CHAPITRE III
LE NÉO-MANICHÉISME. — SON EXTENSION
Les documents qui nous renseignent sur le Néo-Manichéisme au temps de saint Léon et de saint Symmaque sont les plus explicites et les plus autorisés parmi ceux qui éclairent sa mystérieuse histoire. C’est pourquoi il convenait de les citer et de les expliquer d’abord.
On peut, maintenant, essayer d’éclairer à leur lumière les autres textes, parfois assez obscurs, qui nous sont parvenus : ils nous permettront de dire quelle a été l'extension du Néo-Manichéisme, — et quelle était sa nature.
J’appelle Néo-Manichéisme le Manichéisme transformé qui apparaît au cinquième siècle et semble se prolonger jusqu’au dixième. Ces limites, que je laisse à dessein dans le vague, seront justifiées et précisées à mesure que l’on déterminera la répartition géographique des églises persécutées.
Les livres de saint Augustin attestent l’existence des églises manichéennes d’Afrique. J’ai déjà parlé de l’enquête du tribun Ursus (1). Je rappelle que le proconsul d’Afrique Messianus bannit, en 386, le fameux évêque manichéen Fauste de Milèveet
(1) Cf. supra, p. 3.
LE NÉO-MANICHÉISME. SON EXTENSION
plusieurs autres hérétiques (1). Saint Augustin découvre un beau matin que le sous-diacre de Malliana, un vieillard, Victorinus (2), adhère en secret à l’hérésie. Inutile d’insister davantage. — Passé l’époque ostrogothique, nous perdons de vue les Manichéens d’Afrique. On peut croire qu’ils ont survécu, malgré la restauration byzantine, jusqu'à la conquête arabe : en juillet 592, lorsque saint Grégoire écrit à l’évêque de Squillace, Jean, il témoigne qu’on trouve des Manichéens parmi les Africains qui viennent en Lucanie chercher l’ordination :
Afros passim... ad ecclesiasticos ordines tendentes nulla ratione suscipias, quia Afri quidem aliqui Manichæi... sæpe probati sunt (3).
Mais il serait téméraire de rien affirmer : le texte précédent paraît reproduire simplement une formule rédigée au temps de Gélase (4). Peut-être le Manichéisme a-t-il été vraiment détruit en Afrique dans les persécutions organisées par les Vandales ariens ; peut-être les églises d’Espagne et d’Italie ont-elles accueilli les Manichéens fugitifs et trouvé dans leur exode un surcroît de force.
On a déjà (5) cité les textes qui signalent les Manichéens espagnols au milieu du cinquième et au début du sixième siècle.
(1) « Faustus autem convictus vel confessus quod manichaeus esset, cum aliis nonnullis secum ad judicium proconsulare productis...in insulam relegatus est ; ... denique non multo post inde omnes eadem solemni sorte dimissi sunt » [ Contra Faustum, V, 8j. — « ... Manichaeos autem Messianus proconsul audierit post consulatum Bautonis, sicut dies gestorum ab eodem Petiliano insertus ostendit » [ Contra lifteras Petiliani , III, 30. P. L. 13, 362]. — Cf. Tillemont, XIII, 42-43, et Bruckner, Faustus von Mileve , Bâle, 1901, in-8, p. 11.
(2) « Mallianensem quemdam subdiaconum Victorinum apud nos constitit esse Manichaeum et in tam sacrilego errore sub nomine clerici latitabat : nam est etiam aetate iam senex. Ita est autem manifestatus ut etiam ipse a me interrogatus, antequam a testibus coargueretur, negare non posset. [Augustinus Deuterio ep., Ep. IV, 226. P. L. 33, 1033.]
(3) II, 37 (édition des M. G., I, 133). — Voir Liber Diurnus , form. 6.
(4) Thiel, Epist. rom. pont. I, 379. Ch. Diehl n’a rien rencontré dans les textes touchant le Manichéisme africain à ce moment. [ L'Afrique byzantine . Histoire de la domination byzantine en Afrique , 533-709, Paris, Leroux, 1896, in-8.]
(5) Cf. supra , p. 12 et 32. . .
l’espagne
Passé cette date, les documents nous parlent d’eux encore. Vers 5^0, l’évêque de Braga, Profuturus, constate une situation très analogue à celle que visaient les lettres de s. Léon: il s’adresse à Rome. Le pape Vigile lui enjoint de condamner expressément les jeûnes priscillianistes ; il lui ordonne d’employer comme formule baptismale, non pas in nomine pcitris filii spiritus sancti, mais in nomine patris et filii et spiritus sancti ( 1). Il est donc clair que, au sixième comme au cinquième siècle, ce sont les archevêques de Tolède et de Braga qui ont la haute surveillance des hérétiques, en raison de leurs fonctions métropolitaines ; peut-être aussi parce que, dans leurs diocèses, les hérétiques sont particulièrement nombreux. Il est clair, en outre, que la formule priscillianiste du baptême est celle que condamnait Vigile : la suppression de la copule et oblitère en quelque sorte la distinction des Personnes ; on retrouve ici comme un souvenir des louches habiletés priscillianistes. Sans doute aussi les hérétiques conféraient-ils le baptême par une seule immersion, image de Punique Personne divine, ce qui jeta quelque nouvelle défaveur sur cette modalité rituelle. Mais, d’un autre côté, les Ariens pratiquaient la triple immersion, afin de figurer la distance qui sépare le Verbe incarné du Père incréé. Que devaient donc faire les Catholiques ? Martin de Braga, consulté par Boniface, rappela la légitimité de la triple immersion. Mais Grégoire le Grand consulté par Léandre répondit que les deux modes de collation étaient également légitimes ; puis, ayant égard aux Ariens, plus dangereux que les Priscillianistes, il condamna dans la pratique la triple immersion (2).
