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LE VERSET DES TROIS TEMOINS

L’harmonie intime du texte falsifié et de la doctrine priscillianiste désigne, avec une parfaite clarté, les auteurs ou les propagateurs de la falsification. Deux faits achèvent de mettre hors de doute le rôle des Priscillianistes.

Priscillien est le premier écrivain qui donne une version nouvelle du verset de l’Ecriture. On sait combien la question trinitaire a occupé la pensée chrétienne, au quatrième siècle précisément ; tous les évêques ont mille fois scruté la Bible afin d’éclairer leur pensée et de fixer leur doctrine : aucun d’eux, jamais, ne cite le texte que reproduit Priscillien ; aucun d’eux, jamais, ne paraît même le connaître. — Et pour cause : ce texte, alors, n’existait pas ou venait de naître. Nous avons 19.3 manuscrits grecs du Nouveau Testament ; parmi eux, quatre seulement donnent la leçon priscillianiste : ils datent du quinzième ou du seizième siècle et sont traduits du latin ou modelés sur lui (1), De tous nos manuscrits en langues orientales, il n’en est pas un seul qui présente le texte de Priscillien (2).

C’est dans les manuscrits latins d’Espagne que l’on rencontre le plus souvent, et à la date la plus ancienne, la version de l’hérétique. On la cherche, en vain, dans plus de cinquante des meilleurs témoins du texte latin, notamment dans le Fulclensis et Y Amicitinus, dans Y Hctrleianus et dans le Lectionnaire de Luxeuil, ainsi que dans tous les manuscrits originaires de Tours, première moitié du neuvième siècle (3). On la trouve dans le palimpseste de la cathédrale de Léon [vne s.], dans le Codex Toletanus [vme s. — Bibl. nat., Madrid], dans le Cavensis [vm-ixe s.], dans les trois Bibles d’Alcala [ix-xn-xme s.], dans la Bible de San Isidro [de 1 162] et dans la Bible de Huesca; tous ces codices ont été écrits en Espagne (4). Et les manuscrits étrangers où apparaît le texte de Priscillien ont tous subi l’influence espagnole, tels VAniciensis, ou les Bibles de Théodulfe, ou ceuxqu’écrivirent

(1) Codex Ravianus , copié de la Polygl. Complut; Regius (Act. 173), du XI : le texte a été rajouté dans la marge au seizième ou au dix-septième siècle ; YOttobonensis , du quinzième ; le Britannicus, du seizième ; c’est seulement dans la troisième édition d’Érasme qu’on peut le lire [Nestle, Einführung in das gr. N. T. (1897), p. 97, et Künstle, op. czY., 2-3.]

(2) Das Gomma Johanneum in den orientalischen Uebersetzungen und Bibeïdrncken [ Oriens christianus , III, 126] .

(3) Cf. les éditions de Ranke (1868) et de Tischendorf (1850-1873), de Griesbach [Symbolae criticae..., I (1785), 326].

(4) Samuel Berger, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge [Nancy, 1893] 8, 12, 14, 22, 15, 20, 21 ; — Künstle, op. c/C, 31-32.

LA LITTÉRATURE NÉO-MANICHEENNE

à Saint Gall Winilharius et ses émules (1). Jusqu’au dixième siècle, tous les manuscrits qui reproduisent le verset trahissent une origine ou une influence espagnole.

Est-ce à dire, comme on le répète, que Priscillien ait commis lui-même le faux? On peut aussi bien l’imputer aux Lucifériens d’Espagne, ses maîtres en sabellanisme ; ils semblent coutumiers de ces manœuvres littéraires ; et, parce qu’ils ne sont pas des hérétiques notoires, l’hypothèse rend peut-être mieux compte de la propagation du verset dans les Bibles espagnoles.

