LES DOUZE SECTIONS DES ÉCRITURES
Scripturarum , comme il semble viser, par conséquent, l’Ancien Testament aussi bien que le Nouveau, il est probable qu’il veut ici parler de la Bible des Priscillianistes.
D’après ceux-ci, le corps des Écritures est donc partagé en autant de sections qu’il y a de patriarches ; car c’est par le nom des patriarches qu’on désigne les douze vertus qui opèrent la réforme intérieure de l’homme. Il en résulte , avec certitude , que la Bible prisciltianiste était partagée en douze sections.
Quels sont ces douze patriarches? — On ne peut que hasarder des hypothèses. Parmi les douze devaient sans doute se compter les plus fameux de tous, Abraham, Isaac et Jacob. Qui sait si l’on ne peut pas chercher les neuf autres parmi les enfants de Seth ; on en compte neuf, précisément, y compris le père : Seth, Enosh, Ixenam, Mahalalel, Jared, Enoch, Methuselah, Lamech et Noé (1). Les douze noms que voilà relient, d’après l’Ecriture, Adam, l’ancêtre de l’humanité, à Moïse et à Jésus- Christ, ses deux grands prophètes ; n’était-il pas naturel de les choisir pour présider, en quelque sorte, le corps des Écritures qui contient la révélation de Jésus et de Moïse? — Mais on peut se demander aussi si ces douze patriarches ne sont pas les douze enfants de Jacob qui donnèrent leurs noms aux douze tribus d’Israël : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Zabulon, Isachar, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Manassé, Ephraïm. Ce sont les noms de ces patriarches qui étaient donnés aux diverses parties de V âme : Orose le dit formellement (2) . On peut croire que les mêmes noms
(1) Genèse, 5, 31.— Dictionary oflhe Bible... edited by Hastings, III (1900), 69-4-696. — Noter le parallélisme des douze Patriarches et des douze Apôtres.
(2) « Priscillianus primum in eo Manichaeis miserior, quod ex ueteri quoque Testamento haeresim confîrmauit, docens animam quae a deo nata sit de quodani promptuario procedere, profileri ante deum se pugnaturam et instrui adoratu angelorum : dehinc descendenlem per quosdam circulos a principatibus malignis capi et secundum uoluntatem uictoris principis in corpora diuersa contrudi eisque adscribi chirographum. Unde et mathesim praeualere firmabat, adserens quia hoc chirographum soluerit Christus et adflxerit cruci per passionem suam sicut ipse Priscillianus in quadam epistula sua dicit... Tradidit autem nomina patriarcharum membra esse animae, eo quod esset Ruben in capite, Juda in pectore,Leui in corde, Beniamin in femoribus et similia ; contra autem in membris corporis caeli signa esse disposita id est arielem in capite, taurum in ceruice, geminos in brachiis, cancrum in pectore et caetera, uolens subintellegi tenebras aeternas et ex bis principem mundi processisse, et hoc ipsum confinnans ex libro quodam qui inscribitur memoria apostolorum ubi saluator interrogari a discipulis... [Orosii Commonit. — Apud Schepps, 153-154.]
Cf. S. Severus. Chr. II, 46-51, éd. Halm, p. 99. — Dial. Il (III), 11, p. 208.
[Noter que, d’après l'Apocalypse d'Ilénoch, texte éthiopien, il y a un rapport entre les noms des étoiles et les noms des justes.]
LA LITTÉRATURE NÉO-MANICHEENNE
désignaient les diverses parties de la Bible. Peut-être ce sectionnement, si surprenantau premier abord, est-il assez antique: saint Irénée parle, sans du reste y insister, de quatre Testaments, Adam, Noé, Moïse et Jésus (1). Qui sait si ces théories n’ont pas suggéré une répartition des Ecritures autre que la division traditionnelle en deux parties.
Quels sont les livres qui formaient les douze sections de la Bible? — Ici encore je ne saurais apporter qu’une hypothèse. Les prologues qui nous sont parvenus (2) montrent qu’on prenait plaisir à comparer parallèlement l’Ancien et le Nouveau Testament, l’Évangile et la Loi, les écrits des Apôtres et les écrits des Prophètes. Il est donc possible que l’Ancien et le Nouveau Testament aient été divisés chacun en six parties. On sait, d’autre part, que, dès le second siècle avant le Christ, l’Ancien Testament était divisé en trois sections, ô Nogoç, 01 Tipocp^xai, ià XoiTra. Comme trois est multiple de six, peut-être chacune de ces sections fut-elle dédoublée et peut-être le sectionnement du Nouveau Testament fut-il calqué sur celui de l’Ancien : on aurait ainsi obtenu le nombre douze chez les Priscillianistes.
Il paraît certain que, dans l’édition priscillianiste, les quatre
Evangiles et les Epîtres de saint Paul étaient précédés chacun d’un prologue écrit par Priscillien lui-même : le texte en a été retrouvé et l’attribution ne saurait faire doute (3). On préparait ainsi le lecteur à trouver dans les textes la dogmatique sabellienne et à demi apollinariste du grand hérésiarque espagnol.
On peut croire que, parfois du moins, des prologues semblables précédaient les autres écrits bibliques dans les recueils priscillianistes et néo-manichéens. Pour le Nouveau Testament, le fait semble probable.
Le Codex Ambrosicinas E 5 1 , inf. (du onzième) reproduit
(1) III, 11, 8. — P. G. 7, 889. Voir mon histoire de Saint Irénée. Lecofïre, 2e éd. 109, note 2. — Rapprocher les douze sections de la Bible des 12 évangiles apocryphes. Y avait-il d’autres séries de douze ? Voir supra p. 36 : (Jacob) quoque... et p. 17-18.
(2) Voir notamment le Codex Parisinus, B. N. 250, folio 67 ; et le mémoire de Samuel Berger, Préfaces jointes aux livres de la Bible dans les manuscrits de la Vulgale [Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Première série, XI, 2e partie, 1904, p. 1.]
(3) Chapman, Priscillian the author of the monarchian prologue to the vulgate Gospels [Revue bénédictine , 1906, 335] ; Corssen, Monarchianische Prologe zu den IV Evangelien , 1896. Leipzig. — Priscilliani guae supersunt ..., edidit G. Schepps. Vindobonae, 1839, pp. 110-147. Noire texte des Canones Pauli a élé corrigé.