LE CANON DES HERETIQUES
saint Marc, saint Jean, l’Apocalypse, les Épîtres catholiques et ne retenaient que YÉvangelicon (saint Luc) et YAposiolicon ( Galates ; I et II Cor.; Rom. ; I et II Thess. ; Laod. ou Eph. ; Co- ' loss. ; Philip. ; Philemon). Ce que nous savons de leur tactique générale nous oblige à rester dans le doute.
Pour Y Apocalypse seule, un texte autorise une hypothèse : le quatrième concile de Tolède (633) déclare qu’elle est un livre saint (1) ; c’est donc qu’elle devait être rejetée par les Manichéens (ou les Priscillianistes). Pour les Actes des Apôtres seuls, il est permis d’aller plus loin : au témoignage d’Augustin (2), les Manichéens les rejetaient.
Les évangiles apocryphes, les apocalypses apocryphes que mentionne le décret pseudo-damasien, les actes des apôtres apocryphes, les épîtres des apôtres apocryphes dont les Manichéens, on le verra, se servaient encore, étaient-ils rangés par eux dans le canon; sinon, quelle valeur leur attribuaient-ils ? J’incline à penser que les hérétiques ne les rejetaient ni ne les canonisaient, mais qu’ils en faisaient usage et voyaient en eux quelque chose comme des deutérocanoniques (3). Les traditions antérieures étaient trop formelles pour qu’ils pussent les canoniser. L’intérêt qu’ils y attachaient était trop grand pour qu’ils voulussent les négliger. Restait un tiers parti : celui précisément qu’avaient adopté beaucoup d’églises à l’égard des deutérocanoniques ordinaires.
Quels sont les livres apocryphes auxquels les Manichéens attribuaient cette valeur ?
Parmi ceux qui se rattachent à l'Ancien Testament, j’en vois quatre que l’on peut désigner avec vraisemblance : Y Ascension cl Isaïe, dont saint Jérôme atteste la diffusion parmi les hérétiques d’Espagne (4), Y Apocalypse cl' E lie dont on trouve un
(1) Mansi, X, 649. Hefele-Delarc, 111,619.
(2) Epist. ad Ceretium. P. L. 33, 1035, 1038. Voir snpra, p. 93.
(3) « Eisdem scripturis tanquam divina tribu (i) tur auctoritas, ut, quod scelestius est, etiam canonicis praeferant. » [Ep. ad Ceretium. P. L. 33, 1035-1038.] Le Nouveau Testament cathare de Lyon ne contient que les textes canoniques : Mt, Mc, Le, Jo, Actes, Apoc., Jac., Pierre I et II, Jo I, II, III, Jude, Rom, I et II Cor., Gai., Eph., Phil., I et II Thess., Coloss., Laod., 1 et II Tim., Tite, Phil., Héb. S. Léon, P. L. 54, 688, A. affirme seulement la canonicité d’écrits falsifiés.
(4) In Isaïam , XVII, 64 [P. L. 24, 622-623, ou Martianay, III, 473.] — Voir Monela, Adversus Cathares et Valdenses, V, éd. Ricchini. Romae, p. 218 ; Dillmann, Ascensio Isaïae aethiopice et latine... Leipzig, 1877 ; Rasset, les Apocryphes éthiopiens traduits en français. Paris, 1894, t. III. Saint Jérôme écrit : Ascensio Isaïae hoc habet testimonium, et per hanc occasionem...
LA LITTÉRATURE NEO-MANICHEENNE
assez curieux fragment dans un apocryphe de provenance manichéenne (1), la ou les Apocalypses d'Hénoch que mentionne la seconde Apocalypse de Jean, un ou dès livres d'Aclam.