Ces Ecritures hérétiques, falsifiées, farcies d’apocryphes, retouchées selon les théologies les plus récentes comme les plus anciennes, et complétées par les écrits de Mani, devaient présenter une physionomie étrange. Il serait plus curieux encore de connaître dans ses détails la théorie qui en était donnée. Sans doute s’inspirait-elle principalement des écrits de Fauste, le plus moderne elle plus fameux exégète des Manichéens. Il refusait au Dieu de Jésus la paternité de l’Ancien Testament: la cruauté et la jalousie du Dieu d’Israël, l’immoralité des patriarches, l’inspiration générale de ces vieilles histoires, tout l’empêche de conclure dans le sens de la tradition. — Il est donc clair que l’Ancien Testament n’est pas une ample prophétie, et que jamais Jésus ne s’autorise des prophètes ou de Moïse : les passages qui disent le contraire sont mal compris ou ont été interpolés. — Car il est certain que les Evangiles n’ont été écrits ni par Jésus, ni par ses Apôtres, mais longtemps après eux, par des inconnus qui ont usurpé leur nom; d’où le travail qui s’impose : discerner ce qui vient de Jésus de ce qu’ont introduit les rédacteurs. L’Evangile n’est que la prédication et la loi du Christ:

(1) Berger, op. cil., 73-80, 145, 185. — Delisle, les Bibles de Théoclulfe [Bib. Ec. Chartes, 40 (1879), 5] ; et Künstle, op. cil., 33-42.

Je signale ici la curieuse version de II Cor., 11, 23-28 qui se lit dans la lettre apocryphe de Tite : « Ego in laboribus multis fui, in carceribus frequencius, in plagis super modum, in mortibus sepius. A iudeis, inquit, quinquies quadraginta unus minus accepi, fustibus caesus, ter uirgis uabulaui, semel lapidatus sum, ter naufragium feci, die et nocte in profundo maris deinde fui in pedicionibus multis et in periculis fluminum, pericutis latronum, periculis diffidencium et multo genere uarietatis, periculis in ciuitatibus, periculis ex gentibus, periculis in solitudine, periculis in falsis fratribus, in labore habundanti et tristitia sepissima, in uigiliis multis, in faîne et siti, in ieiuniis copiosis, in frigore ac nuditate corporis et angustia animae, praeter illas sollicitudines quae extrinsecus sunt, iniuriae meae. Et in bis omnibus non defeci quia Christus mihi cornes erat et est usque nunc. » De Bruyne, loc. cil., voit là, non la copie d’une version aujourd’hui perdue, mais une traduction hésitante faite sur le grec par l’auleur même de notre Épislolci latine.

THÉORIE DE La REVELATION

lout le reste, qui a été ajouté, doit êlre retranché. Sans doute, les écrits de Mani guideront-ils le croyant dans ce travail (1).

(1) Qui veut se faire une idée plus précise de l’exégèse néo-manichéenne peut consulter, outre les traités de saint Augustin et les sermons de saint Césaire, les deux livres d’Hegemonios et du diacre Constantin, écrits, le premier dans le premier quart du quatrième siècle, le second vers 527. Tous deux prétendent retracer deux « disputes » [Cf. les « disputes » entre Cathares et Catholiques à l’époque féodale], où se seraient opposés, ici Mani et Archelaus, là Photin le Manichéen et Paul le Perse. Voir l’édition des Acta Archelai , par Beeson 1906 (Corpus grec de Berlin), Leipzig, — et l’édition des Acta Photini et Pauli dans P. G., 88, 529. — Sur les contradictions qui séparent Mosaïsme et Christianisme, voir notamment la lettre d’Archelaus à Diodore, Beeson, 64-67 , les Acta Photini , P. G., 88, 549-553 (les Manichéens utilisent Rom., 4, 15 : « Lex iram operatur » ; Rom., 5, 20 : « Lex subintravit ut abundaret delictum », et combattent Rom., 3, 30 : « Quoniam unus est Deus. ») Leur ascétisme dualiste s’appuie principalement, on le devine, sur les textes pauliniens, / Cor., 15, 50 : « Caro et sanguis regnum Dei non habebunt ; Gai, 5, 17 : « Caro aduersus spirituel concupiscit » ; Rom., 7, 22-24 : « Video aliam legem in membris meis repugnantem. . ; infelix ego homo, quis me eripiet de corpore mortis lmjus ; d’après les Acta Photini. P. G. 88, 545-548.

