CHAPITRE y Képistémologie réaliste et ses preuves
Vn empirisme radical, mais élargi, un intellectualisme analytique conséquent, telles sont les deux directions méthodiques essentielles du néo-réalisme. Combinées à des degrés divers, elles se retrouvent avec une pureté relative chez ses divers représentants. L'empirisme, au sens ordinaire du mot, a été le point de départ de la nouvelle philosophie. Certains auteurs ne l'ont guère dé})assé : MM. Fullerton et Me Gilvary, par exemple. Mais bientôt il se coml)ine avec le rationalisme et se transfigure sous l'action de cette doctrine si diliérente à première vue. M. Woodbridge représente assez bien cet état d'esprit ; il en est de même de M. Montagne, de M. Pitkin, de M. Ferry dans certaines parties de son œuvre. Entin, la substitution est complète : chez M. Holt et M. Spaulding, empirisme et intellectualisme analytique sont devenus synonymes.
Nulle part les nuances ditlérentes des programmes ne se véritîent mieux que dans la tliéorie de la connaissance. Nulle part aussi on ne comprend mieux le fond commun à tout le néo-réalisme : l'attitude impartiale vis-à-vis de la réalité entière. Cette disposition, exprimée de diverses manières selon les tempéraments, devait mener à l'affirmation de l'indépendance de la réalité par rapport au sujet connaissant. En cette proposition se résume la doctrine épistémologique à laquelle on réserve d'ordinaire le nom de réalisme. Nous
avons d('j;i dit (ju'ollo nVst quo rapidicaîloii d'un proo-ramme plus vaste. A]»|di«'.iii')ii de première imporlance, cela va sans dire ; cas parliculier qui implique toute la méthode générale. 11 nous reste à exposer la thèse i^énérale de réitisièniolog-ie réaliste, les formes particulières qu'elle prend, et les arguments qui l'appuient.
Le thème général de l'épistémologie réaliste est suffisamment connu, encore qu'il ne soit pas facile à définir en termes positifs. Croyance instinctive, elle ne se formule distinctement que lorsque l'idéalisme a essayé de l'ébranler; aussi son affirmation comporte-t-elle une antithèse obligée avec ce système. Le réalisme soutient essentiellement, écrit M. Monlague, " que les choses ne dépendent pas, pour exister, du fait que nous les connaissons, et que, par conséquent, elles peuvent persister dans ce qu'on appelle V existence , durant les intervalles de temps où aucun sujet ne les aperçoit. 11 s'op[>ose à l'idéalisme uniquement pour autant (pie l'idéalisme implique la doctrine : pas d'objet sans sujet. Il ne considère pas la conscience comme le créateur ou le soutien, ou même le corrélatif nécessaire de ses objets ; elle ressemble plutôt à la lumièro d'une bougie qui, durant ses périodes d'existence, brèves et inlermittentes, illumine les objets sur lesquels elle donne, ot permet ainsi au propriétaire de la bougie de s'adajMer plus etlicacement à ces objets - ').
Mais on ne peut s'en tenir à cette formule générale. Les néo-réalistes mettent d'abord un grand soin à se séparer de certains de leurs devanciers. La conscience n'est pas un
1) Current Misconceptions of Rcalisin, Joiirn. Phil. Ps. Se. M., IV (I9i17), pp. 101-102.
l'épistémolocie réaliste et ses preuves 157
c'!})ipliénoiuène nëgligealjlc ; son objet propre n'est pas davantage un double psychique de la réalité extérieure. Ce qu'elle atteint, c'est le réel tout court, la chose elle-même ; celle-ci n'est donc nullement une inconnaissable chose en soi. Le fait de passer dans le champ de la conscience n'altère pas les choses. L'objet connu ne diffère de ce qu'il était auparavant que par cette relation à la conscience ; mais * cette relation n'est i)as interne, transformante, elle est externe, })urement additive. Ainsi se précise l'assertion fondamentale empruntée au sens connnun ; et l'on voit poindre dans cette explication les théories fondamentales de l'analyse intellectuelle. Les néo-réalistes signifient par " monisme épistémologique •' ou - pan-objectivisme •' ou encore '-immanence-' cette notion fondamentale de la présence immédiate de l'objet à la conscience '). Par elle, ils prétendent à la fois rester fidèles aux tendances les plus profondes et les plus sûres de la pensée spontanée, et dépasser, en l'absorl^ant, l'idéalisme lui-même. Comme lui, ils rejettent le dualisme avéré et critique de Descartes et de Locke ; mais ils ne font pas [)lus de fond sur le dualisme naïf et timide de Reid et des Ecossais. ^ Idéalisme et néoréalisme sont deux essais de donner à l'esprit une connaissance immédiate de la réalité en identifiant la réalité avec les objets présents à resi)rit ^ ^j. 11 va sans dire que tout monisme épistémologique n'est pas nécessairement réaliste ; ce qui lui donne ici cette orientation, c'est la thèse générale de l'indépendance de l'objet par râ})port à la conscience. L'expression de monisme épistémologique a été forgée par
1) Est-il besoin de faire remarquer que ces mots sont employés — au grand dommage de la clarté — dans un sens tout autre que celui auquel nous ont tiabitués les controverses philosophico-théologiques des derniers temps? Le monisme dont il est ici question n'affirme point l'unité de substance du monde, et l'immanence n'a aucun rapport avec une activité vitale quelconque.
2) Perry, Some Disputed Points in Neo-Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913), p. 461.
les - réalistes du proi^raiiiine ». Mais l'idée qu'elle exprime se trouve chez d'autres néo-réalistes, non toutefois sans des nuances appréciables. « Nous trouvons dans l'expérience, écrit M. Fullerton'), un ordre objectif de phénomènes. Quiconque n'a i)as de facultés sensilives, ne peut évidemment pas le trouver. Les phénomènes qui sont dans l'ordre objectif sont nh^élés, c'est-à-dire, peuvent être rapportés aux sens d'un individu ; comme tels, ils sont sa perception de l'ordre objectif, et l'homme est dit éprouver des sensations. Mais, bien que nous rapportions constamment les phénomènes à nos sens, ce n'est point là notre seule manière de les considérer. Nous les rapportons directement les uns aux autres, al)Straction faite de la relation aux sens, et, comme tels, nous recoimaissons qu'ils ont leur place dans un ordre objeciif. Ainsi considérés, les phénomènes en question ne sont i»as des sensations, ils sont des qualités des choses ". L'objet présent à la conscience est donc identiquement le monde objectif. Celui-ci est le même pour tous ; ('tendu dans le lemjjs et l'espace, il est l'objet des sciences de la nature. 11 se révèle à nous petit à petit ; mais tout ce que nous en savons, c'est à l'expérience que nous le devons. Nous ne ]»ouvons jamais la dépasser. Connaître une chose, c'est lui assigner une jdace dans ce nioii(K' (|ui nous aj)paiail. vSi l'on demande ce qu'était le monde avant ([we l'homme y fût })résent avec ses facultés sensilives, on ne peut répondre à cette (piestion qu'en termes d'espace et de temps ; cela revient à dire qu'il faut, pdui" iHiu\(iir \' donner une rép(»ns(\ considérer le iiKtnde d'autrefois comme une partie de celui que nous percevons aujourd'hui. Chercher au delà, c'est poser une (juestion ininielliiiible. Le réalisme, en tout eas, est sauf; on maintient la distinction entre le monde objeciif et les
1) The New Realism, Essays in Hori. of William James, p. 34.
L'ÉPISTKMOLOfilE RÉALISTE ET SES l'RErVES 159
sensations qui nous le tbnt connaître, et, d'autre [)art, on ne nie pas le rapport qui existe entre ces deux g"rou[)es ^).
M. Me Oilvary est tout aussi préoccupé de supprimer l'inconnaissable chose en soi, que critiquent à juste titre les idéalistes, La conscience est une qualité simple, une pure apperception [mvareness] des objets. On la confond souvent, à tort, avec eux ; pourtant, elle est irréductible à toute autre qualité. Elle perçoit les objets et peut se percevoir soi-même ; elle n'est pas, comme les objets, une série d'éléments unis on ne sait comment ; si James l'a cru, c'est })ar un étrange oubli de sa description si vivante du courant de la conscience ^). La conscience, évidemment, n'est pas séparable de son objet ; cela ne l'empêche pas d'en être distincte ; aussi ne modiiie-t-elle pas l'objet qui lui est présent. Celui-ci, dans la sensation, est objet senti, mais aussi objet sensible, pouvant être objet d'une autre sensation. La sensation est l'ensemble de l'objet et de sa perception ; mais le même terme désigne aussi la simple qualité de sentir, d'être conscieni . 11 faut donc distinguer dans la sensation globale le sensnm [senti], le sensibile et le sent ire. L'ensemble est le sentir e sensiim, et le sensuni est identiquement, quoique sous un autre rap})ort, le sensibile ; ainsi un présent, avant d'être oliért de fait, datum, existe comme danduni ^j. Si l'on appelle objet chaque élément présent à la conscience. M, Me Gilvary souscrit au monisme épistémologique le plus strict. Mais si par objet on entend un ensemble de qualités physiques, comme la couleur, la forme, la continuité de la surface d'une orange, il peut se faire que nous n'en percevions directement qu'une partie ;
1) Cf. ib., pp. 32-49.
