LÉON, BALCONIUS ET PASTOR
veille avec ce que les incidents de l’assemblée de Lugo (433) semblent indiquer touchant l'étendue de sa science et l’orthodoxie de sa doctrine.
J’insiste sur trois faits.
Le 19e anathématisme du libellas touche à la même controverse que la lettre de saint Léon à Balconius : on peut croire qu’ils ont même date, 448. Le libellas est donc contemporain non seulement de la lettre à Balconius, mais encore des deux conciles provoqués par Turribius le notaire.
D’après Lucretius, dont nous savons l’autorité, le concile de l’Eglise d'Espagne a rédigé et adressé au concile de l’Eglise suève, sur l’ordre de saint Léon, regulam fidei conlra priseillianam haeresim cam aliqaibas capitulis. Cette regala fidei n’estelle pas identique à notre libellas ? Les capilala désignent sans doute les anathématismes ; ce terme, employé dans les procèsverbaux conciliaires, n’a pas en soi de signification très précise. Mais, dira-t-on, comment le concile espagnol va-t-il chercher dans l’Eglise suève le théologien dont il a besoin? Comment admettre que la regala fidei ait été rédigée par un évêque de Galice à l’intention du concile d’Espagne et qu’elle ait été réexpédiée ensuite à l’Église de Galice? Tout cela est bien invraisemblable. — Tout cela ne l’est pas autant qu’il semble d’abord. Où voit-on, enTarragonaise, un t héologien aussi qualifié que Pastor? Selon toutes les apparences, Syagrius aussi vient de Galice. Pense-t-on que le parti priscillianiste, — qui a vainement manœuvré au concile de Lugo, — ait abandonné la lutte : les crainles de saint Léon indiquent le contraire. Et oublie-t-on que l’attitude du concile d’Espagne a été dictée par le pape, caias eliam praecepto. La première intervention du pape ne se guidait que sur les rapports de Thoribius : elle a abouti à un échec. Revenant à la charge, Léon, mieux informé, a mieux manœuvré : il s’est appuyé sur celui que, de bonne heure, a désigné aux Catholiques la haine des Priscillianistes; il a fait adopter, peut-être compléter, son libellas par l’Eglise d’Espagne assemblée; et il l’a fait renvoyer à l’Église douteuse de Galice après l’avoir ainsi revêtu d’un incontestable prestige. Les amis cachés des hérétiques devaient, pensait-il, abandonner la partie.
Dans plusieurs manuscrits, enfin, le libellas de Pastor a pris place immédiatement après le concile de Tolède de l’an 4°o ; preuve qu’il était considéré comme émanant d’un concile. Les
28 LE NÉO-MANICHÉISME AU TEMPS DE SAINT LÉON
manuscrits qui nous l’ont transmis se divisent, en effet, en deux familles. Ceux de la première (1) se souviennent de son origine et le groupent avec des textes théologiques ordinaires, notamment avec des symboles. Ceux de la seconde, au contraire, l’introduisent parmi les procès-verbaux des conciles (2), plus
(1) Les mss. de la collection Quesnel [Maassen, 497] qui l’attribuent à saint Augustin et ignorent le fdioque; le Codex Berolinensis 78 (du IXe s.) [Künstle, B, HO] qui l’encadre entre un traité pseudo-augustinien de l’incarnation et de de fide ad Petriim de Fulgence. Qui sait si l’attribution à saint Augustin ne remonte pas à Pastor lui-même, ou au Concile de l’Église gothique ? Saint Césaire n’agissait pas autrement. Sur le fdioque, voir infra. — VAugiensis XVIII, écrit vers 802-806, encadre le symbole de Pastor entre le symbole dit de Constantinople et le symbole de Tolède, 675. Mais les anathèmes précèdent les canons de Tolède, 589. Ce qui nous achemine aux mss. de la seconde famille.
(2) Je vise Yllispana et la collection de saint Amand [Maassen, 216-217], (sans oublier V Abrégé espagnol : par erreur, sans doute, notre texte y est suivi des canons de Braga, 563, non de Tolède, 527). — Les actes du premier concile de Tolède, 400, se terminent par la clausula normale, explicil constitutio concilii Toletani que l’édition de G. Loayza, du reste, est seule à donner [P. L. 54, 1333, C.] — Vient alors la petite préface qu’on a reproduite plus haut. — Un scribe ignorant y a cousu cette phrase : Ipsi ( episcopi T. C. L. B) eliam et supra scripta uiginti canonum capitula statuerunt in concilio Toletano ; il veut faire croire que la régula fidei (de Pastor et du Concile de 448) a été formulée par le Concile de Tolède de 400 ; en tête des vingt canons disciplinaires édictés par celui-ci, on lit, en effet, une préface qui contient ces mots : episcopi et in aliis gestis adversus Priscilliani sectatores et haeresim... libellarem direxere sentent iam.
Si l’auteur de cette préface est le même qui allongea si maladroitement celle du libellus de Pastor, si c’est lui qui a voulu rattacher au Concile de 400 le texte de 448 (bien qu’explicitement daté du temps de saint Léon), son erreur invite à croire que les deux textes avaient tous deux le même titre ou à peu près. Les manuscrits appuient l’hypothèse : dans VAugiensis XVIII, le libellus de Pastor est intitulé Régula fidei catholicae concilii toletanae ciuitatis [folio 14r, col. 2. — Künstle, B. 8) ; dans YHispana, les actes de 400 sont intitulés Sinodus Toletani concilii xviiii episcoporum [Maassen, 681-682] : comment ne pas confondre en une même assemblée le concilium et le sinodus qu’ici et là on rattache à Tolède ? 11 est très probable, donc, que le libellus de Pastor était, par son titre, rattaché à un concile de Tolède. — Si l’auteur de la préface de 400 et le glossateur du texte de Pastor sont deux personnages distincts, c’est que le glossateur a déjà trouvé le texte de Pastor placé à la suite des actes de 400. Et alors, pour avoir voulu lier formellement les deux textes l’un à l’autre, il faut que le glossateur ait été trompé par deux titres analogues (voir supra) ; comme il faut, pour que les deux textes aient été rapprochés sans être en effet réunis (c’est l’hypothèse), qu’ils aient tous deux présenté l'apparence, c’est-à-dire sans doute un titre, conciliaire. Et c’est où nous en voulions venir.
Dans les deux cas, du reste, une même question se pose. Pourquoi avoir rapproché, puis réuni les deux textes ? — Hydace conte [M. G. A. A., XI, 16] que le Concile de Tolède de 400 accomplit un double travail : 1. condamnation portée contre le Priscillianisme par d’anciens priscillianistes repentis, Symphosius et Dictinius ; 2. canons disciplinaires. Les canons