Je signale, dans Hegemonios, le passage suivant : il est assez significatif de la doctrine biblique proto-manichéenne. « Ad propositum redeam, ut competenter ostendam istorum absurdam esse doctrinam, nec quicquam deo et patri domini nostri salvatoris adscribendum, sed malorum nostrorum causam accipere Satanam : in ipsum etenim reiciendum est, quod omnia huiuscemodi rriala ab ipso generentur. Sed et ea quae in prophetis et lege scripta sunt ipsi nihilominus adscribenda sunt ; ipse est enim qui in prophetis tune locutus est,plurimas eis de deo ignorantias suggerens et temptationes et concupiscentias. Sed et devoratorem eum sanguinis et carnis ostendent ; quae omnia ad ipsum pertinent Satanan et ad prophetas eius, quae transformare uoluit in patrem Christi et scribere pauca quaedam vera, ut per haec etiam cetera, quae sunt falsa, crederentur. Unde bonum vobis est ex omnibus quae usque ad Johannem (Baptistam) scripta sunt nihil omnino suscipere, a diebus vero eius euangelizatum regnum caelorum solum amplecti ; semet ipsos enim inriserunt, ridicula et ludicra introducentes, exiguis quibusdam verbis in lege adumbratis, ignorantes quia malis, si admisceantur bona, malorum corruptione etiam quae bona sunt exterminantur... Non est igitur sine periculo cuiquam vestrum pariter cum lege et prophetis novum adiungere testamentum, tamquam unius sint utraque, doctoris, quippe cum renovetur de die in diem salvatoris nostri eruditio, ilia vero veterascens et senescens prope exterminium fiet. [§ 15, Beeson, pp. 24-25.]

Les Manichéens, comme les Cathares, appuyaient peut-être leur dualisme sur Iléb., 13, 14 ; I Jean , 3, 9 ; Jacques, 1, 17 ; Isaïe, 43, 7 ; Jean , 18, 36, et sur Luc , 4, 6 ; Ml., 15, 13 ; Jean, 8, 44, 14, 30 ; I Jean, 2, 15, 3, 8 ; — Ézéchiel, 23, 4; Siracide, 42, 25; Sagesse, 12, 10; Jérémie, 13, 23; Ml., 6, 24 ; Jean, 8, 23, convenablement interprétés, pouvaient résumer la doctrine. Leur docétisme s’appuyait sur Rom., 8, 3 ; Phil., 2, 7 ; Mt., 14, 26 ; I Cor., 15, 47 ; et même sur Mt., 12, 48 ; Jean, 2, 4. Leur proscription du mariage peut s’autoriser de Luc, 20,34 ; 1 Cor., 7, 1 ; Ml., 19, 12 ; Rom., 9, 8 ; la proscription des viandes de Rom., 14, 21 ; ML, 15, 32 ; Luc, 24, 42 ; Jean, 21, 13. [Beuss, Revue de Strasbourg, 1852, V, 328.]

Noter les textes cathares suivants (je les emprunte à Dôllinger, Beiirage..., Il, 274, 283, 284) :

LA LITTÉRATURE NEO-MAMCHEENNE

Il convient d’insister, autant que faire se peut, sur certains de ces écrits mystérieux dont Priscillien plaidait adroitement la cause. Comme la Bible des hérétiques, la Légende manichéenne procède sans doute des livres gnostiques. On peut, du moins, assurer, si mal connue soit-elle, qu’elle est constituée par deux séries de textes: les uns concernent Jésus (1), les autres concernent les Apôtres ; les uns et les autres présentent le même caractère historico- théologique.

Dans les églises manichéennes, une légende circulait touchant Jésus, évidemment destinée à accréditer les thèses favorables, à combattre les thèses contraires au Manichéisme (2).

Un texte catholique, dont il sera question plus bas, atteste l'existence d’un texte antérieur, hérétique, qu’il était destiné à réfuter, et qui contait les Enfances de la Vierge et de son Fils.

Ortum Mariae uirginis et natiuitatem et infantiam Domini noslri Jesu Christi in apocryphis libris inuenimus. In quibus multa contraria fidei nostrae considérantes scripta recusanda credidimus uniuersa ne per occasionem Christi traderemus laetitiam antechristo ..; (haeretici) ut doctrinam malarn instituèrent bonae Christi natiuitati sua miscuerunt mendacia (3).

Un autre livre racontait, ensuite, la mort de la Vierge : un remaniement catholique l’atteste également.

Melito seruus Christi... Saepe scripsisse me memini de quodam Leucio qui nobiscum cum apostolis conuersatus... de doctrina... eorum plurima mentitus est...; etiam transitum beatae semper Vinginis Mariae genitricis Dei ita impio deprauauit stilo ut in ecclesia Dei non solum legere, sed etiam nefas sit audire (4).