Parmi les livres qui se rattachent à la Nouvelle Alliance, je citerai d’abord YEpître aux Laodiciens : elle se lit dans le Codex Fuldensis et dans le Nouveau Testament cathare de Lyon entre l’Épître aux Colossiens et la première à Timothée ; d’autre part, s'il ne la reçoit pas dans le canon, Priscillien la cite comme une œuvre authentique de Paul. On peut indiquer aussi la troisième E pitre de Paul aux Corinthiens , et la prétendue lettre de Tite qui est conservée par l’évangéliaire de Burehard, qui puise abondamment dans la littérature apocryphe, et qui attaque plus ou moins franchement le mariage (2). Je rappelle encore cette
Hispaniarum et maxime Lusitaniae deceptae sunt mulierculae oneratae peccatis, quae ducuntur desideriis variis... ut Basilidis, Balsami atque Thesauri, Barbelonis quoque... portenta susciperent » Le texte conte la mort du prophète martyrisé par Manassé et Balkira, puis son voyage au septième ciel : il y voit la lutte éternelle [VII, 12, étli.] de Satan et des lions anges. [Voir Potamius.J
(1) On lit dans la lettre de Tite (sur laquelle infra , note 2) : « Denique testatur propheta helias ublisse. Ostendit, inquid, mihi angélus domini conuallem altam quae uocatur gehenna, ardensque sulphore etbitumine ; et in il 1 o loco sunt multae animae peccatorum et taliter ibi cruciantur diuersis tormentis... [de Bruyne : Nouveaux fragments d’apocryphes du deuxième siècle. Revue bénédictine , 1909, 153-154]. Sur l’Apocalypse d’Élie, voir Zalin : G. N. K. Il , 801.
Voir infra , p. 300.
Voir aussi le concile damas ien.
(2) Le texte, intitulé Epistola Titi discipuli Pauli commence par les mots: magna est algue honesta pollicitatio diuina ; il occupe les folios 84 à 93t du manuscrit (lequel est du huitième siècle environ). Voir l'article de de Bruyne cité à la note 1 ; D. B. en promet un autre plus complet. « Bien que, dit-il, p. 150, l’auteur s’abstienne de tout exposé dogmatique, sa tendance 111e paraît nettement hérétique ; il doit appartenir à la secte manichéenne, ou plutôt à une de ces branches qui sont sorties plus tard du vieux tronc manichéen. »
Sur l’Épître aux Laodiciens, voir Ranke : Codex Fuldensis , p. 291, Bardenhewer, 1, 459 (et Philastre, 89 ; saint Jérôme, de viris , 5) ; Harnack, Ueberl., 37, et Chronol. , 702 ; Zahn, Gesch. neut. Kan, II, 584.
De la correspondance apocryphe de saint Paul avec les Corinthiens, on connaît au moins deux manuscrits latins ( V Ambrosianus , E. 53 du dixième siècle, et le ms. de saint Vincent, bibliothèque de Laon, 45. — Harnack, Ueberlieferung und Bestand, 39 ; Chronologie , I, 506 ; Bardenhewer, I, 463) ; elle faisait partie des Gesta Pauli et Theclae [Schmidt, Acta Pauli]. De nos deux mss., l’un (Ambr.) donne une version écrite en latin vulgaire [Harnack : Sitzungsb. Berlin, 1905, 14 ; Vetter, Der apokryphe drille Korintherbrief, 1894, Wien]. Voici ce qu’on lit dans ce texte qu’Étienne et les autres prêtres de Corinthe sont censés écrire : Simon et Cleobius troublent la communauté par leurs discours ; ils prétendent qu’// ne faut pas recevoir les prophètes , que Dieu n'est pas tout-puis-
LA SECONDE APOCALYPSE DE JEAN
hymne mystérieuse qu’attribuaient certains à Jésus (1). J’insiste sur la seconde Apocalypse de Jean et sur les douze Évangiles .
