‹ Le néo-manichéisme et la légende chrétienneChapitre 36 sur 185 · LA PROPAGANDE PRISCILLIANISTE EN GAULE · texte numérisé non relu

LA PROPAGANDE PRISCILLIANISTE EN GAULE

riages encore ont uni les princes mérovingiens aux princes goths. Beaucoup d’Espagnols sont attirés en Gaule par le tombeau de saint Martin. Nombreux sont les rapports politiques, religieux, économiques qui unissent l'Espagne à la Gaule : l’arien Leuvichilde, qui scandalise si fort Grégoire de Tours, est un Espagnol, ambassadeur du roi Agila (1). Chilpéric a été séduit, j’imagine, par d’audacieux Priscillianistes (2), qui surent flatter ses prétentions au bel esprit; c’était des Espagnols, venus peutêtre avec Leuvichilde.

Et voici un fait analogue, et contemporain du premier. L’ami de Grégoire de Tours, Fortunat, a écrit la vie d’un évêque de Trêves, Séverin, que l’invasion de 4°7 4 1 1 chassa à Bordeaux, où il mourut (3). Fortunat commence ainsi son récit :

Beatissimus igitur Severinus, Treverorum episcopus, honore licet egregius, tamen sacro merito ipsis quoque praecipuis pontifîcibus honorandus, qui ante fînem uitae ita recti itineris tramite desudauit ut et lapsum erroris propere cautus evaderet et urbem caelestis patriae possessurus civis inclytus introiret (4).

On semble bien dire que Séverin était une fois tombé dans l’erreur; mais que, à la fin de sa vie, il répara noblement sa faute et mérita le ciel. Ce détail mystérieux, donné dans une phrase obscure, n’est éclairé par aucun autre texte. Mais je remarque que Séverin a été contemporain de Priscillien; et je rappelle que Fortunat est resté un an ou deux à la cour d’Ostrasie, et qu’il s’était lié d’amitié avec l’évêque de Trêves, Nicetius. Or, c’est à Trêves, précisément, que Priscillien a été tué et qu’est néle schisme félicien, 386-387- Et c’est à la cour ostrasienne et à la cour neustrienne que devaient aboutir les Priscillianistes espagnols.

Dans les milieux où fréquentaient Fortunat et Grégoire de Tours, j’incline à le croire, on rangeait , non sans quelque embarras, saint Séverin — comme saint Martin — parmi tes

(1) H. F. V, 44 [P. L. 71, 358-360). Voir V. 42, l’ambassade du roi suève

Mir.

(2) Grégoire rappelle [H. F. X, 31, 3, P. L. 71, 564 A.] que s. Martin a prié Maximus de ne pas mettre à mort hciereticos ; ici encore, Grégoire ne prononce pas le nom des Priscillicinistae : il les vise pourtant.

(3) H. Quentin, La plus ancienne vie de Saint Seurin de Bordeaux [Mélanges Léonce Couture. Etudes d’histoire méridionale.., Toulouse. Privât, 1902, p. 23].

(4) Quentin, page 40 du tirage à part. Cf. p. 19. Beaucoup de mss. corrigent ce passage : il scandalisait les copistes.

LE NÉO-MANICII ÉISME. SON EXTENSION

défenseurs de Priscillien. On était gêné d’anathématiser celuici en raison de l'attitude qu’avaient gardée ceux-là. Et ceci nous explique, peut-être, que Grégoire ne prononce pas le nom de Priscillien dans le passage qu’on a reproduit plus haut. Il est assuré, dans tous les cas, que le Priscillianisme était connu et agissant en Gaule à la fin du sixième siècle. — Noter que la tentative faite auprès de Chilpéric est à peu près contemporaine du concile de Braga, 563. Au temps de Fortunat et de Grégoire de Tours, le Priscillianisme est toujours vivant.

Les textes ne sont pas rares, on l’a vu, qui attestent l’existence du Manichéisme jusqu’à la fin du sixième siècle. Passé cette date, ils semblent disparaître. En faut-il conclure à la disparition du Manichéisme dès le septième siècle?

Si Grégoire II invite saint Boniface, le ier décembre 722, à ne pas ordonner les Africains qui lui en feront la demande, parce qu’on les a convaincus souvent d’être, soit des Manichéens, soit des rebaptisés, ce passage, de prime abord assez obscur, cesse d’embarrasser quand on constate qu’il a été copié, presque mot pour mot, dans une lettre de Gélase (1).

En revanche, on trouve, une vingtaine d’années plus tard, que une lettre tombée du ciel est répandue en Germanie par Aldebert le Franc. Au concile de Latran de 745, le prêtre Deneardus lit un passage de cette lettre sur l’ordre du pape Zacharie.

In Dei nomine incipit epistola domini nostri Jesu Christi fîlii Dei, qui in Hierosolyma cecidit et per Michael archangelum ipsa epistola inventa est ad portam Effrem. Et per manus sacerdotis nomine Icore epistola ipsa fuit relecta ad Geremiam civitatem ad alio sacerdoti Talasio. Et ipse Talasius transmisit ipsam epistolam ad Arabiam civitatem alio sacerdoti Leoban et ipse Leobanus transmisit epistolam istam ad Vetfaniam civitatem; et recepit epistolam istam Macrius sacerdos Dei et transmisit istam epistolam in monte

(1) Afros passim ad aecclesiasticos ordines praetendentes nulla ratione suscipias, quia aliqui eorum Manichaei aliqui rebaptizati saepius sunt probati. M. G. Episl. merow. et Kar. aeui, I (1892), 267, éd. Dümmler. Cf. supra p. 60.

a l'époque carolingienne

sancto archangelo Michael. Et ipsa epistola per manus angeli domini pervenit ad Romanam civitatem ad locum sepulcri sancti Pétri ubi claves regni coelorum constitutae sunt. Et 12 papati qui sunt in romana civitate triduanas fecerunt vigilias in ieiuniis, in orationibus, per diebus et. noctibus (1).