2) Cf. The Strearn of Consciousness, /otirn. Phil. Ps. Se. M., IV, 1907, pp. 225-235.
3) Cf. Prolegomena to a Tentative Realism, journ. Phil. Ps. Se. M., IV, 1907, pp, 456-458.
ainsi le monisme se restreint quelque peu '), Mais, comme M. FuUerlon, M. Me (rilvary se désintéresse d'un monde où n'interviendrait [»as la pensée humaine. Nous i^morons ce qu'il pourrait être ; contentt)ns-nous de connaître celui oîi nous vivons.
Mais c'est aux si^niataires du - proy-ramme - qu'il faut demander des explications plus précises. Prévenons d'abord une équivoque que ce terme plutôt malheureux provoquerait sans doute : - Le réalisme moniste ^ n'est pas - une doctrine qui sérail en opposition avec le pluralisme métaphysique'^; il est simplement •• ce monisme épistémolo^^ique qui s'oppose à la théorie dualiste ou représentative de la conscience, selon laquelle les objets et les idées par lesquelles ils soni connus constituent deux ordres de faits inconuiiensurables ->. Le nouveau réalisme est, en épistémolog-ie, " présentationniste •' ou •• innnédiatiste ■^, au moins dans une certaine acception de ces termes ambigus ') ; en métapliysique, il tend, au moins provisoirement, au pluralisme ; rejetant la >• théorie des relations internes -, il a, en etiet, enlevé au monisme métapliysi(|ue sa j>rincipale raison d'être •').
" Le monisme épistémologique, écrit M. Perrv*), veut dire (jue. quand des objets sont connus, ils sont identiques, élément pour élément, à l'idée ou coiiteini de l'état de conscience. D'après cette o[)inion, on ne peut diviser le monde en deux catéitories fondamentales irréductildes : idées et choses ; il n'y a (pTune classe, celle des choses.
1) Cf. The Relation of Consciousness and Ohject in Sensc Perception. PhH Rev.. XXI, 1912, pp. ir)2173.
2) Cf. MoNTAUDE, Ciirrent Misconceptions of Realism, /oiirn. Phil. Ps. Se. M.. IV, 1907, pp. 105.
3) Cf New Realism. p. 33.
4) Près. Phil. Tend., p. 126.
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dont les idées sont une sous-classe : celle des choses qui, accidentellement, soni connues. Ce qu'on appelle communément - l'objet •' de la connaissance, se confond, dans cette opinion, avec l'idée ; ou bien encore, elle est la chose entière dont l'idée est une partie. Ainsi, lorsqu'on perçoit une tulipe, l'idée de la tulipe et la tulipe réelle coïncident, élément pour élément ; elles sont une même chose, par la couleur, la forme, la grandeur, la distance, etc. Ou, si l'on veut, on peut réserver le nom de - tulipe réelle » à l'ensemble de la tulipe, en tant que distincte de toutes les parties qui sont de fait embrassées par l'idée w. Le néoréalisme, " tout en soutenant, comme tout réalisme doit le faire, que les choses sont indépendantes, affirme que, lorsqu'elles sont connues, elles soid des idées de l'esprit. Elles peuvent entrer directement dans l'esprit ; et quand elles le font, elles deviennent ce qu'on appelle des ~ idées ". Ainsi les idées ne sont autres que les choses dans une certaine relation ; ou bien les choses, en tant qu'elles sont connues, sont des idées w^). On le voit, le vénérable mot » idée " consacré par la tradition anglaise depuis Locke, se vide de son sens propre. Il n'est plus qu'une étiquette, le nom donné à une chose quelconque lorsqu'elle est connue.
Tout ceci concerne avant tout la connaissance directe, '• knowledge by acqiiaintance ^. , comme disait James. Elle nous met en contact immédiat avec les choses, sans intervention de décalques ou d'autres substituts. La connaissance médiate, '• knoivledge about •% se fait par l'intermédiaire d'idées ou de raisonnements. Leur rôle est de remplacer la connaissance directe ; cela seul fait leur valeur. Mais pour servir d'intermédiaires dans la connaissance de la réalité, il s'en faut que les idées soient des copies. Bref, « le contenu de la conscience », ce qui est présent dans
\)Pres. Phil. Tend , p. 308.
]('r^ LK NÉO-RÉALISME AMÉRICAIN
l'esprit ou devaiii lui, quand la connaissance se produit, est numériquement identique à la chose connue. ^ On ne nie pas la connaissance par intermédiaire, mais on la subordonne à la connaissance directe ou présentative. Il n'exisie pas de classe spéciale d'entités, qualitativement ou sul)Stantiellement distinctes de toutes les autres, et qui seraient les moyens de connaissance. En fin de compte, toutes les choses sont connues en étant mises elles-mêmes directement dans cette relation où elles sont dites constatées ou appréhendées. En d'autres termes, les choses, lorsqu'on en a conscience, deviennent elles-mêmes contenus de conscience ; les mêmes choses fii^urent à la fois dans le monde dit externe et dans la multiplicité que révèle l'introspection r ').
Telle est la physionomie propre du réalisme nouveau. Accord avec l'idéalisme d'une part, retour au sens commun de l'autre, ne semble-t-il pas vouloir s'assurer tous les avantages ? Mais une doctrine philosophique ne doit- elle pas s'imposer par des arguments en forme ? Il nous faut rechercher et examiner ceux qu'apportent les néo-réalistes. Cette étude nous amènera d'elle-même à préciser la notion de la conscience.
A i>remière vue, on peut être déconcerté, et maint critique, idéaliste ou autre, l'a été, en demandant aux néoréalistes les preuves de leur système. On s'attendrait, chez des logiciens intellectualistes, à trouver des preuves alignées, des syllogismes en ordre de bataille, des arguments numérotés. La première lecture ne révèle rien de semblable. Les preuves annoncées semblent fuir, et faire place à
n New Realism. pp 34-35. Cf. Prcs. Phil. Tend., pp. 311-313.
l'épistémologie réaliste et ses preuves IGo
des considérations dogmatiques. Pourtant les novateurs paraissent fort surpris de ce qu'on n'ait pas saisi du premier coup la portée de leur argumentation. En fait, la marche de leur pensée, embarrassée parla critique des doctrines opposées, vaut surtout — quoi qu'ils en aient — par sa cohérence interne. Cependant on peut distinguer, et ils l'ont fait eux-mêmes, sous la pression des critiques, certains chefs de preuve principaux ^).
'•En premier lieu, il faut o1)server, dit M. Perrv, que, si l'idéalisme est faux, le réalisme est vrai. C'est pourquoi la critique de l'idéalisme prend une importance particulière ^^ ^ ) . Qu'on se rappelle le luxe de preuves accumulées contre l'idéalisme : elles finissent par le convaincre de contradiction interne ; le système diamétralement opposé au réalisme en suppose la vérité. Mais déjà la simple critique des arguments de l'idéalisme prépare l'affirmation du réalisme : si ce système artificiel n'est pas établi d'une façon péremptoire, .l'esprit libéré d'embarras dialectiques revient à sa tendance spontanée, et reprend son attitude réaliste.
Et c'est bien là une des raisons pour lesquelles les néoréalistes s'attaclient le plus à leur doctrine. Au lieu d'exiger, comme l'idéalisme, une renonciation complète à l'attitude normale de l'esprit, le réalisme n'est que le prolongement de celle-ci. Loin de réinterpréier et de transfigurer le monde du sens commun et de la science, il le prend tel qu'il est ou prétend être. Qu'on relise les passages où l'idéalisme est" accusé de se mettre en contradiction avec les convictions spontanées de l'humanité : dans la même phrase on trouvera l'éloge du réalisme et de son épistémologie conservatrice ^). On n'a pas manqué de faire remarquer que l'ultra-réalisme
1) Sur l'ordre des preuves du réalisme, cf. Perry, Sortie Disputed Points in Neo-Realism, Journ. Phil. Ps. Se M., X (1913), pp. 459-463.
2) Art. cité, p. 459.
3) Voir par exemple, New Realism, p 477.
104 LE NÉO-RKALISME A.Ml';R[f'AIN
de nos })hilosoplie.s, fruit de leur logicisme rigoureux, ne déconcerterait pas moins le vulgaire que les plus audacieuses si)éculati()ns de Berkeley ou de Ficlite ; on a même insinué que l'enfani et le sauvage ont une préférence marquée pour l'animisme, par conséquent pour l'idéalisme *j. Mais M. Pitkin a répondu, non sans raison, que seule la thèse fondamentale de l'indépendance de l'objet et de sa présence immédiate à la conscience était en question pour le moment; l'animisme du primitif ne s'y oppose point, car l'esprit qui réside dans les choses est nettement distingué de celui du sujet '^).
