contempo-

(1) Martin de Braga, Epistola ad Bonifacium , citée par Gaspari, M. von B. de correctione rusticorum, XL I ï I , note 1.

(2>) Peut-être un parent de l’évêque d’Astorga Thoribius, ou Turribius.

UN CONCILE GÉNÉRAL D’ESPAGNE, /J/t8

rains de l’auteur. En outre, puisqu'il s’agit d’événements contemporains, Iiydace a pu se réfugier volontairement dans le silence (1) : il est évêque, et, dans toute cette affaire, c’est des évêques ses confrères qu'il s’agit, de leur orthodoxie, de leur honneur. Hydace ignore les écrits d'Orose, de Syagrius et de Pastor. Hydace sait que saint Léon est pape, en 447 : ^ a tout l’air d’ignorer qu’il ait déjà ce titre en 44^- Voilà encore de très surprenantes ignorances. D’autre part la lettre de Léon atteste très explicitement les difficultés très délicates où il est engagé : il en prévoit plusieurs; mais les a-t-il toutes prévues ? Suèves, Impériaux, Gotlis se font la guerre ; les évêques sont divisés en factions (2). Rien d’étonnant qu’on ait dû le consulter, qu’il ait dû écrire à nouveau. Thoribius l’informa de l’échec du concile général projeté et du subdolum arbitrium de quelques évêques de Galice, aliqai. D’où la nouvelle démarche du pontife : il envoie là-bas, cette fois, unpersonnage officiel delà cour romaine, un notarius sanctae seclis apostolicae ; comme ce notaire n’appartient pas au royaume suève, comme son autorité propre est grande, sa mission auprès des églises espagnoles est couronnée de succès, elles se réunissent en un grand concile ; en même temps, il vient à bout, dans un second concile (3), de la résistance sournoise des évêques priscillianistes de Galice : n’est-ce pas pour les intimider qu’il leur fait adresser la profession de foi du grand concile de l’Église d’Espagne ?

Deux textes confirment l’hypothèse.

Le premier a été conservé par l’Abrégé d’une collection canonique espagnole. Voici ce qu’on y lit, au numéro 33 de la seconde partie (décrétales des papes) :

Ex epistola Leonis papae ad Balconium ternam mersionem fieri in baptismo (4).

fl) Comparer l’attitude du Liber Ponlificalis au septième siècle : l’auteur s’ingénie souvent à ne rien dire.

(2) Voir Hydace, années 438-450 ; la factio Hispalis.

(3) Il y eut donc, semble-il, deux conciles de Galice: l’un fut convoqué par Thoribius, Hydace et Ceponius à la suite du retour de Pervincus ; l’autre se tint à l’arrivée du notaire romain Turribius et fut présidé par Balconius. — Pourquoi, demandera-t-on, Lucretius ne dit-il mot du premier? C’est, j’imagine, que le second le confirma et le compléta. Peut-être aussi la première assemblée n’avait-elle pas un caractère strictement officiel et canonique. — [La situation delà Bétique permet à ses évêques de venir.]

(4) Maassen, 659-660. Le Lucanus 490 donne seul la seconde ligne ; il corrompt l'orthographe Balconium, donnée par le fameux Veronensis LXI (olim 59) en Alcoinum (où Mansi a lu Alcuin, XIII, 987).

LE NÉO-MANICHÉISME AU TEMPS UE SAINT LÉON

Ce témoignage a une importance particulière. La collection canonique, comme l’Abrégé lui-même, est certainement antérieure à 633, et le principal manuscrit qui nous permet de l’atteindre, le Veronensis LXI, remonte au huitième siècle ou même au septième siècle. En outre, selon loutes les vraisemblances, l’Abrégé est originaire de Galice : il s’ouvre par un abrégé des canons de saint Martin, évêque de Braga, vers 563-589. Peutêtre même en doit-on dire autant de la collection d’où il dérive : il est très possible qu’elle ait pour auteur un disciple du grand évêque, un ami de ce Nitigisius auquel il adressait ses Capitula. De toute manière, le témoignage de ce recueil galicien quant à Fhistoire de la Galice parait très autorisé.