Au nom du Père et du Fils et de F Esprit Saint. Interrogation de Jean l'apôtre et I évangéliste au banquet secret du Roi des cieux... Moi, Jean , qui ai participé au malheur pour participer au royaume de Dieu , je dis :
« I. — Seigneur , avant que tombât Satan, quelle était sa gloire auprès du Père? » — « Il était I ordonnateur suprême, il gardait les gloires; mais il a voulu devenir semblable au Très-Haut. »
« IL — Après sa chute, où Satan a-t-il établi sa demeure ? » — « Il s est transfiguré, il n'a pas profité du répit que lui a accordé Dieu, il a entraîné le tiers des anges, et c'est alors que Dieu a créé I univers. »
« III. — Pourquoi les hommes disent-ils qu' Adam et Eve ont été formés par Dieu et que c'est à cause de leur désobéissance qu'ils ont été par lui livrés à la mort ? » — « Ce sont les fous qui parlent ainsi... »
« IV. — Jusques à quand Satan régnerci-t-il sur le monde ? » — « Mon Père lui a permis de régner sept jours, c'est-à-dire sept siècles à partir de sa chute. »
« V. — L'homme peut-il être sauvé par le baptême de Jean? »
sanl, qu'il ny a pas de résurrection de la chair , que l'homme n'a pas été créé par Dieu , que Jésus-Christ n'est pas le fds de Marie selon la chair. A quoi riposte la lettre de Paul : le Seigneur est bien le fils de la Vierge, la réalité de son humanité est impliquée par son œuvre rédemptrice, l’homme et le monde sont des créatures de Dieu, la chair ressuscitera, c’est Dieu qui a envoyé les Prophètes... — Il est impossible que les Manichéens ne se soient pas intéressés à ces idées ; il est probable qu’ils ont accueilli le livre qui les exposait. [Lire le texte dans Carrière et S. Berger, la Correspondance apocryphe de saint Paul avec les Corinthiens , 1891. Revue de théologie et de philosophie ; et Bratke, Théol. Littztg, 1892, 585 ; et Zahn, Geschichte des neutest. Kanons, II, 1890, 595.]
Nous savons trop peu de chose de la lettre aux Alexandrins pour qu’on en puisse ici rien dire [Zahn, 11,586.] — Y a-t-il eu une version manichéenne de Y Apocalypse de Pierre (sur sa diffusion en Occident, voir les gestes de Félix, Fortunat et Achillée de Valence, et Harnack, Die Petruscipokalypse in der allen ahendl. Kirche, 1895, p. 71. (Texte und Unt., XIII, 1.)
(1) « Hymnus sane quem dicunt... esse D. N. J. C... in scripturis solet apocriphis inveniri. Quae non propriae Priscillianistarum sunt... Habes verba eorum in illo codice ita posita : Hymnus Domini quem dixit secrete sanctis apostolis discipulis suis, quia scriptum est in Evangelio : Hymno dicto ascendit in montem [Mt., 16, 30], et qui in canone non est positus propter eos qui secundum se sentiunt et non secundum spiritum et veritatem Dei... Iste hymnus dicitur carnalibus fuisse substractus. [Ep. ad Ceretium, ep. P. L. 33, 1035-1038.]
LA LITTÉRATURE NEO-MANICHEENNE
— Mon seul baptême peut sauver; je suis le pain de vie descendu du septième ciel. »
« y p — Quel signe annoncera ton arrivée au jour du jugement? » — « Quand sera complet le nombre des justes: le soleil s'obscurcira, les étoiles tomberont (1).
Ce texte représente un remaniement catholique, heureusement très imparfait, d’un écrit manichéen fort curieux.
Le fait du remaniement catholique est incontestable : 1. Satan est un ange déchu, « aniequam Sathcinas cecidisset, in qua gloria assistebat apud Patrem » ; — 2. Dieu est plus fort que Satan T « Pater meus permisit illi regnare septem dies » ; — 3. l’Eucharistie est le salut de l’homme, « qui manducat carnem meam et bibit sanguinem , lui filii Dei uocabuntur » ; — 4- la sixième partie, qui traite de la lin du monde, 11e renferme aucun traitfranchement hérétique: « ( Sathancis ) faciet bellum cum justis... ; praecipit Dns archangelo ut tuba cantet... ; obscurabitur sol... ; ardebit omnia inferiora terrae usque ad aerem firmamenti » ; — 5. voici sans doute un trait spécifiquement antimanichéen : « ( Deus ) fecit... tonitrua et pluvias et grandinem et nivem » (p. 87). Les Manichéens rapportaient au Dieu mauvais l’origine de tous les fléaux dont souffre l’homme.