Mais la preuve décisive du réalisme ne peut être qu'empirique. "Il faut, dit M. Perry, renoncer à la dialectique, et observer ce qui se passe en réalité ^ ^y Et il semble bien à nos philosophes qu'un regard même rapide jeté sur la conscience montre qu'elle n'est pas créatrice, mais dé[)endante de l'objet ; la chose au contraire est connue, certes, mais connue comme indépendante de l'acte de conscience. C'esi bien cette constatation élémentaire et immédiate qu'ils retrouvent dans le sens commun. Tout le monde distingue, dit M. Fullerton, la sensation de l'imagination "*). lia sensation inq)lique une relation à mon corps, l'imagination en est indépendante. Il est vrai que cette relation avec le corps est encore perçue par des sensations. Mais il n'en reste pas moins que '• la distinction entre les sensations et l'imagi- 'naire est une distinction observée. On ])eut prouver que certaines expériences sont sensorielles et que d'autres ne le sont }>as. Cela veut dire qu'en traraiit cette distinction, nous
1) Cf. Mary Whiton Calkins, Unjiistified Claims for Neo-Realism, Phil. Rev.. XXII (1913), pp. 53-5(3: T/ie /deolist to th: ealist. Journ. l'hil Ps Se M., Vin (191 n, pp 449 450.
2) The Neo R'-alist and thc Mun in ilie Street, Phil. Rev , XXII (1913). pp. 188-192.
3) Près. Phil. Tend., p 322.
4) Cf. Essays In Hon of W. James, pp. 31-49 ; Introd. to Philos., pp. 45-58.
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restons dans le domaine de nos expériences» ^). Nous ne pouvons du reste point nous en évader ; quoi que nous percevions et affirmions, nous le faisons en vertu de nos expériences. Mais ces expériences nous révèlent un douille ordre dans les sensations. Ou plutôt, le mot sensation, comme celui d'expérience, est équivoque. Il désigne aussi bien l'ordre objectif que le subjectif. Si je rapporte la sensation au moi, je la mets dans l'ordre subjectif. Si je considère les rapports des sensations entre elles, j'entre dans l'ordre objectif de la nature. La différence entre les deux est facile à mettre en évidence. Je regarde le feu qui brûle dans ma cheminée et j'éprouve certaines sensations de lumière et de chaleur. Il me suffit de fermer les jeux pour faire disparaître les sensations lumineuses, de m'éloigner, pour ne plus ressentir la chaleur. Mais si je constate que le charbon rougi s'est changé en un tas de cendres grises, je ne puis plus percevoir ni lumière ni chaleur. Dans le premier cas, c'est moi qui ai changé, dans le second, c'est l'objet lui-même qui s'est modifié. Le fragment d'expérience particulière par lequel j'entre en contact avec l'objet, par exemple l'impression de rouge, n'est par lui-même ni objet ni sensation ; tout dépend de l'ensemble avec lequel on le met en rapport. Mis en rapport avec des modifications de l'organisme, il est la sensation au sens subjectif; mis en rapport avec les autres objets qui constituent le monde, il est une chose ou une partie de chose ; rien n'empêche, enfin, qu'il soit en relation avec plusieurs personnes à la fois et donne lieu ainsi à plusieurs sensations du même objet.
M. Me Gilvarv propose un exemple analogue. Prenons une expérience concrète de rouge : je regarde avec un ami un timbre-poste placé sur mon bureau. Que mon attention soit distraite par un événement fortuit, le timbre ne cesse
1) Introd. to Philos., p. 49.
1G6 LE néo-riUlismk américain
pas d'être présent à la conscience de mon ami, qui m'en parle lorsque je reviens à lui ; le rouge est donc indépendant de ma conscience. Si nous sortons ensemlde et qu'une troisième personne, survenue en notre absence, nous parle ensuite du timbre laissé sur le bureau, c'est que cet objet est indépendant de la conscience de mon ami aussi bien que de la mienne. ()u'une quatrième })ersonne vienne nous dire la même chose, puis, qu'a[)rès une conversation sur un autre sujet, nous nous remettions à [)arler de ce timbre, la question se pose : (iu'est-il devenu pendant que i)ersonne ne le voyait et n'y pensait? Dire qu'il est indépendant de toute conscience, parce qu'il l'est par rapport à deux ou trois, serait sans doute une inférence illégitime, — fallacia a dicto seciindam quid ad dictum simphciler. Mais n'y a-t-il pas une forte présomption dans ce sens ? La conclusion que le sens commun tire de ces faits ne peut être infirmée que par de sérieux arguments, et nous avons vu que l'idéalisme n'en fournit aucun. L'observation de la conscience et de son objet nous amène à affirmer l'indépendance du dernier. Comment cela se peut-il ? C'est qu'il est en relation avec la conscience au même titre qu'il peut être en relation avec d'autres objets sans être pour cela identique à elle '). On commence donc à voir rim})orlance de la notion de relation pour l'étude de la conscience.
Mais c'est à M. Peri-y qu'il faut demander les analyses les [dus complètes de la ct)nscience, eX la [ireuve du réalisme qu'on en peut tirer ^). Dans cette analyse, il faut employer à la fois la méthode objective ou l'observation externe et la méthode su1)jective ou Tiiiirospection. La première ne se
1) Cf. Prolcgomena to a Tentative Realism, /oiini. Phil. Ps. Se. M..\\' (1907), pp. 449-458.
2) Pour ce qui suit, voir Près. Phil. Tend., pp. 271-323; Sonic Disputed Points in Neo-Realism, Jonrn. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 454-463.
l'épistémologie réaliste et ses preuves 167
distingue pns de l'observation scientifique en général ; elle étudie les manifestations organiques de la conscience, ou ses résultats sociaux. Elle est préférée par les physiologistes, les historiens, les sociologues et les philosophes qui s'attachent au point de vue scientifique, tel Aristote. L'autre est celle de la psycliologie moderne ; elle se ressent de ses origines cartésiennes ; elle est le procédé favori des philosophes idéalistes et des penseurs religieux comme saint Augustin. Quoi qu'on en ait dit, elles ne s'excluent pas, mais se complètent.
L'introspection est le moyen le plus sur de connaître la présence d'un contenu de conscience, mais elle ne nous fournit guère de précisions sur sa nature. Que de fois nous nous trompons sur les sentiments que des observateurs attentifs ont analysés chez nous depuis longtemps ! S'en tenir à l'introspection, c'est préférer la pseudo-simplicité d'une vague intuition aux analyses scientifiques. C'est bien à tort qu'on a critiqué l'emploi de la méthode externe. Rien ne nous empêche de manifester par des paroles, par exemple, le contenu de notre conscience. Puis une foule d'indices permettent de s'en rendre compte. La conscience peut être observée comme tout autre être de la nature. Quand on l'analyse de près, on n'y trouve aucune qualité qui lui soit propre. Tous ses éléments, par exemple les couleurs, l'étendue, les qualités de toute espèce, se trouvent également dans la nature. La seule chose qui lui appartienne en propre, c'est leur réunion, leur synthèse. En un mot, la conscience se caractérise par des relations des éléments. D'autre part, elle est liée à un organisme. Elle lui sert à réaliser ses intérêts ; elle est pour lui le moyen de réagir aux éléments du milieu, de les utiliser pour sa conservation. La portion du milieu auquel réagit l'organisme, et qui, par suite, doit être dans la conscience, c'est celle qui l'intéresse, à quelque titre que ce soit. L'action de
l'organisme manifeste le contenu de sa conscience, et elle est elle-même g-uidée par l'intérêt. Il va sans dire qu'il s'agit de besoins spirituels et moraux, aussi bien que de besoins physiologiques. M. Perry ne veut imllement être matérialiste.
Quelle est donc la relation entre la conscience et son objet ? Que nous apprend l'observation ? L'indépendance de l'immanent, telle est la formule du néo-réalisme. L'objet est immanent à la conscience — en ce sens qu'il lui est présent sans intermédiaire, que c'est bien lui qui est connu, et non un substitut quelconque ; c'est le monisme épistémologique. Mais il est distinct de la conscience, il en est absolument indépendant, au sens le plus rigoureux du mot : il ne dépend ni de l'idée, ni de l'expérience, ni de la connaissance d'un individu en particulier, ni de celle de tous les individus pensants ou même d'un esprit universel. Il n'est pas non plus simplement une norme régulatrice, mais bien un être existant ou subsistant. Ainsi le réalisme s'affranchit à la fois de toutes les nuances de l'idéalisme et de toutes les variétés du pragmatisme. L'objet, ne peut être que •• neutre - ; il ne renferme en lui-même aucune dépendance, voire aucune relation nécessaire à une conscience quelconque. Dans l'acte de connaissance, certes, il est en relation avec le sujet connaissant, mais cette relation est adventice, elle laisse intacte la nature propre de l'objet. En d'autres termes, c'est une relation externe. Le réalisme suppose donc la théorie externe des relations qui seule permet de sauvegarder l'indépendance de l'objet ; mais cette théorie à elle seule ne prouve pas encore le réalisme, pense M. Perry ; elle établit directement le pluralisme, et rend possible le réalisme, sans établir que de fait celui-ci soit vrai. D'autres réalistes, en Angleterre surtout, ont pensé qu'il suffit de considérer une perception quelconque pour justifier le réalisme d'une manière péremptoire.