Il nous apprend d’une manière formelle ce que le discours de Lucretius donnait déjà à entendre : Léon écrivit une nouvelle lettre, non plus à Thoribius, mais à Balconius. L’église de Balconius était la plus importante, ou la plus menacée, ou la plus en vue en raison de la valeur de son chef ; et sans doute Ceponius, Hydace et Thoribius étaient-ils, ou morts, ou contestés. On devine que le libellus de Thoribius n’avait pas paru d’une très grande force à saint Léon.

Notre texte nous apprend encore l’objet, ou l’un des objets de la nouvelle lettre : le baptême doit être administré par triple immersion. L’expression trina demersio , à propos du baptême, se rencontre deux fois (î) au moins dans les œuvres du pape. On sait que telle est la vieille pratique chrétienne (2). On verra comment et pourquoi les Priscillianistes la voulaient modifier. E11 ce moment, il est préférable d’insister sur ce fait qu’un autre texte, contemporain de saint Léon et espagnol d’origine, appuie également sur la question baptismale.

Le second texte qui confirme notre hypothèse se termine par la phrase suivante :

(1) Sermon 70: « Triduanam Domini mortem imitatur trina demersio » [P. L. 54,382, B. J; lettre 16, 3, aux évêques de Sicile: « In baptismatis régula et mors intervenit interfectione peccati et sepulturam triduanam imitatur trina demersio. » [P. L. 54, 698-699.]

(2) Établie par les canons apostoliques, 49 (50) : Turner, Eccl. occicl. mon. iuris antiq., 8 et 22, et la Didachè , VII. 3 [Hemmer, 14]. Voir aussi les Gesta Silueslri, cités par Martin de Braga et la décrétale de Vigile à Profuturus à laquelle Martin fait sans doute allusion [Epist. ad Bonifacium ] : les mots aide hos aliquos annos invitent à penser qu’il ne s’agit pas ici de la lettre à Balconius. Mais l’état du texte de la décrétale de Vigile [Cf. infra, p. 61 et Coleti, V, 1290] ne permet pas de serrer la question de plus près.

l’évêque espagnol pastor

Si quis in erroribus Priscilliani sectani sequitur vel profîtetur, ut aliud in salutare baptismi contra sedem sancti Pétri faciat, anathema si t (1).

L 'Abrégé espagnol indique le rite baptismal qui est ( secundnm ) sedem sancti Pétri , à savoir ternam mersionem ou ( demersionem ) fieri. — Notre second texte condamne (> quodcumque ) in salutare baptismi contra sedem sancti Pétri ( fiet ), à savoir l'unicam mersionem. Il semble que ces deux passages coïncident et reflètent une même situation.

L’apparence n’est pas trompeuse. Il y avait, au temps de saint Léon, un clerc nommé Pastor qui fut nommé évêque, en 433, au concile de Lugo, en même temps qu’un certain Syagrius, malgré l’opposition de l’évêque de Lugo, Agrestius : Hydace l’atteste (2). Nous ignorons la patrie comme le siège de Pastor et les raisons qui poussaient Agrestius ; mais, puisque nous sommes à Lugo, en Galice, il est permis de supposer que Pastor était galicien, et galicienne l’église à lui confiée; et ce que nous savons des évêques de Galice nous autorise à croire qu’Agrestius était de ces priscillianistes honteux qui connaissaient et redoutaient en Pastor un adversaire.

Gennadius noos apprend, en effet, de la façon la plus précise, que Pastor combattit le Priscillianisme :

Pastor episcopus composuit libellum in modum symboli parvum totam pene ecclesiasticam credulitatem per sententias continentem. In quo inter ceteras dissensionum pravitates, quas praetermissis auctorum vocabulis anathematizat, Priscillianos cum ipso auctoris no mine damnat (3).