Le modèle manichéen qu’édulcore le rédacteur catholique est très souvent reconnaissable. Le même texte dont nous avons dit le caractère catholique insinue ou enseigne, en effet :
i° Les âmes sont des anges, c’est-à-dire des vertus de Dieu, c’est-à-dire des émanations de la substance divine :
Fecit hominem (Deus) similem sibi et praecepit angelo secundi cœli introire in ilium ; et fecit aliud corpus in forma mulieris praecepitque angelo primi cœli introire in ilium [Dœllinger, p. 87] ; misit... angelum suum... qui uocabatur Maria, mater mea. . Misit (Sathanas) angelum suum Elyamprophetam... qui uocatur Johannes Baptista [p. 90] ; — de Spiritu Sanctoomnes virtutes cœlorum fecit (Pater meus); ipsi autem... inventi sunt habentes... corpora et morti traditi sunt (p. 89).
20 Les âmes émanées de Dieu sont précipitées dans des corps de boue en punition d’une faute qu’elles ont commise au ciel :
(1) Codex Vindobonensis 1137, folio 158, du quatorzième siècle ; texte édité par Dôllinger, Beilrage zur Sektengeschichte des M. A., II ( 1 890), 85.
— L’indication du ms. est-elle bien exacte ?
LA SECONDE APOCALYPSE DE JEAN
« In praevaricatione Pater meus lutea corpora fecit, sed de Spiritu sancto omnes virtutes cœlorum ; ipsi autem, propter transgressionem et propter causam eorum (?), inventi surit habentes lutea corpora et morti traditi sunt... » — « Quomodo incipitur homo de Spiritu in corpore carnali (1) ? » — «... De lapsis spiritibus cœlorum ingrediuntur in corpora feminea lutosa et carnem accipiunt de concupiscentia carnis, et nascitur spiritus de spiritu et caro de carne » [p. 89].
3° Aussi doit-on dire que la théorie catholique de la chute est stupide, — et que le mariage est chose mauvaise :
« Quare dicunt homines : Adam et Eva a Deo sunt formati et in paradiso positi fuerunt custodire mandata eius, et ipsi propter transmigrationem praecepti Patris morti traditi sunt ? Dominus dixit mihi : Audi, Johannes carissime, insipientes homines sic dicunt. Sed... » [Dôllinger, 88-89.]
« Quomodo totus mundus accepit baptismum Johannis, tuum autem non omnes ?» — « Ideo quia eorum opéra mala sunt... discipuli Johannis nubunt et nubuntur, discipuli autem mei non... sed sunt sicut angeli Dei... » — « Si ita peccatum est cum mulieribus, non expedit nubere. » - « Non omnes capiunt uerbum istud, sed quibus datum est » [p. 91].
4° Satan (le Dieu mauvais) a d’abord régné sans combat dans le monde [après que le Père de Jésus lui a accordé sept jours (siècles) de puissance] : il s’est fait adorer par Hénoch, lui a donné une plume et de l’encre, lui a ordonné d’écrire et de porter aux hommes soixante-seize livres (2); ainsi trompés, les hommes ont appris à offrir des sacrifices et à adorer comme Dieu unique, le Dieu d’Hénoch, le Dieu mauvais, Satan :
... Diabolus... sedit supra nubes et posuit ignés ministros suos... ; et misit ministrum suum (Henoch ?) et assumpsit eum supra flrmamentum et ostendit illi deitatem suam et praecepit illi dari calamum et atramentum, et sedens scripsit septuaginta sex libros et praecepit ei eos deferri in terram. Detulit autem Henoch libros et tradidit flliis et docuit eos facere formam sacrifîciorum... et fecerunt ita... et dicebat eis : videte quia ego sum deus et non est alter deus practer me (p. 89).