« ... Ita esse factum confirmant per similitudinem quam Christus dixit in Evangelio Matthei : servus ille qui debebat X millia talentorum fuit Lucifer qui in coelo peccavit... — Et hoc probant sic : Non sum missus nisi ad oves quae perierunt domus Israël... — Contre la résurrection, ils apportent ce texte de ps. Salomon : « Unus est interitus hominis et jumentorum..., etc. »

(1) Voir J. Variot : Les Evangiles apocryphes . Paris, 1878 ; Bardenhewer : I, 377, et Harnack : Ueberl. 1 et Chron. I, 589.

(2) Euode, § 22 et 25. P. L. 42, 1145.

(3) Tischendorf : Evangelia apocrypha (1853) 50; (1876) 51. Voir infra p. 271.

(4) Tischendorf : Apocalypses apocryphaes , 124 et P. G. 5, 1231. Voir infra

LA LÉGENDE ! JESUS

Quelques lignes, plus bas, sont plus intéressantes encore : elles formulent la doctrine que rejette le rédacteur catholique, et qu’il fait condamner par saint Jean l’Apôtre :

Duas hominis naturas conditas bonam scilicet et malam.

et elles précisent quelle est la pure doctrine:

(Credimus)... unam naturam, bonam, a Deo bono conditam, quae dolo serpentis est vitiata per culpam (Adami) et Christi est reparata per gratiam

Tout cela semble viser les Manichéens et attester l’existence (1) d’une version manichéenne.

Y eut-il une troisième série de textes où les hérétiques présentaient, à leur manière, la fin tragique de Jésus ; y eut-il, en un mot, une version manichéenne des gestes de Pilate et de la Descente aux Enfers? Toute preuve positive fait défaut. Mais qui se rappelle l’antiquité de ces légendes (2), et qu’elles sont attestées en Occident, au cinquième siècle, par Orose et par S. Léon (3), et quelle importance a la mort du Christ dans la dogmatique traditionnelle, et quelle portée antimanichéenne ont la résurrection corporelle du Sauveur et le salut des patriarches, inclinera à répondre par l’affirmative et à supposer que la Légende manichéenne ne s’est pas désintéressée de ces questions (4).

Mais est-ce bien de versions, de remaniements, qu’il faut parler ; ces livres ne se seraient-ils pas formés au temps où s’organisaient en Occident les églises néo-manichéennes, aux environs de l’an 4oo? — Le doute n’est pas possible. Les textes latins que nous visons reposaient sur des textes antérieurs, très bien connus

(1) Est-ce que notre version latine du tractcilus de pueritia Jesn secundum Thomam n’aurait pas subi quelques retouches manichéennes: .lésus y prend un singulier plaisir à tuer les enfants. Pour les Manichéens, il y a eu, semble-t-il, un Jésus corporel, envoyé de Satan, comme Jean- Baptiste, et qui devait contrarier l’œuvre du Christ fantomatique, envoyé du Dieu bon. Sur l’Evangile de Thomas, voir Ambroise, in Luccim, I. P L. 15, 1533 et Jérome, in Mat., E P. L. 7, 17 : Tischendorf a trouvé son texte dans un palimpseste du cinquième siècle, Eu. ap., 2e éd., p. XLIV.

(2) Voir Tertullien : Apol. 21. P. L. 1, 392, 402, S. Irénée, IV, 27, 2 et infra.

(3) Hist., VII, 4, P. L. 31, 1066 ; Ep. ad Thoribium, 17. P. L. 54, 690 (cf. Grégoire d’Elvire : Tractatus... Batiffol, p. 51), S. Césaire : Hom. 1 de Pasch. P. L. 67, 1043 A.

(4) Voir les textes étudiés par Tischendorf: Eu. Apocr., p. 164, 336 (2e éd.) [et H. Holtzmann, dans VArchiv fiir Rel. Wis ., 1908, 297].

LA LITTÉRATURE NEO-MANICHEENNE

du reste : il suffira de rappeler le protoévangile de Jacques ( 1 ) et que Tertullien et Justin, à propos de Pilate, semblent connaître un écrit analogue au nôtre (2). L’hypothèse, à priori peu vraisemblable, se heurte à des faits certains.

Par malheur, il nous est impossible d'analyser le contenu des versions néo-manichéennes ei de marquer jusqu’à quel point ell es modifient les écrits antérieurs [païens dualistes ou gnostiques] dont elles dérivent : la teneur originale en a disparu. Tous les textes que nous pouvons lire ont été édulcorés par les Catholiques : et nous ne savons pas dans quelle mesure.