Or, nous avons conservé ce libellus in modum symboli parvus; c’est là même que je lis la phrase qui fait écho à la lettre de Balconius dont Y Abrégé espagnol nous dit le contenu. Tous ces textes convergent. Le récit de Lucretius s’éclaire ; l’hypothèse qu’il suggère se confirme et se précise. Saint Léon est intervenu une seconde fois en Espagne ; le notaire romain Turribius a été alors son agent ; il a fait réunir deux conciles, un chez les Suèves , un chez les Impériaux; il a écrit à Balconius , président du concile

(1) Künstle, A, 45. — Voir le texte in extenso, infra , p. 24.

(2) « In conventu Lucensi contra voluntatem Agresti Lucensis episcopi Pastor et Syagrius episcopi ordinantur. » [M. G. — A. A., XI, 22.]

(3) Chap. LXXVI.

LE NÉO-MANICHÉISME AU TEMPS DE SAINT LEON

de Galice ; il a condamné dans cette seconde lettre à tout le moins la théorie priscillianiste du baptême (i); cette théorie a été également visée, à ce moment , par un évêque catholique de Galice nommé Pastor.

Lisons donc ce texte de Pastor. Qui sait s’il n’achèvera pas de jeter quelque lumière sur toute cette obscure histoire.

Credimus in unum deum, verum patrem et filium et spiritum sanctum, visibilium et invisibilium factorem, per quem creata sunt omnia in caelo et in terra, unum deum et unam esse divinae substantiae trinitatem ; patrem autem non esse ipsum filium, sed habere filium , qui pater non sil ; filium non esse patrem , sed filium dei de pâtre esse natum; spiritum quoque esse paraclitum, qui nec pater sil ipse nec filius, sed a paire filioque procedens. Est ergo ingenitus pater, genitus fdius, non genitus paraclitus, sed a pâtre filioque procedens. Pater est, cuius vox haec est audita de caelis : Hic est filius meus, in quo bene conplacui, ipsum audite. Filius est qui ait : Ego a pâtre exivi et a deo veni in hune mundum. Paraclitus spiritus est, de quo filius ait : Nisi abiero ego ad patrem, paraclitus non veniet.

Hanc trinitatem personis distinctam, substantia unitam, virtute et potestate et maiestate indivisibilem, indifferentem ; praeter hanc nullam credimus divinam esse naturam vel angeli vel spiritus vel virtulis alicuius , quae deus esse credalur. Hune igitur filium dei deum natum a pâtre ante omne omnino principium, sanctificasse uterum Mariae virginis atque ex ea verum hominem sine virili génération semine suscepisse, duabus dumtaxat naturis, id est deitatis et carnis, in unam convenientibus omnino personam, id est dominum nostrum Ihesum Christum; nec imaginarium corpus aul fantasmalis alicuius in eo fuisse , sed solidum atque verum; hune et esurisse et sitisse et doluisse et fie visse et omnes corporis iniurias per lulisse , postremo a Iudaeis crucifixum morluum et sepultum et tertia die resurrexisse, conversatum postmodum cum discipulis suis, quadragesima die post resurrectionem ad caelum ascendisse; hune filium hominis etiam dei filium, deum omnis creaturae appellari. Resurrectionem vero futuram manere credimus omnis carnis; animam autem hominis non divinam esse substanliam vel dei partem , sed creaturam dicimus divina voluntate creatam.

1. Si quis dixerit aut crediderit a Deo omnipotente mundum hune factum non fuisse atque ejus omnia instrumenta, a. s.

2. Si quis dixerit... Deum Patrem eumdem esse Filium vel Paraclitum, a. s.

(1) Noter que la lettre à Thoribius est muette à ce sujet. La seconde lettre complète la première : peut-être ne traitait-elle pas d’autre problème.

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