L'ÉPISTÉMOLOOrE RÉALISTE ET SES PREUVES 169
Prenons, disent-ils, l'oljjet d'une sensation, le rouge, le bleu, par exemple ; la notion de la conscience n'y est luillement renfermée ; la conscience est plutôt une réalité d'une nature toute particulière, diaphane en quelque sorte, qui se saisit directement et s'oppose à son objet. Quoi qu'il en soit de cette idée un peu simpliste de la conscience, que M. Perry n'est pas près d'admettre, ce genre d'argumentation lui paraît encore trop dialectique. Quand même il n'y aurait pas, entre l'objet et le sujet, un rapport de nécessité abstraite, il pourrait se trouver que ce rapport fut nécessaire en fait. Ainsi l'idée de ma table n'inclut pas l'idée qu'elle est perçue par moi ; soit, mais elle n'inclut pas davantage l'idée qu'elle ait été déplacée ; cependant elle peut fort bien avoir été apportée dans mon cabinet de travail par un commissionnaire.
La vraie preuve du réalisme consiste simplement à regarder ce qui se passe dans la conscience. Ainsi nous saurons si de fait la relation entre le sujet et l'objet est ou n'est pas une relation de dépendance. Or, il suffit de nous rappeler ce que nous avons vu tout à l'heure : •• La conscience est une espèce particulière de fonction exercée par un organisme. L'organisme est en corrélation avec un milieu d'où il est sorti par évolution et dans lequel il agit. La conscience est une réponse sélective dans un milieu existant préalablement et indépendamment. Pour qu'il y ait une réponse, il faut un objet auquel on puisse répondre. La distribution spatiale et temporelle des corps dans le champ d'action qui lui est offert, et les relations plus abstraites, mathématiques et logiques, que ce champ contient, déterminent les objets possibles de la conscience. Les objets actuels de la conscience sont choisis parmi ces multiples possibilités, conformément aux diverses exigences de la vie. Il suit de là que les objets choisis par un organisme individuel réagissant composent un agrégat délini par cette relation. Tout ce que
cet agrégat doit à la conscience sera dr»nc le fait qiiil est un (((frégat, et rien de plus- 'j. Sera subjectif tout ensemble (loni le contenu et l'arrangement peuvent être attribués à la réaction d'un organisme. Ainsi le nombre et l'ordre des planètes n'est pas dû à cette cause ; il n'est pas subjectif. Mais le noinltre des planètes qui m'apparaissent, leurs relations apparentes dans l'espace, sont dus à ma manière de les observer. Les objets physiques et leurs relations propres sont donc indépendants de la conscience et réels ; la manière dont ils m'apparaissent est due à mon activité mentale. Qui l)eut douter que les objets sont indépendanis de ma connaissance et qu'ils peuvent exister sans être connus, puisque j'en découvre continuellement de nouveaux, inconnus jusqu'alors?
Telle est donc la preuve directe du réalisme, selon M. Perry ; c'est du moins celle sur laquelle il insiste le plus dans ses Présent Philosophieal Tendencies. Elle se ramène à une description empirique de la conscience, qui s'inspire et se réclame d'Avenarius ; elle rappelle aussi certaines doctrines pragmatistes ; seulement M. Perry en tire des conclusions ditférentes. Elle s'apparente surtout à celle de M. Woodbridge, « le premier prophète du réalisme -. Celui-ci fut l'un des plus empressés à nier, à la suite de James, que la conscience soit une réalité à part, et à la réduire à un groupement d'éléments en relations.
Dès 1904, M. Perry s'était déclaré d'accord avec lui sur les points fondamentaux ^). Comme M. Perry, d'ailleurs,
\)Prei. P/iil. Tend , p. 323.
2) Cf. Conceptions and Misconccptions of Consciousness, Psychological Rev., XI (1904), pp. 282-296. M. Wuodbridge a exprimé ses idées dans les articles suivants, que nous allons utiliser : The Ficld of Logic, Congress of Saint-Louis, I, pp. 313 330 : The Nature of Consciousness. Jcurn. Phil. Ps. Se. M., Il (1905). pp. 119-125; Consciousness, the Sensé Organs and the Nervous System, ib., VI (1909), pp. 449-455 ; The Déception of the Sensés, ib., X (1913), pp. 5-15 ; The
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M. Woodbridge cherche dans l'acte même de la connaissance la preuve du réalisme. I^a pensée n'est pas libre ; ses conceptions no sont pas des constructions arbitraires. Elle est guidée, non par une loi subjective, mais par son contenu. Les vérités qui apparaissent à la conscience ne concernent pas nos actes mentaux, mais les choses elles-mêmes. La connaissance, en ce sens, se dépasse elle-même ; elle atteint un objet distinct du sujet ; elle est donc " transcendante -s bien qu'on n'ait pas besoin d'une logique transcendantale au sens néo-hégélien pour l'étudier. Telle est la portée que réclame la connaissance. L'analyser autrement, c'est substituer un système arbitraire aux faits observés. La connaissance ne se caractérise point par la relation des objets à la conscience, mais par les rapports des objets entre eux. Pour que je connaisse les objets, ils doivent, certes, être en rapport avec moi, mais cette relation ne m'intéresse pas et ne doit pas m'intéresser. Si je veux savoir ce que sont les objets, je dois les comparer entre eux, et c'est l'étude de leurs resseml)lances et de leurs différences qui m'importe. Tous les objets ont ceci de commun qu'ils sont objets ; ils se présentent comme posés dans la conscience, indépendants à son égard. Ainsi encore tous sont dans le temps et dans l'espace, et la science étudiera leurs rapports spatiaux et temporels. Mais il ne viendra pas à l'idée du savant de se demander pourquoi ils sont dans l'espace, quel rapport il y a entre les corps et l'espace, ou si l'espace est cause de ce qu'il contient. La conscience joue, par rapport aux objets connus, un rôle analogue à celui de l'espace ; elle est une caractéristique générale, tout à fait négligeable, un fait dont il n'y a pas à tenir compte, lorsqu'on étudie —
Belief in Sensations, ib., pp. 599 608; Conscioasncss and Meaning, Psychol. ^Jew., XV (1908), pp. 397-398; Perception and Epistemology, Essays in Mon. of W. famés, pp. 137-166; Consciousness and Object, Phil. Rev., XXI (1912), pp. 633-640.
et c'est le véritable objet de la science et de la philosophie — les êtres eux-mêmes. Le contenu de la conscience est objet de la psychologie en tant qu'il comporte la coexistence d'un certain nombre d'éléments ; il est aussi objet des sciences objectives ; pour cela il ne doit subir aucune transformation ; il suffit que l'on considère les relations de ces mêmes objets en soi, abstraction faite de leur coexistence accidentelle. En tout cela nous ne cherchons pas à sortir de la conscience ; l'entreprise serait vaine ; nous nous rendons simplement compte de ce qu'elle est et de ce qu'elle présente. Cette attitude nous débarrassera d'une foule de questions et de solutions inutiles ou inintelligibles : automatisme, interaction, parallélisme, agnosticisme.
