ORIGINE DE LA DOCTRINE
De celle doctrine assez homogène, deux théories semblent se détacher qui ne sontpeut-etre pas très cohérentes avec l’ensemble. L’incarnation ou l’emprisonnement des âmes est conçu comme la suite d'une faute qu’elles auraient commise au ciel (1). Comment comprendre la possibilité de cette faute : puisque divine par sa nature, l’âme n’est-elle pas nécessairement bonne (2) ? Comment les deux Dieux ennemis s’entendent-ils pour faire l’homme ? — Et l’homme étant nécessité par et dans sa double nature, par les patriarches et par les astres, comment comprendre le culte, et la morale, et l’effort que prêche contre les princes du mal l’Eglise de la Lumière (3) ?
Quoi qu’il en soit à ce sujet, et à quelques abominations qu'elle ait pu descendre, on doit reconnaître la hauteur de son inspiration primitive. Ses prophètes ont vu la place que la vie animale tenait dans la vie de l’homme : et ils lui ont jeté l’anathème. Si c’est placer trop haut l’idéal humain, et si, à se guinder ainsi vers ces inaccessibles hauteurs, à vouloir « faire l’ange », il est arrivé parfois que les Manichéens « fissent la bêle », sachons admirer du moins ces ennemis des Pélagiens qui sont aussi leurs émules ; l’intransigeance farouche de leur ascétisme ne va pas sans grandeur.
De cette doctrine, quelle est l’origine et quel a été le développement ?
Tous les textes montrent que le « Manichéisme » du cinquième au dixième siècle continue le « Manichéisme » du quatrième et du troisième. On sait que d’obscurités couvrent encore l’histoire
(1) Léon à Thoribius, § 11, p. 17 ; — libellus de Pastor, § 16, p. 16 ; — Césaire, p. 49 ; — Pomerius, p. 54.
Comment se justifie le rôle de cet Esprit de Dieu qui introduit l'âme dans le sein maternel, c’est-à-dire qui l’emprisonne ? De même, quel est le rapport exact de la proposition 3 à la proposition 9 dans la lettre de Léon à Thoribius ?
(2) La théorie de la faute céleste était-elle inconnue au proto-manichéisme? « Manichaeus electos suos... dicit omni carere peccato » [Jérôme à Ctésiphon, P. L., 44-45, 1693J. Seule la chair est coupable, nécessairement coupable [Cyrille de Jérusalem, IV, 23, 18. P. G., 33, 481-485 et 480. — Voir surtout le § 5 du De Fide d’Evode et les textes manichéens qu’il apporte, d’après lesquels le mal dériverait d'une volonté mauvaise de l’homme. Voir aussi saint Augustin : Haer ., 80, P. L.,42, 44 : les âmes divines, lorsqu’elles descendent sur terre, cherchent un cigoti spontaneus. Cette théorie visait-elle les martyrs?]
(3) Dans le proto-manichéisme, on l’appelle la sainte religion, addin almukaddas , dit le Fihrist.
LE NÉO-MANICHÉISME. SA NATURE
de celui-ci : peut-être, néanmoins, n’est-il pas impossible d’indiquer quelle en est la nature, et quelle en fut la naissance. Le proto- Manichéisme apparaît comme la riposte religieuse de l’Orient asiatique à cette religion judéo-grecque qu’épousait l’empire occidental et qui s’appelle le Christianisme. La vieille religion des Iraniens était entrée en contact avec le Judaïsme ; de cette première rencontre, où l’influence juive avait été la plus forte, la réforme mazdéenne était sortie : l’antique naturalisme persan s’était mué en un moralisme (1). Le réveil oriental, lentement préparé par le déclin de l’Hellénisme, précipité tout d’un coup, à partir du troisième siècle, par la désagrégation de l’empire de Rome, se fit aussi sentir dans le domaine religieux ; et Babylone, la métropole légendaire del’Orient, prit sa revanche de ses longues défaites. Le Gnosticisme s’était usé en tentatives conciliatrices; à l’essai, le Mithriacisme s’était montré impuissant; le Mazdéisme était une religion trop étroitement nationale, trop strictement unie au nouvel empire des Perses. Un prophète se proposa de réussir où ils avaient échoué : héritier de toutes les vieilles traditions qui confluaient à Babylone, Mani les combina avec une originalité puissante (2) et les lança à l’assaut du Christianisme vainqueur. De celui-ci, il ne garda que juste ce qu’il fallait pour être compris des âmes qu’il voulait conquérir : son inspiration profonde venait d’ailleurs. Mani « ne fut pas seulement le défenseur original d’un dualisme conséquent, qui donnait une solution simple en apparence au problème éternel de l’existence du mal, un apôtre qui eut assez d’empire sur les âmes pour les élever jusqu’aux hauteurs d’un renoncement presque surhumain. Sa religion, malgré la rigueur logique qui lui donna une forte prise sur les esprits instruits, n’était pas une pure métaphysique, impliquant certains principes de morale... : une mythologie exubérante se déployait dans sa cosmologie, et ces légendes fantastiques contribuèrent certainement à séduire les imaginations orientales (3), » Malgré son origine étrangère,
(1) J’accepte la thèse de J. Darmesteter.