(1) J’entends : « Quomodo fieri potest ut homo in corpore carnali nascatur, cum de Spiritu anima eius originem trahat? Voir supra p. 17, § 8-9.
(2) On sait (p. 138) qu’on attribuait à Mani soixante-seize écrits de circonstance. Il y a un parallélisme évident entre ces deux séries, l’une divine, l’autre infernale, de 76 textes. [Cf. la légende des Septante.]
LA LITTÉRATURE NÉO-MANICHÉENNE
5° La révélation diabolique d’Hénoch est confirmée par la révélation diabolique de Moïse : Satan envoie Moïse sitôt qu’il apprend la mission que le Père a confiée cà Jésus; Moïse prépare la crucifixion de Jésus.
Cum autem cognovisset Sathanas quod descenderem in hune mundum, misit angelum suum, et accepit de tribus arboribus (ï), et dédit Moysi prophetae ad crucifîgendum me — quae ligna mihi custodiuntur usque nunc. — Et ipse (Sathanas) annuntiabat ei deitatem (suam) praecepitque ei legizare filiis Israël [p. 89-90J.
6° La mission diabolique d’Hénoch et de Moïse est continuée et doit être préservée par cet autre envoyé de Satan qu’est Jean- Baptiste, identique au prophète Elie : le baptême d’eau doit rivaliser avec le baptême dans l’Esprit et le feu.
Et... Sathanas... misit angelum suum Elyam prophetam baptizantem in aqua, qui vocatur Johannes baptista.. Totus mundus accepit baptismum Johannis... quia opéra (omnium) mala sunt... discipuli Johannis nubunt [p. 90-91].
7° Jésus est envoyé aux hommes par le Père qui veut leur révéler son nom; le Père envoie donc, d’abord, celui de ses anges qui s’appelle Marie; Jésus entre dans Marie par l’oreille et il en sort :
Misit me Pater meus in mundum istum ut manifestem nomen meum hominibus et ut cognoscant eum... Misit ante me angelum suum per Spiritum Sanctum ut reciperet (me), qui uocabatur Maria mater mea ; et ego descendens per auditum introïvi et exivi (2) [p. 89-90] .
8° Une note marginale de notre manuscrit ajoute au texte un renseignement très précieux. Le texte contait que Satan, chassé par Dieu, rencontrait deux poissons supportant la terre, qui s’appuyaient eux-mêmes à des nuages énormes contenant la mer, etc. ; et la note explique :
Verum est quod sunt pisces, et non est aliud. Sed significant Evangelium et Epistolam, quae sustinent Ecclesiam sicut illi sustinent terram ; quae ecclesia manet in VII columnis, id est VII candelabris [p. 8d, note 3].
(1) \ ise-t-on les trois arbres de vie, de science et de miséricorde [ou des 4 fleuves : Apoc. Paul ] ?
(2) La même doctrine, un peu édulcorée, se lit dans un ms. archillien de Césène. Dôllinger, Beitrcige, II, 277.
LA SECONDE APOCALYPSE DE JEAN
Cette note atteste de façon positive que les Manichéens ont emprunté aux Chrétiens et aux Païens leur méthode exégétique allégorique. Elle atteste encore, semble-t-il, que l’Épître fondamentale de Mani était mise sur le même pied que l’Evangile de Jésus remanié par Mani, et que la Bible manichéenne, si elle rejetait le Vieux Testament, n’en était pas moins composée, peutêtre, de deux sections d’inégale valeur : les écrits de Mani étaient promus à la dignité de révélation supérieure, et c’était la révélation de Jésus que frappait cette fois la déchéance (1).