La légende manichéenne des Apôtres faisait suite et faisait pendant à la légende manichéenne de Jésus ; et celle-là avait la même origine que celle-ci.

La diffusion de cette légende des Apôtres parmi les hérétiques est attestée par saint Augustin, vers l’an 4oo.

Legunt scripturas apocryphas Manichaei, a nescio quibus sutoribus fabularum sub apostolorum nomine scriptas, quae suorum scriptorum temporibus in auctoritatem sanctae ecclesiae mererentur, si sancti et docti homines qui tune in hac uita erant etexaminare talia poterant, eos liera locutos esse cognoscerenb. . ; a (Manichaeis) illae scripturae, quas canon ecclesiasticus respuit, tamquam uerae ac sincerae acceptantur (3).

De quelles parties se composait cette légende?

Je lis dans Philastrius de Brescia, qui écrivait son De IJcieresibus vers 383 :

Nam Manichaei apocrypha beat! Andreae apostoli, id est actus quos fecit ueniens de Ponto in Graeciam quos circonscripserunt tune discipuli sequentes b. apostolum : unde et habent Manichaei et alii taies Andreae beati et Joannis .actus euangelistae beati, et Pétri similiter b. apostoli et Pauli pariter... (4).

(1) Tischendorf : Fvangelici Apocrypha. 2e éd., 1876, p. 1.

(2) S. Justin : A pol., 1, 35, 48 ; Tertullien : Apol ., 21.

(3) Contra Faustum , XXII, 79. P. L. 42, 452. Cf. De Civitate Del , XV, 23 : sicut multa sub nominibus et aliorum proplietarum, et recentiora sub nominibus apostolorum ab haereticis proferuntur quae omnia nomine apocryphorum... [éd. Dombart, II, 111-112, ou Hoffmann, 11.113-114].

(4) Ilaereses, 88, P. L. 12, 1199-1200 ou Marx, p. 48.

LA LÉGENDE I LES APÔTRES

CM

Les aeles de Thomas sont cités, à plusieurs reprises, par saint Augustin :

Ipsi autem legunt scripturas apocryphas quas etiam incorruptissimas esse dicant ubi scriptum est apostolum Thomam rniledixisse homini a quo per imprudentiam palma percussus est, ignorante quis esset, maledictumque illud continuo uenisse ad effectuai (1).

Il est donc certain que les Manichéens lisaient, au début du cinquième siècle, les actes d’André, de Jean, de Thomas, de Pierre et de Paul. Peut-être faut-il dire que ces textes constituaient une collection bien arrêtée: Photius atteste l’existence d’une collection grecque constituée de cette manière. ’Aveyvo oa-O-q StoXtov ou AEyoaîvai twv àrcoardXmv orspioBot, Iv aiç 7C£pi£tyovTO Tupoc;£tç IlETpou, Twavvou, ’Avopsou, ©to[xa, riau)ou (2).

Cette collection était placée sous le patronage d’un certain Leucius. Saint Augustin le dit expressément quelque part (3); je retrouve même renseignement dans le De Fide :

Attendite in actibus Leucii quos sub nomine apostolorum scribit... ad audiendum apostolum Andream puerulus quidam speciosus. quem unit Leucius uel deum certe uel certe angelum intellegi (4).

On se rappelle pourtant cet autre passage où saint Augustin ne sait à qui attribuer ces fables, nescio quibus fabularum sutoribus (5). Saint Augustin n’aurait pas parlé ainsi si les quatre ou cinq légendes dont il s’agit avaient été universellement reconnues comme l’œuvre de Leucius : il faut donc croire, ou que l’attribution des cinq textes latins à Leucius était parfois combattue,

(1) Contra Adimanhun , XVII, 2. P. L. 42, 158. — Cf. : quod isti magna caecitate uituperant cum in apocryphis pro magno legant et illucl quod de apostolo Thoma commemoraui [id. XVII, 5, P. L. 42, 161]; et : [in scripturis apocryphis] tamen legunt apostolum Thomam cum esset in quodam... conuiuio peregrinus et prorsus incognitus aquodam ministro... [Contra Faust uni, XXII, 79. P. L. 42, 452]. Cf. De sermone Domini in monte , XX, 65, P. L. 34-85, 1261, — Priscillien lit Thomas, puisqu'il identifie Jude et Thomas Didyme [de fide, p. 12. Cf. Turner : Journal théol. stud ., 1906. 605]. Évidemment Thomas avait une vogue particulière.