La conscience est une continuité d'objets. Elle n'est pas un sujet mythique opposé à des objets plus ou moins illusoires. Elle fait partie d'un univers bien réel. Et puisque cet univers est soumis à l'évolution, il faut dire qu'elle est un moment défini de cette évolution ; elle n'est pas une entité permanente, mais un état transitoire. Elle ne peut donc être qu'une relation nouvelle entre les éléments qui composent ce monde réel. « Une réalité en évolution se développe, dans des conditions déterminées, en réalité connue, sans subir d'autre transformation, et ce nouveau stade marque un progrès dans l'action de la réalité et son adaptation... Le point d'où la connaissance part et auquel elle liiiit par revenir est toujours une portion de la réalité où il y a conscience, c'est-à-dire, les choses dont nous avons coutume de dire qu'elles sont dans la conscience. Les choses ne sont pas des idées qui représentent d'autres choses situées en dehors de la conscience ; ce sont des choses réelles, mais qui, par le fait d'être dans la conscience, ont le pouvoir de se ro[)résenter l'ime raidrc, de tenir lieu l'une de l'autre ou de s'impliquer l'une l'autre. La connaissance n'est pas la création do ces implications, mais leur
l'ÉPISïKMOLOOIE UKALISTE et ses l'RErVES 173
lieureuse systématisation -^ ^). '- La réalité connue doit être opposée à la réalité inconnue ou indépendante de la connaissance, non comme l'image à l'original, l'idée à la chose, l'apparence à la réalité ; mais la réalité comme connue est un nouveau stade dans le développement de la réalité elle-même. Ce n'est jias un esprit extérieur qui connaît la réalité ati moyen de ses propres idées ; c'est la réalité elle-même qui devient connue par ses propres processus d'expansion et d'adaptation « ^). Tout ceci nous semble, en somme, signifier que l'objet connu est un objet réel de même nature que le monde réel où il se trouve ; la connaissance est un fait qui ne transforme pas son objet. Elle ne peut être, selon M. Woodbridge, qu'une relation. De quelle nature ? Une relation d'implication ou de signification, répond-il. Ce n'est pas encore fort clair. Il semble qu'il s'agisse, en tout ceci, de la connaissance réfléchie ou même discursive. La simple présence fion remarquée à la conscience (cacareness) , ne peut entrer en ligne de compte ; elle n'est pas connue. Xous ne nous apercevons de la présence d'un objet que lorsqu'il signifie quelque chose ; la signification est en outre la seule relation qu'on puisse ajouter à un être pour que, tout en conservant toutes ses propriétés constitutives, il acquière celle d'être remarqué par la conscience. Ainsi l'eau, telle qu'elle est présente à la conscience, reste le composé d'oxj'gène et d'hydrogène qu'elle est dans la nature ; mais elle a, de plus, la propriété d'évoquer, de signitier autre chose, par exemple, le fait detancher la soif, ^"oici comment M. Woodbridge résume sa pensée à un autre endroit : - Si nous demandons directement à l'expérience réflexive ce qu'est la conscience, nous trouvons qu'elle ne peut pas être identifiée avec les objets
1) The Field of Logic, Congress of Saint-Louis, I, p. 329. 2)/6., p. 328.
174 \.K NKO KKALISMK AMKRirAIN
(le cotte expérience, mais qu'elle doit l'élre avec une relation entre eux ; cette relation est la relation de sig-nification ou d'implication, bref, la relation lo^jique ^ ^).
Il reste à voir comment se réalise, au concret, l'interaction entre l'organisme et le milieu, dont le résultat est l'expérience consciente. D'une manière générale, on le sait depuis longtemps, c'est par le système nerveux. Mais il faut préciser. Comment se fait le passage du pliysique au mental ? Il ne s'agit pas de savoir comment cela est possible — la question n'aurait pas de sens, — mais comment les choses se passent en fait. Or, dans l'organisme, on remarque une différence frappante entre les organes des sens et le système nerveux central ; ceux-là ont une structure variée, adaptée aux impressions qu'ils doivent recueillir pour mettre l'organisme en communication avec le milieu. Le système nerveux, lui, est fait pour transmettre et coordonner les excitations reçues par les organes sensoriels. 11 assure leur action sur l'organisme entier. Bref, il est, biologiquement, l'expression de l'unité et des relations que la conscience éta1)lit dans l'expérience. Il y contribue encore par la transmission des excitations d'origine interne, et par la régularisation des phénomènes conscients ; en cela il correspond au rôle de la mémoire et de l'imagination. La conscience est donc bien un être de la nature au milieu d'autres êtres également naturels. Les sensations ne sont pas des entités mentales indescriptibles, mais de simples etiéts physiques de l'action du milieu sur l'organisme. Pour les expliquer, il ne faut pas recourir à je ne sais quelle activité projeciive qui les localise en dehors du cerveau : elles sont nécessairement dans le monde dont l'organisme fait partie. Même la distinction entre qualités primaires et
1) Consciûusness, tlie Sensé Organs und the Nervons System, Journ. Phil. Ps. Se. M.. VI (1900), p. 449.
L KI'ISTKMOLOCIK RKALISTK ET SES l'RErVKS J f)
secondaires ne provient pas de l'activité ^ mentale " ; elle est due simplement à une activité plus ou moins complexe de l'organisme ; entre les deux genres de qualités il n'y a qu'une dilférence de causalité, non d'objectivité ou de subjectivité.
Les idées de M. W. T. Bush présentent beaucoup) d'analogies avec celles de M. Woodbridge, et les deux auteurs n'ont pas omis de le faire remarquer '). Le '• problème de la connaissance "1 sous' la forme classique, de ^ l'existence du monde extérieur - est vain et inintelligible. Tout problème suppose l'existence de son oljjet. Il ne peut consister qu'à rattacher l'objet à un ensemble plus vaste, un '• univers de discours ^ (universe of discoiirse). Mais cet univers luimême, limite extrême de ce qui peut être observé, ne peut être rapporté à autre chose. Il faut l'accepter comme existant ; pour nous, rien n'existe en dehors de lui. Mais on peut poser le problème dan-s un autre sens : ce qui existe pour nous, doit être perçu, soit. Mais la perception, la présence pure et simple dans la conscience, n'est pas encore la connaissance. Celle-ci consiste à découvrir dans l'objet des relations qui nous le font comprendre ; ces relations se rattaclient principalement à la causalité.
A mesure que nous découvrons le mécanisme de la causalité, nous apprenons à distinguer deux aspects des choses : leur apparence immédiate ou sensible, et les virtualités latentes qui se révèlent par la causalité. Selon que je considère l'un ou l'autre de ces aspects, je comprendrai les choses au point de vue statique ou au point de vue dynamique. La
1) Cf. Woodbridge, /. c , p. 452, note 6, et Bush, The Existential Universe of Discourse, Journ. Phil. Ps. Se. M., VI (1909), p. 181, note. Pour les idées de M. Bush, résumées ici, voir cet article, /, c, pp. 175-182 : Knowledge and Perception, ib., pp. 393-398 ; The Sources of Logic, ib., pp 571-575 ; The Continuity of Consciousness, ib., IV (1907) pp. 428-432; An Empirical Définition of Consciousness, ib., II (1905), pp. 561-568.
17() LE NF:0-RKALISME AMi'.lCl' AI.N
connaissance qui mérile ce noni consiste à associer aux caractères apparents des clioses les conséquences qu'elles peuvent produire. Le donné immédiat devient le signe des opérations des ol)jets, et c'est l'expérience qui nous apprend à lui attribuer ce sens. L'intelligence peut se définir : - La capacité de lire les signes des con.séquences déterminées que présente l'aspect immédiat d'un milieu - '). T)ans sa fonction de décliitlrer le code de signaux qu'est la nature, l'intelligence s'aidera de la logique ; celle-ci n'est que l'élaboration des notions et des principes généraux qui nous guident dans la tàclie, souvent ardue, d'interpréter l'expérience. Comuie dans le langage, qui en est l'expression, on y retrouve sans cesse la préoccupation d'exprimer les deux aspects de l'univers : ajiparence immédiate et causalité.
L'expérience résout tous nos doutes. C'est elle qui nous fait distinguer ces apparences et ces réalités dont la recherche constitue la connaissance. Cette distinction est tout objective ; l'existence que nous attribuons à des réalités, en dehors de leur présence immédiate, est basée sur la causalité. Ainsi toute théorie représentative de la cormaissance est écartée ; la connaissance consiste à comprendre le monde tel qu'il est, dans le liux inépuisable de ses énergies, aussi 1)ien ipie dans le donné immédiat de la perception. Tout au plus pourrait-on parler de représentation à propos de la perception ; mais puisque celle-ci ne peut qu'improprement être appelée connaissance, il vaut mieux éviter entièrement le nom de théorie représentative.
La perception est certainement conditionnée par la causalité des organes sensoriels. D'après le réalisme naît", l'intiuence de cette causalité est nulle; l'observation et les résultats de la [)hysiologie coiUredisent cette thèse simpliste. Mais il est impossible de préciser la nature de cette
1) The Sources of Logic. Joiirn. Phil. Ps. Se. M., VI (1909), p. 571.
l'épistémologie réaliste et ses preuves 177
intiuence. Se demander ce qu'est la réalité, en dehors de l'expérience, c'est poser une question aussi absurde que celle de savoir quelle impression une sonate ferait sur un sourd, ou si un homme prononcerait mieux le français ou l'allemand, en étant privé des organes de la parole. Il n'y a pas de problème épistémologique de la perception, mais il y a des problèmes de la perception ; nous pouvons étudier la perception aussi bien qu'une combinaison chimique ou une action organique quelconque.
Rien, en tout cas, ne nous permet de croire que le monde soit purement subjectif. Au contraire, la conscience implique l'objet ; dans l'expérience, on le trouve directement ; le moi n'apparaît que par réflexion. La conscience, au sens subjectif, désigne ce qui est privé, inaccessible à d'autres ; mais le monde dans lequel nous vivons et qui nous apparaît, n'est nullement un domaine privé ; il est au contraire commun à tous les êtres conscients qui sont en rapport avec lui.