Quelle est la patrie du texte, ou du moins le champ de son influence? Une note marginale du manuscrit de Vienne explique que l’enfer est un pays, « tel que la Bosnie, la Lombardie, la Tuseie (2) » : voilà peut-être la patrie de l’archétype que reproduit notre manuscrit; on sait d'ailleurs l'importance des églises cathares établies dans ces pays. D’autre part, nous avons saisi à Lyon (3), sur les interpolateurs manichéens de Tantiphonaire, l’influence de notre apocryphe : Lyon n’est pas très éloigné de la Tuseie ni de la Lombardie; Lyon est peut-être la patrie du remaniement catholique. Et je me demande, puisque aussi bien le texte d’Agobard éclaire l’histoire de notre texte, si ce ne serait pas du temps d’Agobard que pourrait dater ce remaniement. Son imperfection même ne trahit-elle pas la barbarie de l’époque? Et l’initiative d’Agobard n’a-t-elle pas suscité, parmi ses clercs, une initiative analogue (4) ?
Nous serons plus bref, et pour cause, touchant « les douze évangiles ». Le Codex Parisinus lot. 2170 a été certainement écrit en Espagne ; les textes qu’il reproduit sont originaires d’Espagne ou de la Gaule du sud ; et j’y lis un commentaire de l’Evangile qui est attribué à saint Grégoire le Grand (5). Ce
(1) Je ne vois malheureusement pas ce que signifient les sept colonnescandélabres : y faut-il voir des textes, ou des églises, ou des dignitaires ? On sait d’ailleurs l’importance du nombre sept.
(2) Dôllinger, II, 86, note 3. Noter que le Parisinus nouv. acq. 1631 — qui reproduit l’apocalypse de Paul — semble provenir de Vérone, c’està-dire d’un pays proche la Bosnie et la Lombardie-Tuscie.
(3) Voir supra p. 83-87.
(4) Un remaniement lérinien aurait été moins imparfait. — Nous avons une version grecque d’une troisième Apocalypse de saint Jean : Jean, resté sur le Thabor après l’Ascension, demande au Seigneur de l’instruire de sa venue (son retour) sur la terre ; après sept jours de prières, il est ravi au ciel, et une voix lui répond. [Tischendorf, Apocal. Apocr ., 1866. Lipsiae, 70-64.] — On comprend que le cadre apocalyptique s’accommodait de toutes les fables qu’on y voulait couler. Notre texte dérive sans doute d’un original grec (de quelle date ?).
(5) Voir p. 66, n.
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commentaire s’ouvre par une dissertation sur le chiffre quadruple des évangiles : on rapproche les quatre évangélistes des quatre éléments, des quatre fleuves du Paradis, des quatre étoiles (points cardinaux) qui ont formé le nom d’Adam, des quatre pièces de bois de l’arche de Noé, des quatre animaux d’EzéchieJ, des quatre liens qui soutiennent la xision de Pierre, à Joppé. Or, je lis dans ce prologue, folio \fp .
Sancta vero ecclesia non recipit nisi quattuor evangelia quamuis dnoclecim inveniunlur scripla.
Notre anonyme connaissait donc douze évangiles. Comme il utilise le prologue priscillianiste de saint Matthieu (1), et qu’il range les quatre évangélistes dans cet ordre : Jo, Mt, Mc, Le (2), comme l’origine et la composition du manuscrit sont telles que je les ai dites d’abord, on peut croire que les douze évangiles étaient douze textes reçus dans les églises priscillianistes (3).
11 n'est pas aisé d’indiquer quels ils sont. Dès l’abord, en effet, on se heurte à une difficulté : les douze évangiles devaient, semble-t-il, être rapportés aux douze apôtres ; mais, puisque les Priscillianistes conservaient, croyons-nous, les quatre textes canoniques, et puisque deux de ceux-ci, Mc et Le, n’ont pas un des Douze pour auteurs, il suit, ou que les Priscillianistes avaient plus de douze évangiles, ou qu’ils rejetaient Mc et Le. ou que le nombre des douze évangiles n’a aucun rapport avec le nombre des douze apôtres. C’est cette dernière hypothèse qui paraît le plus vraisemblable : elle sauve nos données les plus fermes, le chiffre total douze englobant les quatre textes canoniques.
