SAINT GRÉGOIRE
Priscillianistes, et qu’une autre (1) de ses lettres atteste l'inquiétude que lui inspire Manichaei dogma. Je retrouve la même préoccupation dans le soin qu’il prend de déclarer licite l’union des époux (2).
Peut-être même faut-il ajouter que saint Grégoire avait en main quelques livres manichéens et s’est occupé de les réfuter. Dans son commentaire du livre de Job, il parle explicitement de ceux qui condamnent le mariage et certains aliments à propos d’un passage du troisième discours d’Éliphaz, 22, 9 : « tu renvoyais les veuves les mains vides et les bras des orphelins étaient brisés. » Au même endroit et à la même occasion, il parle des peuples séduits par les hérétiques dont l’Église convertit ou punit les docteurs; voilà , disent-ils en se plaignant, les veuves abandonnées et les bras brisés des orphelins; aussi n hésitent-ils pas , lorsque quelque malheur fond sur l'Église , à montrer en ce malheur la punition de ses péchés. — Ne semble-t-il pas que saint Grégoire suive ici un commentaire manichéen de Job (3) ?
Nous avons conservé sous le nom de saint Grégoire une Con-
(1) Septembre 595. M. G. VI, 14. I, p. 394. Quem nos ex parte aliqua suptiliter percurrentes in Manichaei invenimus dogma cecidisse.
(2) Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum. Non ideo domines in peccatis concipiuntur quia peccatum sit conjugibus commisceri : hoc enim opus castum non habet culpam in conjuge quia nuptiale fœdus non exorbitat a fide. Deus enim copulam maritalem instituit quando masculum et feminam in principio creavit. [Saint Grégoire : In Septem Psalmos Poenit. exposilio. Ps. 4, § 7. P. L. 79, 586.]
(3) XXII, 9-10. Viduas dimisisti vacuas et lacertos pupillorum comminuisti. Magistros errorum resipiscentes benigne suscipienti detrahant. — Plebes quae haereticis praedicantibus sunt subjectae ex carnali intelligentia errorum eorum semina perversa concipiunt eisque in sua damnatione sociantur. Sed cum sancta Ecclesia ipsos errorum praedicatores vel ratione victos ad se suscipit, vel... obduratos sub disciplinae suae vinculo restringit, destituti haeretici, cum remanere apud se plebes sine praedicatoribus vident, quid aliud a sancta Ecclesia quam viduas vacuas relictas dolent? Et quia subtractis haereticorum magistris, eorum discipulos in su o opéré infirmari suspicantur, quasi lacertos pupillorum comminutos ab Ecclesia esse conqueruntur. Vel certe quia sancta Ecclesia dum quosdam ab haereticis venientes suscipit, liquet nimirum quod pristino eorum errori contradicit. Nam sunt nonnulli qui ita virginitati carnis student ut nuptias damnent ; et sunt nonnulli qui ita abstinentiam laudant ut sumentes alimenta necessaria detestentur. De quibus per Paulum... (I. Tim., 4, 3). Quia ergo eos a carnali intentione suae superstitionis revocat, haeretici cum hos aspiciunt aliter vivere quam docuerunt, lacertos eorum ab operatione quam prius tenuerant comminutos esse ab Ecclesia testantur. LJnde et in hoc tempore disciplinae, si quid ei adversitatis evenerit, hoc evenisse ex digna peccatorum retributione suspicantur. [Saint Grégoire : Moral, in Job. XVI, 6. — P. L. 75, 1125.]
LE NÉO-MANICHÉISME. SON EXTENSION
corclia quorundam testimoniorum S. Scripturae : on y trouve affrontés, et conciliés, certains passages contradictoires de l’Écriture. Or, parmi ces passages, j’en trouve plusieurs dont un terme est emprunté à l’Ancien Testament, et l’autre au Nouveau (1). Les Manichéens, on le sait, les opposaient volontiers l’un à l’autre. L’auteur inconnu ne s’est-il pas proposé, soit de prévenir des objections non formulées encore, soit de réfuter un argument exposé dans un livre? Ne saisit-on pas ici l’influence, soit directe, soit indirecte, du Manichéisme (2)?