(2) Noter que le Mazdéisme est franchement optimiste et bénit les nombreuses familles. Le pessimisme de Mani est tel qu'il prêche, autant que possible, la continence absolue.
(3) Le monde céleste se composait de deux empires rivaux, chacun distribué en cinq « demeures ». Attaqué par l'Esprit du Mal, le Père des lumières engendre deux Eons, la Mère de Vie et l’Homme Primitif et s'organise ainsi en une Trinité ; mais l’Homme primitif et les cinq éléments qu’il a engendrés [air, vent, lumière, eau, feu] est vaincu et absorbé par les Ténèbres. — La plainte de l'Homme Primitif décide
LE PIIOTO-MAMCHEISME
malgré la faiblesse des traductions où se faisaient lire ses livres saints et ses traités polémiques, le Manichéisme se répandit rapipement, au cours du quatrième siècle, à travers les pays méditerranéens (1) ; l’histoire de saint Augustin atteste et explique et le prestige qui l’entourait, et la défaveur qui l’atteignit. Saint Augustin s’y égara neuf années, mais, par l’intermédiaire de la Bible et de Plotin, le Christianisme et l’Hellénisme reconquirent bientôt l’illustre jeune homme ; dès lors, sa subtile pensée se complut à disséquer et réfuter la religion si complexe qui l’avait
le Père à faire naître une seconde trinité [Ami des Lumières, Second Ban ? Esprit vivant]: à cette seconde époque, à cette seconde bataille, les puissances du mal, ou Archontes, sont vaincues par l’Esprit Vivant qui, de leurs corps déchirés, forme dix cieux, puis huit terres, enfin nos astres, noire vent, noire eau, noire feu. — Mais une mystérieuse revanche des Archontes inaugure un troisième acte du grand drame, et provoque une troisième émanation divine : le Père envoie dans le Soleil le Messager, qui, aidé de douze Vertus, fait mouvoir les astres, dégage la lumière, purifie les éléments, refoule en bas les noirs Archontes. Par malheur, une partie de leur substance mauvaise tombe à terre et y enfante les végétaux ; les animaux naissent aussi fâcheusement des fœtus, également tombés, des Archontes femelles ; et les hommes ont le même malheur, ils sont enfantés par le roi et la reine des Ténèbres. — Une quatrième époque commence lorsque le Père envoie Jésus révéler aux hommes le secret de leur double nature et leur devoir [d’après Théodore]. F. Cumont, Recherches sur le Manichéisme , I. La théologie manichéenne d'après Théodore Bar Khoni, Bruxelles, 1903, p. 53. — Voir Beausobre : Histoire critique de Manichée et du Manichéisme. Amsterdam, 1731- 1739, 2 volumes; Flügel : Mâni, seine Lehre and seine Schriften. Ein Beitrag zur Gescliiche des Manichaismus aus déni Fihrisl, 1862, Leipzig ; Kessler: Mâni. Forschungen über die manichâische Religion, Berlin, 1889; Sickenberger : Titus von Bosra , 1901, Leipzig; Kessler: articles Mani et Mandcier, dans Hauck3, XII, 1903. — Quant aux sources, voir indépendamment de saint Augustin (infra, p. 108 n.) et des textes étudiés ici : Théodore Bar Khoni : livre des Scholies, livre XI, traduction française partielle dans Pognon : Inscriptions mandaïtes des coupes de Khouabir, 3 fascicules, Paris, 1898-1899. Le fragment qui nous intéresse se lit au fascicule II, p. 181. [Sur les œuvres de Théodore, qui vivait vers la lin du neuvième siècle, et qui a souvent utilisé S. Epiphane, voir Aoudicho de Soba] ; le fameux Ginzci mandéen, ed., Petermann, 1867, Berlin; Abul-farag... an-Nadim : Fihrist aTulûm IX, I (écrit en 988], éd. Flugel, 1862; Abul-Fath... al Sahrastàni : Kitâb almilal wannuhal (écrit vers 1130), éd. Cureton, 1842, London, trad. ail, Haarbrücher, 1851, Halle; Dastur Jàmàspji, éditeur du Sikand gumanik vigar, 1887, Bombay ; Hegemonios : Acta Archelai (ed. Beeson, 1906); Alexandre de Lycopolis (P. G. 18), Titus de Bostra (P. G. 18) ; Muller : Handschriftenresten aus Turfan (Abhandl, Akad. Berlin, 1901).