Huit évangiles apocryphes circulaient donc , semble-t-il, parmi les Priscillianistes. — Il se trouve que le concile pseudo-damasien mentionne précisément huit évangiles apocryphes :
Evangelia nomine mathiae..., barnabae , iacobi minoris..., pétri
(1) « In Christi nomine incipit expositio sancti euangelii édicta e gregorio papa urbis romae. Mattheus sicut in ordine primus ponitur, ita euangelium... 11T. [Ce n’est pas le commentaire de Sedulius Scottus, P. L. 103, 273.]
(2) Cet ordre est indiqué à deux reprises : 1° éléments : Jean = ciel, Mt = terre, Mc — eau, Le = feu ; 2° fleuves : « phison signifîcat iohannem, geon... mattheum, tigris... marcum, eofrates... lucam, IP.
(3) Priscillien déclare, liber apol. 38 (Schepps, p. 31) ne recevoir que quatre évangiles. S’il est sincère, l’innovation est donc le fait de ses disciples ; elle a été suggérée sans doute par l’usage manichéen. [La discussion sur les apocryphes suggère invinciblement qu’il recourait lui-même à des apocryphes du Vieux Testament.]
l’évangile de Jacques
apostoli..., thomae ,... bartholomaei..., quae falsavit lucianus sz/chiiis.
Il y a peut-être ici pure coïncidence. Mais comme rien ne le prouve, et que le rédacteur pseudo-damasien est très averti de la question manichéenne, je propose de voir, jusqu’à nouvel ordre, dans les huit évangiles qu’il condamne, les huit évangiles que vise sans doute, en outre des quatre textes canoniques, pseudo-Grégoire (1).
Nous pouvons ajouter un mot touchant Y Évangile de Jacques le Mineur, fils d'Alphée et frère de Jésus ; on en a conservé quelques passages dans un manuscrit du Vatican, reproduisant un missel irlandais : c’était la lecture liturgique pour le jour de la Circoncision ! (2) Voici ce texte curieux :
\ Leclio evangelii secundum Jacobi Alfei. Incipit Die autem VIII partus sui maria cum ioseph sponso suo circumdederunt infantem qui remisit penes eos et inposuerunt ei nomen 5 ihesum secundum preceptum nuntii gabriel et in ipso die inpossuerunt eum in templo dei secundum consuetudinem, quoniam ipse prior metram aperuit primitivus natus et singularis matri eius, partum uirginem ostendit demonstrans 10 ignorantibus, quoniam partus mariae sacramenta caelestia lus querentibus innarabilem pueri natiuitatem per imaginem diuinae dispossitionis gestari ac dilectari, et cum accepissent eum sacerdotes omnia in mandatum 45 moisi inpleuerunt in eo.
Peut-être le livre auquel fut emprunté ce passage était-il un remaniement catholicisé de l’évangile condamné par pseuclo- Damase (3).
(1) Le Berolinensis 1743 P/z/7, remplace Hesychius par André. Les mss. de Thiel joignent Lucien et Hesychius, d’après S. Jérôme. Peul-être l'anonyme a-t-il puisé simplement au texte pseudo-damasien. — Je rappelle qu’on connaît assez bien l’Évangile de Pierre (docète ; début du second siècle), les évangiles de Matthias et de Thomas (basilidiens ? ; deuxième siècle), Harnack ; Bardenhewer ; Zahn,’G. N. T., II, 2. 622.