C’est encore à l’Italie, plus précisément au groupe des disciples de Cassiodore que j’inclinerais, non sans quelque hésitation, à rapporter un commentaire anonyme (3) des Épîtres de
(1) P. L. 79, 659 : § 3. Testimonium mihi perhibente conscientia mea in Spiritu sancto quoniam tristitia est mihi magna et continuus dolor cordi meo ; — Non contristabit justum quidquid ei acciderit [Rom. 9. 1 ; Salom. 12. 21]. — § 4. Cum nondum nati fuissent, aut aliquid egissent boni aut mali..., non ex operibus sed ex vocante dictum est quia major serviet minori ; — Tu reddes unicuique secundum opéra sua [Rom. 9. 11 ; Ps. 61, 13]. — 7 [663]. Sine pœnitentia enim sunt dona et vocatio Dei — pœnitet 111e fecisse hominem — pœnitet me unxisse Saul in regem. [Rom. 11, 29; Genèse , 6, 7 ; I Rois, 15, 11] — 8 [663] non est potestas nisi a Deo ; quae autem sunt a Deo ordinata sunt. — Ipsi regnaverunt et non ex me [Rom. 13, 1 ; Rosée , 8, 2]. — 11 [665] Dei enim sumus adjutorium, Dei agricultura estis. — Cuius adjutor es ? numquid imbecilli [I Cor. 3, 9 ; Job. 26, 2] — 12 [670-671] Et eramus natura fdii irae, sicut et caeteri. — Et vidit Deus omnia quae fecit, et erant valde bona [ Ephes . 2. 3 ; Genèse. 1. 31].
(2) Je rappelle que, à l’époque féodale, c’est en Italie qu’était le cœur de l’Eglise cathare [en Lombardie notamment (à Concorezo, à Bagnolo), puis en Toscane, à Spolète et à Ancône]. [D’après Sacchoni ; Thésaurus anecdocl. nou. V. 1767-1768 ; Schmidt : I. 15-23 ; 56-66 ; II. 7. 2S4-286 ; Ch. Mobilier : Revue historique , novembre 1907, 276].
(3) Joh. Haussleiter, Die lateinische Apocalypse der allen africanischen Kirche , 1891. Leipzig [Forschungen zur Gescli. des neut. Kan. IV] a prouvé que le texte ne pouvait pas être l’œuvre de Primasius d’Hadrumèle, comme voulait Gagney [édition de Lyon 1537] : j'utilise l’édition de Migne, P. L. 68, 417. — Haussleiter rattache le texte à la Gaule parce qu’il cite les Huns et Attila, P. L. 68, 441 B, parce que le manuscrit de Gagney semble provenir de la Gaule du sud, parce que le livre a été utilisé par Remi d’Auxerre et par Ilaimo d’Halberstadt ; à l'appui de son hypothèse, on peut faire valoir encore que notre théorie du mariage semble refléter Césaire. Il se pourrait : et peut-être avons-nous ici une œuvre lérinienne postérieure à Césaire. — J’incline à penser, parfois, que le commentaire vient de Vivarium : outre la citation de Cassiodore et la mention des passiones sanctorum , je songe à l’usage qu’a fait l’anonyme du prologue pseudo-liiéronymien [qui peut venir de l’entourage de Cassiodore et de Victor de Capoue] ; il s’intéresse aux versions de la Bible et cite Théodotion P. L. 118, 902 A. ; il cite, pour Galales. 5, 19-21, un texte post-hiéronymien [Haussleiter, 34] ; il cite Cicéron et Ovide, et Cassiodore, beaucoup plus que les Lériniens, visait à sauver la tradition antique. La mention des Huns et d’Attila s’explique sans peine par la notoriété du