(2) Codex 114. — Sans doute y avait-il encore d’autres légendes traduites en latin : Innocent Ier parle des actes de Matthias et de Jacques le Mineur. Cette littérature de traductions ou adaptations latines a été bien plus considérable qu’on ne croit. Mais, ici, nous ne pouvons pas préciser.

(3) Acta cum Felice Manichaeo , II, 6 [P. L. 42, 539] : [acta scripta] a Leucio quae tamquam actus apostolorum scribit.

(4) C. 38, P. L. 42, 1150. Le de Fide est sans doute d’Evode. Voir Agathe.

(5) Cf. supra , p. 154.

LA LITTÉRATURE NEO-MANICHEENNE

ou qu’on lui rapportait seulement quelques-uns d’entre ces cinq textes.

Cette dernière hypothèse n’est pas invraisemblable. Lorsqu’il écrit à Hydace, Thoribius mentionne trois légendes apostoliques, André , Jean et Thomas, et c’est seulement la seconde,. Jean, qu’il rattache à Leucius :

Actus illos qui uocantur s. Andreae, uel illos qui appellantur sancti Johannis quos sacrilego Leucius ore conscripsit, uel illos qui dicuntur S. Thomae et his similia (1).

Pareillement, lorsque le pape Innocent Ier écrit à Exupère de Toulouse, en 4o5, pour lui envoyer la liste des livres canoniques et trancher diverses questions disciplinaires, il mentionne plusieurs légendes d’apôtres, mais il n’assigne pas à toutes le même auteur : il rattache explicitement André aux « philosophes Nexocharis et Léonidas « ; il ignore l’auteur de Thomas ; il rapporte à Leucius soit les seulsactes de Jean, soit Matthias , Jacques Min., Pierre et Jean. La première hypothèse est la plus probable, comme l’indique la lettre de Thoribius; mais la structure de la phrase n’exclut pas absolument la seconde.

Cetera autem quae uel sub nomine Matthiae siue Jacobi minoris uel sub nomine Pétri et Johannis, quae a quodam Leucio scripta sunt, [uel sub nomine Andreae quae a Nexocharide et Leonida philosophas], uel sub nomine Thomae, — et si qua sunt alia, — non solum repudianda, uerum etiam noueris esse damnanda ("2).

On a donc attribué — peut-être à tort — à un certain Leucius les actes de Jean, puis peut-être certains actes des autres principaux apôtres (Pierre, André) (3). Mais qui est ce Leucius ?

Photius l’appelle Leucius Charinus : ypacpsi 8s auxàç (xàç Trspiooouç), (bç 8t)XoT xb auxb ^tëXtov Asuxioç Xaptvoç (4). Le mot Charinus ne se rencontre dans aucun des textes qu’on a déjà vus ; il ne se trouve pas davantage dans le décret pseudo-damasien qui condamne tous les livres quos fecit Leucius discipulus diaboli (5).

(2) Epistola VI ad Exuperium, 13 [P. L. 20, 502]. Jaffé 293. Zahn. IE 244. Ces apocryphes étaient Jus peut-être dans le Toulousain.

(3) Les actes grecs de Pierre et les actes d’André semblent parents des actes de Jean. Bardenhewer, I, 374-375 ; James : Ap. cinecd., tome I, p.

(4) Codex 114.

(5) P. L. 59, 175-176 ou Thiel, I. 463.

LEUCIUS

Ce Leucius mystérieux devait être, nécessairement, un personnage fort considéré chez les Catholiques : sinon, pourquoi les hérétiques auraient-ils abrité sous son nom leurs écrits et leurs doctrines? Voici, enfin, un passage de Pacianus qui est fort explicite : lorsque les Montanistes se réclament de Leucius, ils mentent, Phryges nobiliores qui se animatos mentiuntur a Leucio (1). Leucius était donc un chrétien très fameux. Or, je trouve dans saint Epiphane que saint Jean l'Évangéliste a compté parmi ses disciples un certain Leucius :

àvTtXeyovTEç yocp toTç tou Kupiou gaO^Touç. . . àvTsXiyovTo yàp TuoXXaxtç u tco tou àytou ’lwàvvou xai twv àgcp’ ocutqv Aeuxiou xa't aXXtov 7roXXcov (2).