Nos hérétiques ont-ils connu l’Évangile de Marie, l’Évangile de Philippe et l’Évangile des Égyptiens, l’Évangile des Hébreux, l’Évangile des XII Apôtres ? Quel est le rapport de ces textes aux Évangiles de Barnabé, aux éditions de Lucien (Lucius ?) et d’Hésychius ? Sur l’Évangile de Barthélemy, voir infra , p. 298.
(2) Le texte a été découvert par Bannister, Journal of theological studies , avril 1908, 412, 417 : je l’utilise ici.
(3) L’emploi d’imposuerunt à deux lignes de distance avec deux sens diffé-
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Est-ce des « deutérocanoniques », n’est-ce pas des livres canoniques proprement dits qu’il faut rapprocher les sept traités dogmatiques et les soixante-seize écrits de circonstance (i) attribués à Mani? Ces textes ne pouvaient être considérés comme des livres ordinaires. Puisque le Nouveau Testament et la révélation de Jésus étaient rattachés au Dieu de lumière, puisque c’était du Dieu de lumière aussi que Mani venait, on devait en arriver à rapprocher les deux séries de textes : sitôt que le Manichéisme est entré en contact avec le Christianisme, telle dut être l'attitude de l’Église proscrite.
Si, on le voit, nous connaissons très mal le contenu des Écritures manichéennes, les documents nous apportent une donnée très curieuse, et précise, touchant leur organisation. Saint Léon écrit à Thoribius :
Teriio decimo loco positum est eosdem dicere quod omne corpus Scripturarum canonicarum sub patriarcharum nominibus accipiendum sit : quia illae duodecim virtutes quae reformationem hominis interioris operantur, in horum uocabulis indicentur (2).
S’agit-il de la Bible priscillianiste ou de la Bible manichéenne? Saint Léon a sous les yeux le mémoire de Thoribius, qui vise surtout les Priscillianistes ; et comme il parle du corpus omne
rents semble recommander l’hypothèse d’un remaniement. — Le mol nuntius pour angélus se lit dans la préface de la missa in caena dni de la liturgie gothique. — Metra dénonce un original grec. Pour remisit (1. 4), lire remansit ; pour uirginem (1. 9)... uirgineum ; pour dilectari (1. 8)... dilatari.
(1) Les sept traités principaux de Mani sont : 1° le Livre des Secrets , ou des Mystères [Épiphane ; Tite ; form. grecques], démontre en 18 chapitres l’opposition des deux Testaments ; s’inspire-t-il de Marcion, des Anthi- Ihèses ? ; 2° le Livre des Géants détaille la cosmogonie d’après les mythes babyloniens, conservés par les Mandéens et les Mithriaques ; 3° l'Epîlre fondamentale , divisée en capitula numérotés, est une manière de catéchisme à l usage des croyants, qu’on lisait dans toutes les églises ; elle est adressée à Patticius [Fatale Babak le père de Mani ?) ; 4° la Lettre {ou traité ) adressée à Schâpûrcikân , fils cl'Ardashir expose en trois chapitres l’eschatologie manichéenne ; 5° le Livre du Trésor de Vie (Épiphane, Photius, Augustin) avait au moins sept livres ; 6° le livre appelé ^pocygaTsta est tout à fait inconnu ; 7° l'Évangile des soixante-dix racontait en 22 chapitres l’histoire de Jésus le précurseur de Mani. Ce livre avait été écrit en persan, les six premiers en araméen-babylonien ; Mani avait inventé les caractères de l’écriture dont il usait. — Les 76 écrits de circonstance étaient adressés à des villes, à des peuples [Indiens (5), Kaskar (6), Arméniens (7), Ctésiphon (10), Babylone, Meisan], à des personnes [le 7e à Patak ; le 9e à Amulija l’incroyant ; le 20e à Fâfi ; les 60e, 61e, 63e à Menak, une Persane], traitaient de toute espèce de sujets. — Voir encore d’autres textes manichéens dans Fabricius, Bibl. graeca , VIL, 311. — D’après Kessler. Voir supra, p. 134-135.