(1) Noter, pour comprendre le fait, que l'inspiration dualiste anime déjà l’Orphisme, le Platonisme, le Néo-Pythagorisme et le Gnosticisme, très répandus, dès longtemps, dans le monde méditerranéen. Voir, du reste, Hegemonios : Acta Archelai , 67, 3 [Beeson, 90, 17].
Sur la vigueur de l’expansion manichéenne, voir infra, p . 113, les textes qui marquent les persécutions qui devaient la briser.
LE NÉO-MANICHÉISME. SA NATURE
d’abord retenu (1); et l’incroyable renommée qui para de très bonne heure sa mémoire empêcha ses adversaires de jamais réparer leur défaite. La polémique de saint Augustin a étouffé l’avenir du Manichéisme en Occident ; elle marque en son histoire la fin d’une époque et Je début d’une autre : les grands espoirs lui sont interdits désormais; c’est beaucoup qu’il puisse survivre en s’adaptant et se détériorant sans cesse.
11 est très vraisemblable, en effet, que le Néo-Manichéisme a notablement évolué depuis la polémique augustinienne jusqu’à la réorganisation cathare. Mais le petit nombre et l’obscurité des documents ne permettent guère de décrire précisément cette évolution. Au surplus, comme on ne voit pas qu'à cette époque aucune forte pensée ait tenté de réorganiser la doctrine, comme jamais on ne voit alors s’opérer un travail de recomposition théologique, comme nos documents sont fort incomplets, il ne nous sera pas possible de fixer le rapport du Néo-Manichéisme au Proto-Manichéisme. Voici seulement les points que l’on croit apercevoir.
La légende qui entourait les prophètes de la religion proscrite, très vivante à la fin du cinquième siècle, s’atténua et finit par se
(1) Sur Saint Augustin et le Manichéisme, voir Tillemont, XIII, 1710; Douais : saint Augustin contre le Manichéisme de son temps. Paris, 1895 (extrait de la Revue Thomiste)-; Bruckner : Faustus von Mileve. Ein Beitrag zur Geschichte des abendlandischen Manichâismus , Basel, t901 (Voir Revue d’histoire Ecclésiastique, 1902, 82), in-12 de 82 pages; Scipio : Des A. Au gustinus Metaphysik in Rahmen seiner Lehre vom Uebel. Leipzig, 1886. On sait qu’Augustin [354-180] s’est converti au Manichéisme à 19 ans et lui est resté neuf ans fidèle, 373-382 : le caractère scientifique, le prestige ascétique de la religion nouvelle, l’explication qu’elle donnait du mal, l’irresponsabilité humaine qu’elle enseignait, les contradictions de la Bible qu elle invoquait, tout cela l’avait séduit ; mais, malgré son enthousiasme, il resta simple auditeur. L’expérience qu’il acquit de l’immoralité et de l’ignorance de ses coreligionnaires, la méditation de Plotin et de la Bible le conduisirent au Christianisme. Il a écrit contre les Manichéens : de moribus Ecclesiae catholicae et de moribus Manichaeorum , lib. II (388), P. L. 32, 1039 ; de Genesi contra Manichaeos , lib. II (388-89), P. L. 34, 173; de duabus animabus (388-392), P. L. 42, 93; Disputatio contra Fortunatum (28 août 392), P. L. 42, 111 ; contra Adimantum (392-396), P. L. 42, 129; contra Epislolam Fundamenti (392-396), P. L. 42, 173; de libero arbitrio , lib. III (388-395), P. L. 32, 1231; contra Faustum, libri XXXIII, P. L. 42, 207 (401?); Disputatio contra Felicem , lib. II (401), P. L. 42, 519 ; de natura boni (405), P. L. 42, 551 ; contra Secundinum (405-406), P. L. 42, 577 ; ad Orosium contra Priscillianistas (415), P. L. 42, 669; voir aussi le contra cidversarium Legis et Prophetarum (420), P. L. 42, 603 et le traité d’Evode : de Fide contra Manichaeos , P. L. 42, 1139. — Noter avec quelle énergie Pélage condamnait le Manichéisme [voir le texte édité par Hahn3, p. 291-292] : sa doctrine en est la contradiction formelle.