Si M. Bush admettrait facilement que l'objet connu subit une certaine transformation par le fait de la sensation, M. Pitkin cherche au contraire dans la biologie des confirmations expérimentales d'un réalisme plus strict '). Toute réaction vitale, dit-on, modifie l'excitant qui la provoque. Interrogeons les faits, et il ne restera plus grand' chose de cette affirmation tranchante. Le tort des philosophes qui se sont occupés de la question a été de s'en tenir aux généralités. Idéalistes et pragmatistes sont également en défaut. Il n'existe pas de type unique de réaction vitale, il y en a au contraire des espèces en grand nombre.
Tout organisme est placé dans un certain milieu où il doit lutter contre les obstacles qui s'opposent à la conservation de son existence. Dans l'organisme, les fonctions
I) Cf. Some Realistic Implications of Biology, New Realism, pp. 377-443.
17N LK M-;0-KKALISMK A.MKlUCAl.N
vitales et la struelure sont on raj)port étroit. Les fonctions d'un organe dépendent au moins de trois facteurs : ses caractères innés ou acquis, ses rajiports avec d'autres organes et les inlluences qu'il subit de la part du milieu. Les variations de l'excitant peuvent à leur tour moditier la structure et les fonctions de l'organe. Dans un phénomène organique, il est assez difficile de déterminer exactement ce qui a})partient proprement à l'excitant et ce qui constitue la réaction. T'ne influence quelconque n'est pas un excitant : ainsi l'ail raction lunaire sur le cœur d'un animal ou l'action du magnétisme terrestre sur ses courants nerveux n'en sont pas, mais l'attraction terrestre sur la tige d'une plante géoti"opique ou sur les canaux semi-circulaires le sont. En etfet, pour qu'il y ait excitant, il faut une réaction de l'organisme. 11 peut se faire que les excitants soient intraorganiques ; ils peuvent aussi être le i)roduit d'autres réactions, telles les toxines [)roduites par la fatigue. Ensuite tout excitant moditie l'action de l'organisme, mais toute action externe qui moditie l'organisme u'est i)as encore un excitant ; ainsi un coup qui me fait tomber n'est pas un excitant, mais il l'est, s'il provoque de ma [>art une réaction tendant à me maintenir en (''quilil)re. Enfin une réaction peut être à la fois une réponse à un excitant et l'excitaiu d'une rcactic»n ultérieure. M. Pitkin ne distingue pas moins de sept espèces de réactions : simple adajitation, i>artielle ou totale, sélection, conduction, transformation, résistance, récej>tion et rétention. Ces deux dernières se rapportent plus directement à la conscience, (^uand on les i>asse toutes en revue successivement, on voii d'altord qu'elles ont chacune leurs caractères ])roj»res ; puis, que chaque fois il est possible de distinguer les divers facteurs qui y interviennent. Les réactions sont (lt>nc quelque chose de bien particulier ; ce n'est pas à l'ensemble du milieu, mais à une portion bien délimitée de celui-ci que l'organisme répond. Les excitants ne sont pas
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seulement des choses physiques, mais même des relations géométriques, comme l'amplitude de l'angle d'incidence d'un rayon lumineux, puisque cette propriété exerce une inliuence causale sur la lumière et sa perception ; ou encore des propriétés comme la vitesse, la forme d'un objet. De l'examen détaillé il ressort aussi que les réactions les plus })rofondes en apparence ne sont pas proprement des transformations qualitatives, mais des sélections, des diminutions, des augmentations, qui ne changent pas la nature propre de l'excitant. Puis, dans bien des cas, on est en présence d'une relation de causalité, où il n'y a aucune ressemblance entre la cause déterminante et l'effet produit ; on ne peut donc parler de transformation à ce propos. En un mot, tous les préjugés idéalistes et romantiques doivent tomber ; rien ne s'op^pose à ce que la conscience ne modifie pas ses objets.
La réaction de conduction est particulièrement intéressante à cet égard. Le système nerveux se borne à transporter telles quelles les excitations reçues par les organes sensoriels. Certaines expériences paraissent décisives àM. Pitkin : elles se rapportent à l'adaptation des poissons plats qui prennent la couleur du fond de l'eau sur lequel ils se trouvent. On sait que cette adaptation est due à l'intervention de la vue. On a montré de plus que l'animal copie servilement le modèle qu'il voit ; il y a donc à la fois intervention de la vue et non-transformation du modèle.
Ailleurs, M. Pitkin avait déjà signalé quelques faits biologiques qui supposent la réalité de l'étendue, point capital dans toute théorie réaliste •). Si l'espace est bien une réalité que nous percevons telle qu'elle est, il n'y a rien d'étonnant à ce que les intervalles entre les cônes et les
1) Cf. Some Neglected Paradoxes of Visual Space, Journ. Phil. Ps. Se. M., VI (1909), pp. 601-608, 645 655, VII (1910), pp. 92-100, 204-215.
1(S() LK NKO-liKALISMR A.MKKFrAIN
bâtonnets ne soient nullement i»er(;iis comme des discontinuités. Rien d'étonnant non plus à ce que les limites de notre espace nous é(;lia}>pent. Dans les théories courantes on s'efforce de faire soriir la perception de l'espace d'éléments non spatiaux, et l'on se figure que l'espace concret nous ap])araît comme l)()rdé d'une frani^e indéterminée, mais toujours spatiale ; on a peine à s'ex])liquer pourquoi le point aveugle ne ]>roduit pas comme une tache dans les objets, ni pourquoi les parties qui ne tombent pas précisément sur les cônes et les bâtonnets ne produisent pas de lacunes. En lait, les ol)jets nous apparaissent comme continus, et notre espace cesse brusquement, non par le contraste avec un autre espace, mais tout simplement par l'absence de toute perception du même ordre. Il y a espace peri^u, là où l'organe est en i)résence des choses ; que l'organe ou la chose fasse défaut, et il n'y a jtlus d'espace, parce que l'action de l'organe n'est pas de [)rojeter au dehors une forme inexistante.
D'ailleurs la biologie entière suppose la réalité de l'étendue. Sans elle, point de milieu, point d'adaptation. Les faits très sim[»les du réliexe imitatif en sont un exemple tVaiti)am. On sait le rôle imi)Oi'tanî que l'imitation joue dans le dévelop[)ement des organismes conscients. Or, dans ce rédexe, le raisonnement n'intervient pas pour faire copier une attitude étudiée, un mouvement aj)er(;u. Une attitude d'un cor[>s dans l'espace est directement reproduite, dans l'espace aussi, dès qu'elle a été per(;ue ; la conscience joue le rôle d'nn simple conducteur, non d'un transformateur, tout comme dans le cas du poisson imitaiu les couleurs." D'ailleurs, j)ar quel miracle ou jiar quelle harmonie préétablie l'idée d'espace [)ourraii-elle être produite dans un monde non étendu, par des organes qui ne le seraient pas davantage i
l'épistémologië réaliste et ses preuves ]Nl
Toutes ces théories ont ceci de cumiimn qu'elles tendent à bien marquer la place de la conscience dans le monde réel qui frappe nos sens. Cette tendance se retrouve aussi forte chez des hommes qui se tiennent à l'écart des écoles et des programmes, M. Sellars et M. Singer.
Qu'il y ait un univers réel, indépendant de nos perceptions particulières, c'est la conviction spontanée de l'immanité, et cela ne fait pas de doute pour M. Sellars '). Mais la réflexion épistémologique, que les faits nous imposent, a tôt fait de nous montrer l'insuflîsance du réalisme naïf. Il est évident que notre personne, notre point de vue, les accidents de nos organes interviennent dans nos perceptions du réel. Résoudre le problème épistémologique c'est se rendre compte de la nature et de la valeur de notre connaissance du monde ; nous ne pouvons le faire que dans les limites de l'expérience, ou plutôt de nos expériences particulières : l'Expérience en général n'est pas une fiction moins dangereuse que la Pensée absolue. La psychologie fonctionnelle nous donnera la clé du problème. Grâce à ce nouveau point de vue, on peut éliminer les problèmes métaphysiques de l'union de l'âme et du corps, ou de la manière dont deux personnes peuvent connaître le même objet. En réalité ce ne sont là que des distinctions de point de vue, qui marquent l'intervention de l'intérêt personnel dans la connaissance ; on a eu le tort de les prendre pour des différences métaphysiques. Pour comprendre l'univers, il faut tenir compte des catégories biologiques et surtout de l'évolution. Le monde n'est qu'un ensemble d'organismes qui cherchent à s'adapter pour la vie physique, morale et
l)Cf. The Nature of Expérience, Journ Phil. Ps. Se. M., IV (1907), pp. 14- 18; Consciousness and Conservation, ib., V (1908), pp. 235-238; Is there a Cognitive Relation? ib., IX (1912), pp. 225-232; The Status of Epistemology, ib., XIV (1917), pp. 673-680 ; A Thing and its Properties, ib., XII (1915), pp. 318- 328 ; A Four t h Progression in the Relation of Mind and Body, Psychol. Rev., XIV (1907), pp. 315-328 ; Critical Realism, surtout pp. 182-253.
sociale. Il va sans dire qu'il n'est pas simplement un état du sujet.