Lorsque les auteurs des actes de saint Jean les attribuent à Leucius, ils entendent Leucius, le disciple de saint Jean — inconnu d'ailleurs — ; et ce Leucius ne s’appelle pas Charinus (3).

Nous ne possédons aucune version d’aucune légende de Jésus ou des Apôtres que nous puissions attribuer avec certitude à un rédacteur néo-manichéen. Il est, néanmoins, permis de croire que les versions hérétiques présentaient un double caractère, historique et théologique : les citations qu’en ont faites les anciens auteurs, une induction qu’autorisent les versions gnostiques nous mettent à même de parler ainsi.

Saint Léon écrit à Thoribius :

Apocryphae autem scripturae quae sub nominibus apostolorum multarum habent seminarium falsitatum.. . ignibus concremandae (sunt). Quamuis enim sint in illis quaedam quae uideantur speciem habere pietatis, numquam tamen uacua sunt uenenis et per fabu-

(1) Ad Sempronianum nouatianum , I, 2, P. L. 13, 1053. — Cf. Lipsius : I, 92, 103, et Zahn : Acta Joannis , Erlangen, 1880, p. 195.

(2) Ilaeres , 51, 6. — P. G. 41, 897 C., corrigé d’après le Codex Marcianus 125 [Lipsius, 1, 96, n. 1].

(3) Peut-être Epiphane a-t-il déduit sa donnée de certains passages des Acta Johannis ; peut-être est-elle sans valeur. — D’où provient l’erreur de Photius ? Les actes de Pilate mentionnent un Leucius et un Charinus (Tischendorf, p. 369) : les deux faits ne sont pas, sans doute, sans rapport. — On a vu dans Nexocharides (ou Xenocharides) et Leonidas des déformations de Leucius et de Charinus (Lipsius, I, 544. — Harnack : I, 120] ; la chose est possible. J’hésite néanmoins à l’admettre,’ ainsi que Gutschmidt [Lipsius, II, 2, 430] et Zahn [II, 2, 858, n. 1] : il est plus vraisemblable que ces noms désignent de prétendus disciples d’André.

LA LITTÉRATURE NÉO-M AMGHEENNE

larum illecebras hoc latenter operantur, ut mirabilium narratione seductos laqueis cuiuscumque erroris inuoluant (1).

S’il faut brûler les écrits apocryphes, c’est qu’ils apportent toujours une doctrine empoisonnée [seminarium falsitatum ; numquam .. uacua... uenenis] ; et c’est aussi que ce poison se cache dans des récits d’histoires merveilleuses [mirabilium narratione ] qui charment l’imagination [per fabularum illecebras \ et séduisent la piété [uideantur speciem habere pietalis].

Thoribius marque, avec plus de netteté encore, ce double caractère des légendes hérétiques :

Ut autem mirabilia ilia atque uirtutes quae in apocryphis scripta sunt sanctorum apostolorum uel esse uel potuisse esse non dubium est, ita disputationes assertionesque illis sensuum malignorum ab haereticis constat esse insertas; ex quibus scripturis diuersa tesü monia blasphemiis omnibus plena sub titulis suis adscripta digessi (2).

Les écritures apocryphes, dit Thoribius, contiennent deux éléments [ut..., ita...] : des récits de choses merveilleuses et de miracles [mirabilia,.. atque uirtutes], des discussions disputationes] et des propositions doctrinales [assertiones] plus ou moins franchement hérétiques [sensuum malignorum ab haereticis. . . insertas].

Quelle est la théologie qui se cache au fond des légendes apostoliques ? La théologie priscillianiste ou manichéenne : Thoribius a tiré de tous ces textes divers passages blasphématoires, il les a groupés et réfutés (3).

Voici l’un d’entre eux :

Illud autem specialiter in illis actibus qui S. Thomae dicuntur prae caeteris notandum atque exsecrandum est, quod dicit eum non baptizare per aquam, sicut habet dominica praedicatio, sedper oleum solum (4).

Les actes de Thomas montrent donc qu'il faut baptiser dans limite, non dans l'eau.

Voici un autre texte non moins révélateur :

Attendite in actibus Leucii quos sub nomine apostolorum scribit,

(2) P. L. 54, 694. Voir les testimonia de Paul, d’après Priscillien.

(4) P. L. 54, 694. G., § 5. Voir, p. 33, note sur le chrême.

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