LE CANON MANICHÉEN
canoniques en général et ne semble pas distinguer entre les deux Testaments.
Quels sont les livres de l’Ancien Testament que les Priscillianistes acceptaient comme canoniques; quels sont les livres du Nouveau Testament que recevaient comme tels Priscillianistes et Manichéens? On ne peut élucider la question.
La tactique des uns et des autres, on le sait, les poussait à feindre, autant que faire se pouvait, des sentiments catholiques. On peut donc croire que, en principe, ils tendaient à accepter le canon catholique.
Le fait est certain quant aux Priscillianistes (1). Voici, en outre, comment ils résolvent le problème toujours pendant des deutérocanoniques : à la suite de leur maître, ils accueillent la Sagesse , Y Ecclésiastique et les autres livres contestés de L Ancien Testa-
(1) Saint Augustin l’atteste explicitement : « Priscillianistae vero accipiunt omnia, et canonica et apocrvpha simul. Secl quaecumque quae contra eos sunt in suae perversitatis sensus, aliquando callida et astuta aliquando ridicula et hebeti expositione pervertunt. » P. L. 38, 1035-38 ?. Priscillien, De fiée et cipocryphis. Schepps, 41-56. « Uideamus ergo, si apostoli Christi Jesu... extra canonem nil legerunt. Ait Judas apostolus damans [ep. 11-15..S : prophetauit de lus, inquid, septimus ab Adam Enoc dicens ecce uenit dominas in sanctis milibus facere iudicium et arguere omnem et de omnibus duris quae locuti sunt contra eum peccatores... Quid est quod Tobi sanctus futurae vitae ad filium praecepta disponens, cum quid custodiret ediceret, ait [4, 13j : nos flli prophetarum sumus ; Noe profeta fuit et Abraham et Isac et Jacob et omnes patres nostri qui ab initio saeculi profetauerunt. Quando in canone profetae Noe liber lectus est? quis inter profetas dispositi canonis Abrahae librum legit ? Guis quod aliquando Isac profetasse edocuit ?... Denique in euangelio cata Lucanum dicente euangelista testatur deus dicens : inquiretur sanguis omnium profetarum qui etïusus est a constitutione mundi a sanguine Abel usque ad sanguinein Zacchariae qui occisus est inter altare et aedem (2, 50-51) ; et Helias in regnorum (3, 19, 10) ait : altaria tua suffoderunt, profetas tuos occiderunt et ego relictus sum solus et quaerunt animam meam. Quis est iste Abel profeta?... Si... omne quod dicitur in libris canonis quaeritur et plus legisse peccare est, nullum ab bis qui in canone constituti sunt profetam legimus occisum... Rursus in euangelio cata Mattheum [2, 11- 15] tenetur scribtum : surgens autem Joseph accepit puerum et matrem eius noctu et abiit in Aegyptum et erat ibi usque ad consummationem Herodis, ut adinpleretur quod dictum est a domino per profetam dicentem : ex Aegypto uocaui filium meum. Quis est iste profeta, quem in canonem non legimus, cuius profetiae fidem uelut fideiiussor promissi muneris dominus inpleuit... [Le dernier texte cité par Priscillien ne porte pas : il se lit dans Hosée, 2, 1. Voir la note de Schepps, p. 18.] Voir la suite p. 100. — Les églises latines étaient très hostiles aux apocryphes [Loisy, Histoire du canon de l'A. T ., 1890, 129-132.] — Philastre semble connaître des hérétiques qui poussent l’amour de l'apocryphe au point de rejeter les écrits canoniques [60 ou 88. Marx, p. 17]. S'agit-il de Priscillianistes d’extrême gauche?
LA LITTÉRATURE NÉO-M ANICIIEENNE
ment ; ils s’appuient sur la citation d'Hénoch qui se lit dans l’épître deJude,et sur quelques passages des livres de Tobie, de saint Luc et de saint Matthieu pour conclure que Noé, Abraham, Isaac, Jacob et d’autres inconnus ont écrit des livres prophétiques. Et même le texte de Braga suggère qu’ils ont tenté de faire passer quelques écrits de leur crû comme l’œuvre des fameux patriarches. Et sans doute, forts des passages qu’on a dits, prétendaient-ils leur attribuer, sinon la même valeur qu’aux textes depuis longtemps reçus dans le canon, du moins une valeur ecclésiastique.
Quelle était l’attitude des Manichéens vis-à-vis des écrits traditionnels et des deutérocanoniques ? On en est réduit aux hypoth èses. Sans doute accueillaient-ils YEpître aux Hébreux et YÉpître de Barnabe en raison de leur caractère anti-juif, et le Pasteur d' Hermas en raison de ses tendances ascétiques : noter du reste que la légende manichéenne prétend connaître un disciple de Mani appelé Iiermas, et qu’on vient de retrouver au Tourfan une version manichéenne du Pasteur (1).
Deux autres problèmes se posent encore, beaucoup plus graves, auxquels on ne peut aussi qu’esquisser une réponse. Dans quelle mesure les Néo-Manichéens acceptaient-ils les conclusions de la critique négative des Manichéens et des Gnostiques ? Dans quelle mesure ont-ils subi l’influence de Fauste (2) et de Marcion (3) ? Ils ont hérité des tendances anti-juives de ces deux hommes, de ces deux sectes. Ils visent comme eux, comme elles, à volatiliser l’histoire chrétienne afin de plus aisément modeler selon leurs rêves la doctrine du Christianisme. Ce double fait est certain. Mais il ne nous permet pas d’affirmer que nos hérétiques rejetaient, outre l’Ancien Testament, saint Matthieu,
(1) « Adquisivit etiam ipse (Mânes) discipulos très, quorum nomina sunt haec Thomas. Addas et Hermas... : et Thomas quidem partes Aegvpti voluit occupare, Addas vero Scythiae, solus autem Hermas residere cum eo elegit. » [Hegemonios, Acta Archelai , 64 (53). Besson, 93.] Voir infra , p. 142. Müller, dans les Sitzungs. Berlin , 14 déc. 1905, 1077. Cf. l’Hermias (?) de Meginhard.
(2) Sur l’œuvre biblique de Fauste, voir A. Bruckner , Faust us von Mileve. Basel., 1901. Voir notre compte rendu dans la Revue d’histoire ecclésiastique, , 1902, 82.
(3) Hahn, Antithèses Marcionis gnoslici... [Ivônigsberg, 1823] ; Bas Evangelium Marcionis [1823] ; De canone Marcionis [Leipzig, 1824] ; Hilgenfeld. Marcionis Apostolihon [Zeitschrift fur d. hist. Théologie, 1855, III, 426) ; Harnack, Marcions Commentar zum Evangelium [Ztschr. fur K. G., IV, 4], Lehrbuch der Dogmengeschichte, I (1888), 226-243 el Zahn : G. N. K., II, 409-