Nous avons encore conservé un document, qui date de la fin du sixième siècle, et qui atteste la persistante vitalité de l’Eglise priscillianiste. Sept évêques de Galice se réunissent à Braga,
(1) P.L. 69, 15 (ou Mansi,IX, 29). La teneur de cette lettre, qu’a retouchée Isidore, n’est pas très certaine. Cf. Hinschius, Décrétâtes Pseudo-isidorianae (1863), p. cv-cvi. — Nous avons une lettre adressée par Benoît Ier à l’évêque David [571-578] : elle établit contre des Priscillianistes de Bétique la réalité de la Trinité [P. L. 72, 685] ; mais notre texte a été retouché ? par Ps. -Isidore.
(2) Voir supra, p. 21-25, et Léandre, De Cogn. bapt., 127. P. L.96, 160. Epist. Martini ad Bonifacium de trina mersione. Florez, Espana Sagrada , XV, 422 (ou Aguirre, II, 506). Voir aussi Martène, De Antiquis Ecel. ritibus, 2e éd., I, 138; Ermoni, Iiist. du baptême de 313 à 692 [Bev. Quest. Hist., oct. 1898] ; de Puniet : article Baptême , dans Cabrol, II, 330, 333 ; (Alcuin, Ep. 113 ad Paulinum, et 90 ad fratr. lugdunenses) ; le quatrième concile de Tolède, 6 décembre 633, canon 6 [Mansi, X, 649]. — Hefele-Delarc, III, 620.
LE NÉO-MANICHÉISME. SON EXTENSION
sous la présidence de leur métropolitain Lucretius, grâce à la bienveillance du roi suève Aramir (1) [563] : il a été gagné à la foi catholique par Martin, qui remplacera bientôt Lucretius sur le siège de Braga (2). C’est à la question priscillianisto-manichéenne que pensent ces évêques sitôt que s’interrompt la persécution arienne : preuve qu’elle est très actuelle. Ils rééditent, à peu de chose près, les anathèmes de saint Léon : preuve que les hérétiques continuent de professer le dualisme, de maudire la matière, d’anéantir la liberté.
Voici les principaux passages du procès-verbal conciliaire.
... Lucretius episcopus dixit : Prius ergo de statutis fidei, sicut superius dictum est, conferamus... Credo... vestrae beatitudinis fraternitatem nosse, quia eo tempore quo in his regionibus nefandissima Priscillianae sectae venena serpebant, beatissimus papa urbis Romae Léo... per Turibium notarium sedis suae ad synodum Galliciao contra impiam Priscilliani sectam scripta sua direxit. Cuius etiam praecepto Tarraconenses et Carthaginenses episcopi, Lusitani quoque et Baetici, facto inter se conciho, regulam fidei contra Priscillianam haeresim cum aliquibus capitulis conscribentes, ad Balconium tune hujus Bracarensis ecclesiae praesulem direxerunt... Lectum est exemplar fidei cum capitulis suis... Post lectionem capitulorum, omnes episcopi dixerunt :... evidentius et simplicius..., sub anathematis sententia explosa iam olim Priscilliani erroris figmenta damnentur.
Proposita contra Priscillianam haeresim capitula et relecta continentur haec.
1. Si quis Patrem et Filium et Spiritum Sanctum non confitetur très personas unius substantiae et virtutis ac potestatis, sicut catholica et apostolica ecclesia docet, sed unam tantum dicit ac solitariam esse personam, ita ut ipse si t Pater qui Filius, ipse etiam sit paracletus Spiritus, sicut Sabellius et Priscillianus dixerunt, anathema sit.
2. Si quis extra sanctam Trinitatem alia nescio quae divinitatis nomina introducit dicens, quod [in] ipsa divinitate sit (Trinitas) Trinitatis, sicut Gnostici et Priscilliani dixerunt, a. s.
(1) Sans doute le fils du Chararic de Grégoire de Tours, De Mirciculis Martini , I, 11. P. L. 71, 923-925 ou Krusch, 594-96. Voir Caspari, Martin de Bracara's de Correclione rusticorum , p. vii. — Les Suèves avaient été convertis à l’arianisme par Ajax, sous Remismond, vers 470. — Isidore appelle Aramir Theudemir.
(2) Sur Martin de Braga, cf. A. G. do Amaral : Vida e opusculos di S. Martingho Bracharense [Lisboa, 1803], et surtout l’étude de Caspari, qui a édité le De Correclione Rusticorum [Christiania, 1883]. — Cf. aussi Maassen, I (1870), 802, et Tardif, Histoire des sources du droit canonique (1887),