La science a remplacé les vieilles catégories ontolog'iques par celles de relation, de fonction ; l'organisation prend la place des qualités secondaires, l'espace avec ses multiples relations se substitue au temps, que les idéalistes croyaient être quelque chose de purement personnel. La chose n'est ni un groupe de sensations, ni une substance inconnaissable, distincte de ses attributs : elle ne les possède pas, elle s'identifie avec eux ; elle est un objet à propos duquel nous pouvons formuler des jugements divers. Le sens commun ne dit-il pas qu'une chose est ronde, jaune, et non qu'elle a la forme ronde, la couleur jaune ? Lorsque nous disons que deux personnes connaissent le même objet, c'est encore au point de vue fonctionnel qu'il faut entendre cette expression : placés dans des circonstances analogues, des organismes similaires auront des perceptions similaires. Il ne peut être question d'identité stricte : celle-ci n'existe que dans l'état statique. L'erreur foncière de l'épistémologie ordinaire consiste à croire que la connaissance est une relation entre le sujet et l'objet. M. Sellars, plus radical qu'aucun autre réaliste, le nie tout simplement. Ce serait, dit-il, la négation même de toute indépendance. Enfin, la connaissance n'est pas la sim[»le présence d'un objet dans l'esprit : connaître, c'est se rendre compte d^e la nature d'une chose, c'est comprendre ses multiples attributs.
M. Singer, comme M. Sellars, cherche à montrer que la conscience n'est pas - étrangère au monde physique -. Il la considère comme un mode de ~ comportement - [hehavior) '). L'expérience étant la seide source de nos
\) C\. Mind as an Observable Object, /ourn. P/iil. Ps. Se. M.. VIII (1911), pp. 180-186; Consciousness and Behavior, a Reply, th., IX (1912), pp. 15-19; On Mind as an Observable Object. ib., pp. 206-214 ; The Puise of Life, ib., XI (191 5 > pp. 645-655 ; On Sensibility. ih., XIV (1917), pp. 337-350.
l'ÉPISTÉMOLOGIK RKALI8TK ET SKS l'RElVKS 183
connaissances, c'est elle qui doit nous apprendre aussi ce qu'est la conscience. La poser a priori comme un monde à part, c'est faire une assertion gratuite et inintelligible. Or, pour nous, la conscience ne se manifeste que par les diverses manières dont les organismes se comportent. Nous attribuons la conscience à l'amilje parce que nous observons sa réaction à l'égard d'un rayon lumineux, par exemple. La conscience humaine nous est connue de même par les réactions individuelles et sociales des hommes ; elle n'est rien autre chose, car nous n'avons aucune raison de placer derrière ces réactions une entité inconnaissable. D'ordinaire, il est vrai, on croit que nous inférons l'existence de la conscience des autres hommes, par analogie avec notre propre vie psychique, connue par introspection ; mais une induction qui ne repose que sur un seul cas est bien faible au point de vue de la logique. Puis, est-ce bien ainsi que les choses se passent ? On suppose à tort que notre propre conscience nous est connue distinctement et immédiatement. Mais c'est une illusion de l'idéalisme de nous enfermer ainsi dans notre conscience individuelle ; notre attitude normale consiste à nous tourner vers les objets, et notre connaissance du moi se développe avec celle du monde extérieur. Il ne faut pas non plus concevoir l'expérience d'une manière trop étroite. Une pensée est bien un mouvement d'un atome de carbone dans le cerveau, mais elle n'est pas que cela ; sinon elle pourrait* aussi bien se produire dans un morceau de charbon. Les explications mécaniques, sans être fausses en elles-mêmes, le deviennent quand elles sont exclusives. Le mécanisme n'exclut pas la finalité ; il ne faut pas se représenter la finalité, l'àme, la vie, comme des entités surajoutées, ainsi que font les vitalistes ; mais il faut y voir, selon l'esprit d'Aristote, une direction particulièrej une orientation du mécanisme dans un sens constant, de manière à réaliser sans cesse un certain équilibre.
Jusqu'ici nous avons suivi la tendance empirique du néoréalisme. Nous avons exposé des preuves qui sont des descriptions biologiques de la conscience ; elles rappellent souvent celles du pragmatisme. Mais nous avons vu dans la nouvelle école, parallèlement à l'empirisme proprement dit, ou en continuité avec lui, une autre direction plus abstraite. Elle n'a pas manqué de donner un aspect caractéristique à la preuve du réalisme, tantôt chez M. Perry lui-même, tantôt chez ses collaborateurs. La notion de relation, qui revient chez tous les néo-réalistes d'une manière plus ou moins accentuée, prend ici son plus grand développement. Elle sert aussi de trait d'union entre les diverses formes de l'argumentation réaliste.
Dans son premier ouvrage, M. Perry avait fait consister le réalisme épistémologique dans ^ l'indépendance de l'immanent ", mais il avait surtout insisté sur 1' ^ immanence ^ ou la présence immédiate de l'objet connu. Il s'agissait ensuite de mieux faire comprendre ce qu'il entendait par l'indépendance. C'est à cette tâche qu'est consacré l'essai sur « La théorie réaliste de l'indépendance -^ dans The New ReaHsm ^). L'indépendance en général n'est rien autre que la négation de la dépendance. M. Perry énumère les différents sens du mot dépendance poiu' en retenir les quatre types qui peuvent entrer en ligne de compte dans la question présente : la dépendance d'un tout par rapport à ses parties, la causalité exclusive, l'implication et le fait d'être impliqué exclusivement. Un tout dépend de ses parties, car sans elles il ne serait pas; cela est vrai, soit que l'on considère le tout et les parties formellement, c'est-
1) Cf. pp. 99151.
l'ÉPISTÉMOLOGIE REALISTE ET SES TREWES 185
à-dire clans le concept abstrait, soit qu'on les considère matériellement, avec leur détermination concrète. Les parties, par contre, ne dépendent pas du tout, sinon en ce sens que pour être parties, elles doivent être dans un tout ; mais c'est là une pure tautologie; à proprement parler, c'est le tout qui dépend des parties. Elles peuvent dépendre les unes des autres de deux manières : pour être parties, elles doivent se trouver ensemble, de façon à former le tout par leur réunion ; nous retombons ainsi dans le cas précédent ; elles peuvent aussi exercer les unes sur les autres une causalité réciproque ; ainsi les systèmes respiratoire et circulatoire dans un organisme ; ce cas rentre dans celui de la causalité. Quant aux relations de chose et d'attribut, elles se ramènent, si elles ont un sens, à celles du tout pt des parties. •• La causalité est une relation matérielle entre deux complexes, dérivée d'une relation formelle primaire entre les variables qui les constituent - '). La relation formelle est la l(ji, la relation matérielle, la causalité proprement dite ; souvent on restreint celle-ci aux relations où intervient le temps. M. Perry considère comme une théorie périmée celle qu'il appelle « la création ex nihilo •., par une •• activité -■. De sa théorie, il résulte qu'il ne peut y avoir de causalité que dans un système ; l'effet n'est absolument dépendant de la cause que s'il ne peut pas exister en dehors d'un système donné, autrement dit, si la cause est sa cause exclusive. La dépendance causale, dans ce cas, est dite réciproque, lorsqu'on fait abstraction de la direction du tem})S, et qu'on infère les variables les unes des autres. Enfin, la dépendance logique d'implication unit les prémisses d'un syllogisme à sa conclusion ; si celle-ci est fausse, les préïliisses prises dans leur ensemble, dans leur fonction propre, cela va sans dire, non isolément, ne peuvent être vraies ; mais la con-
1) A/fiw Realism, p. 110.
olusion ne dépond des promisses que si elle ne peut être établie d'une autre façon.
De tout cela il suit d'abord que les entités simples sont nécessairement indépendantes : en raison de leur simplicité même, elles ne peuvent être ni tout, ni cause, ni prémisses, ni conclusion. Cela résulte des princi])es posés. La question de la dépendance ne se pose que pour les composés ; ceux-ci seront dépendants dans les cas suivants : s'ils sont un tout renfermant, soit des éléments simples, soit un tout moins vaste ; s'ils sont cause ou effet dans un systônîe qui les détermine exclusivement ; ou enfin s'ils impliquent d'autres complexes ou sont impliqués par eux d'une manière exclusive.
Voyons maintenant si l'un de ces cas se réalise pour l'objet de la conscience. Quand un objet est connu ou expérimenté, il est rapporté d'une certaine façon à un complexus ; cela est vrai, soit que l'on considère le sujet comme une masse aperceptive dans laquelle l'objet vient s'insérer, ou une conscience personnelle organisée à laquelle il est assimilé, soit qu'on le considère comme un organisme vivant et agissant. De quelle nature est cette relation ? Examinons les différentes espèces d'objets.