Ce texte atteste la diffusion vers le nord des écrits qui propageaient le Manichéisme. On ne voit pas d’abord, il est vrai, ce qu’il a de spécifiquement manichéen, et il servirait à cette religion obscure d’un bon certificat de décès si l’on pouvait être assuré que d’autres versions, moins inoffensives, ne circulaient pas au même moment. Je remarque qu’un capitulaire de 789 condamne :

Dubiae narrationes uel quae omnino contra fîdeni catholicam sunt et epistola pessima et falsissima (quam transacto annodicebant aliqui errantes et in errorem aliqs mittentes quod de celo cecidisset), nec credantur nec legantur, sed comburentur (2).

11 est certain, de par ce texte, que la lettre tombée du ciel était assez semblable à d’autres récits suspects : dubiae narra tiones, ou qui étaient formellement hérétiques : contra fidem catholicam sunt. Si les versions que nous pouvons lire aujourd’hui ne sont pas contra [idem , c’est qu’il y faut voir des répliques catholiques opposées à des lettres formellement manichéennes : elles étaient destinées, dans la pensée de leurs auteurs, à faire à celles-ci une concurrence efficace.

Voici qui appuie l’hypothèse.

A la fin du sixième siècle, l’évêque de Carthagène, Licinius, écrit à Vincent, évêque de l’île d’Ebosa : la lettre que lui a adressée celui-ci l’a fortement contristé, non minime contristciii sumus. L’évêque d’Ebosa lui a envoyé une prétendue « lettre tombée du ciel », si niaisement absurde qu’il l’a déchirée avant d'arriver au bout. Licinius ajoute :

... In principio ipsius epistolae legimus ut dies dominicus cola-

(1) Jaffe, Monumenlci Moguntina, 142-143. Cf. Hauck : K. G. Deutschlands (2e éd.), I, 538. Pour plus de détails, cf. Delehaye : Note sur la légende de la lettre tombée du ciel [Bruxelles, 1899. Extrait des Bulletins de l’Académie royale de Belgique. Classe des lettres... février 1899].

(2) M. G. Leges. Capitularia, ed. Boretius, I, 60. Dans une lettre à Daniel de Winchester, noter que Boniface écrit « Certains s abstiennent de certains aliments ».

LE N ÉO -MANICHÉISME. SON EXTENSION

tur. Quis enim christianus non propter ipsum diem sed propter resurrectionem domini nostri Jehsu Christi eo quod in ipso a mortuis resurrexit, revercndissimum non liabcat ?... absit ergo a sanctitate tua hoc credere ut epistolae mine nobis mittantur a Christo. Suffîciat enim quod locutus est in prophetis, per se ipsum et per suos apostolos. Nam et bis non litteras transmittebat e caelo, sed spiritu sancto eorum corda replebat... Et forte quia epistola^ sicut jsimulator scripsit, de caelo descendit super altare Christi in memoria sancti Pétri apostoli, scito diaboli esse figmentum (1).

Il est clair que ce texte est apparenté à la lettre d’Àldebert. Or, le concile de Braga le prouve, il circulait en Espagne, au temps de Licinius, au temps où les Pères du concile croyaient devoir renouveler les anathèmes opposés au Priscillianisme et au Manichéisme, des écrits hérétiques qui se présentaient sous le nom des apôtres, des patriarches ou des prophètes (2). N’est-ce pas que l’énumération est incomplète, et qu'il y faut joindre les lettres du Christ tombées du ciel?

Je remarque que la lettre prêche l’observation du dimanche (3). Or, le concile de Braga le prouve encore [canon 4], les Manichéens avaient, à cet égard, une coutume très particulière : ils jeûnaient le dimanche et le jour de Noël. Qui sait si notre lettre ne se propose pas de combattre celte observance ; et si elle ne s’oppose pas à une lettre qui, dans sa teneur primitive, prêchait l’observance hérétique (4)?

(1) P. L. 72, 699. Inter varias tribulationum angustias non nos piguit... Sed in id non minime contristati sumus quod litteras cujusdam quas ad nos direxisti... susceperis, et de tribunali populis eas feceris annuntiari.

(2) Canon 17. Voir supra p. 61.

(3) Noter, à ce même moment, un passage du de Correclione Rusticorum de Martin de Braga qui prêche aux Païens le respect du dimanche. « Sic ergo decet christianum hominem diem dominicum uenerare. Nam satis iniquum et turpe est ut il li qui pagani sunt et ignorant fidem Christi idola daemonum adorantes, diem Jovis aut cuiuslibet daemonis colant et ab opéré se abstineant... Et nos qui uerum Deum adoramus et credimus Filium Dei resurrexisse a mortuis, diem resurrectionis eius, id est diem dominicum, non ueneramus ! Nolite ergo iniuriam facere resurrectioni dominicae ». [. Martin von Bracara's Schrift De Correclione rusticorum , von Dr. C. P. Caspari, Christiania, 1883, § 18, p. 41-42]. — Si, comme il est vraisemblable, Martin de Braga a été l’inspirateur des canons de 563, on voit que, de l’observation du dimanche, il entendait faire la marque du catholique orthodoxe. (Peut-être l’insistance de la lettre d’Ebosa sur le culte de ce jour est-elle propre à cette recension et caractéristique de cette époque.)

(4) S. Augustin vise-t-il un texte de ce genre lorsqu’il écrit: « Si... prolatae fuerint aliquae litterae quae nullo alio narrante Christi esse dicantur... » [contra Faustum , XXVIII, 4, P. L. 42.486].

Page 1