Les entités simples ne peuvent être dépendantes d'aucune autre ; elles ne peuvent donc pas non plus l'être vis-à-vis de la conscience. Or, les entités simples constituent, en somme, toute la conscience. L'analyse réduit en éléments simples les objets les plus complexes. Ce n'est d'ailleurs que sous forme de composés qu'ils sont présents à la conscience ; mais ils n'en sont pas moins connaissables, liràce à l'analyse ; au fond, tous les philosophes, (juni qu'ils disent, admettent des éléments derniers et simples de la connaissance ; mais les uns les voi»mt ici. les autres là. T'n corollaire intéressant, c'est que l'analyse poussée jusqu'au bout est le moyen infaillible d'éviter l'etïei de la disposition
l'épistémoloctIE réaliste et ses preuves 187
personnelle du sujet : ces éléments ne dépendant de rien ne peuvent être affectés par rien de ce qui tient aux dispositions subjectives. Il en résulte aussi que les composés eux-mêmes, quelle que puisse être par ailleurs leur dépendance par rapport au sujet, en sont indépendants en ce qui concerne leurs éléments : ainsi dans une construction imaginaire, produit de la conscience, les éléments tels que •• bleu r>, « identité •' et autres, ne doivent nullement leur existence à l'imagination. Les composés ne dépendent donc pas de la conscience à cause de leur nature même de composés.
Y a-t-il, pour certains d'entre eux, une raison spéciale d'aiErmer cette dépendance ? Soit une proposition logique ou mathématique, par exemple :c^^a^-\-b^ — 2ab cos. y ; Y est l'angle d'un triangle dont c est le côté opposé, a et b sont les côtés adjacents. Dans ce complexus, nous trouvons bien comme parties les notions d'angles, de ligne, d'égalité, mais non l'idée de relation à la connaissance. Cette proposition n'est pas. un tout dont la conscience ferait partie ; elle n'en dépend donc pas à ce titre. Elle ]i'implique pas davantage la conscience. Reste à voir si elle n'est pas causée par celle-ci. Mais quand même elle le serait, il ne faudrait pas moins dire qu'elle n'est pas causée exclusivement par la conscience ; indépendamment de la masse aperceptive dont elle fait partie, cette proposition est suffisamment déterminée par les systèmes logiques et mathématiques auxquels elle appartient, les postulats et les théorèmes coordonnés suffisent à la déterminer. En d'autres termes, '• quand même elle ne serait pas nécessaire pour des raisons tirées de la connaissance, elle le serait pour des raisons logiques et mathématiques, de sorte que sa nécessité du point de vue de la connaissance ne la rendrait pas dépendante « ').
On peut répéter la même démonstration pour les coni-
1) New Real ism, p. 130.
plexus physiques. Une propriété comme la vitesse moyenne de Jupiter est indépendante de la conscience. On n'a pas besoin de la déduire de la connaissance du sujet, mais de ses propres ivlations i)hysiques, comme de sa distance à la masse du soleil. La tâche de la science consiste précisément à découvrir, dans un complexus donné, des lois ol)jectives, indépendantes du sujet.
Mais pour être indépendants de l'esprit, les objets logiques, mathématiques ou physiques n'en sont pas moins connus. Lorsqu'ils le sont, ils sont en relation avec le sujet ; et c'est d'une relation bien réelle, bien concrète, qu'il s'agit. Pour qu'un objet, une couleur verte, par exemple, soit connu, il doit y avoir une certaine correspondance entre sa nature et les lois physiologiques de l'activité du sujet. Le fait que le vert est objet de la vue et non de l'ouïe ou du toucher n'est pas dû au hasard. Il faut même aller plus loin. L'objet, en tant que connu, obéit à la fois à ses lois propres et à celles du sujet connaissant. Si nous connaissions à fond le sujet, ses lois physiologiques, psychologiques, morales, ses rapports avec le milieu, nous pourrions en déduire l'objet ; mais celui-ci ne serait pas encore pour cela dépendant du sujet, puisqu'il serait déjà assez déterminé par ses lois particulières. Avant son entrée dans la conscience, il n'obéit qu'à ses lois propres ; durant le temps de sa présence dans la conscience, il suit également les lois do celles-ci ; uik' fois qu'il en est sorti, il retombe sous l'empire exclusif de ses lois [)rimordiales. Quand même, lors de son passage par la conscience, il serait partiellement transformé, cette transformation ne serait pas d'un autre ordre que celles qu'un corps fait subir à un autre corps ; l'objet, en toute liypothèse, ne serait pas autrement dépendant du sujet (pi'un olijel physiqui' ne l'est d'un autre obj(»t physique.
M. Perry a donc évité le - prédicament égo-centrique ?»
l'kI'JSTKMOLOCtIK réaliste et ses l'RElVES 18*.)
dans sa double argumontation : il a observé l'acte de jiorception concrète pour di'couvrir les traces de Fintluence du sujet sur l'objet, et no les a pas tnjuvées ; il a complété la prouv(^ [tar une analyse abstraite de la notion d'indé[)endance appliquée à l'objel. Dans les deux cas, la théorie externe des relations a été au fond de sa pensée : l'objet est en rapport avec le sujet, mais cette relation ne le transforme pas ; on peut le concevoir comme un terme ou un ensemble de ternies qui supporte, sans être altéré pour cela, des relations de nature diverse.
L'argumentation de M. Holt est plus radicalement déductive ; on se souvient de son programme. Il est vain de rechercher entre la •• conscience ■• et la >• matière ^ une diversité de - substance ?? ou de nature. Ce qui importe, ce sont les relations des termes - neutres •'. Au point de départ, il ne faut ni une dichotomie irréductible, ni un monisme qui supprime les problèmes au lieu de les résoudre. Partons de notre monde donné ; considérons-le comme •• un monde de pure expérience. Ce terme, nous le savons tous, inclut tous les objets, que nous les appelions ph^^siques ou mentaux, toutes les qualités primaires et secondaires, toutes les idées, les sentiments et les émotions, quelque vagues qu'elles soient, toutes les vérités et les faussetés, les objets réels et irréels. Bref, il inclut tout ce qu'on peut rencontrer, que ce soit pour un long ou pour un court intervalle de temps. Cette attitude, semble-t-il, est d'un réalisme assez naïf, et, philosophiquement, elle ne dit presque rien; mais, comme la philosophie le découvre, elle pose un problème. Nous pouvons néanmoins partir de cet agrégat assez mêlé, et nous demander s'il possède même une unité partielle, et s'il laisse voir quelque trace de la texture d'un système déductif - ^j.
1) Conc. of Consc, p. 77, Ce qui suit est le résumé des pp. 77-184.
l'.Hl LE NÉO-KKALISME AMKlJi AIN
Si nous voulons rester fidèlos au donné immédiat, nous ne pouvons faire de rexi)érience, ou de la conscience, individuelle ou gén('rale, l'équivalent du monde tout entier ; nous devons au contraire lui trcRiver une j)lac(' dans cet enseml»!'' [»lus vaste. I^a conscience (^si liée à cette partie du monde qu'on a[q)elle le système nerveux. Mais si nous cherchons la nature de son contenu, sensations, idées, émo tions, aussi bien que la nature de la matière, nous trouverons encore que ces deux catégories d'objets ne dilïerent pas d'une manière absolu(^ et inexprimable, mais seulement comme peuvent différer des entités neutres dans des relations diverses. Tout objet, mental ou non, est ce qu'il e.st ; il a son essence déterminée, en quelque esprit qu'il se trouve ; il peut être comparé à d'autres objets, et former ainsi des séries indépendantes des caprices subjectifs. C'est .en cela que consiste l'indépendance que le réalisme attribue aux objets de conscience ; ils ne sont pas- privés de toute relation, mais, en quelque relation qu'ils se trouvent, ils restent ce qu'ils sont. Ainsi ils peuvent se trouver à la fois dans divers i;r(Uipements, être simultanément dans plusieurs consciences, sans pour cela se transformer. Et cela est vrai même des qualit(^s secondaires et des émotions : les consciences ne sont pas iniu'(''es dans h'ur isolement ; elles peuvent se communiquer des idées et des impressions identiques, qui ne ditièrent. que }>ar leur contexte.
Si la conscience est composée d'entités neutres, il en est (le même du monde physique. La science tend de plus en plus à le réduire à un ensemble de lois et de fonnules rigoureusement et objectivement dc'terminées; il n"v a plus de place pour une •• matière -. une - substance nuitérielle ^ inaccessible à l'observaiic^n ; mais ces entités ne sont pas davantage le produit de l'imagination cr<»atrice ou de la volonté capricieuse. L'analyse des deux mondes, jdiysique et mental, nous a fait reconnaître de part et d'autre les
l'épistémolo(ue réaliste et ses preuves 101
.mêmes éléments, la même substance : il faut conclure à un monisme logique qui n'a rien de commun avec celui des métaphysiciens et des vulgarisateurs matérialistes ; il se borne à affii'mer que la propri(Hé fondamentale, constitutive, de tous les objets, est l'être ; et que cette notion d'être est objective et identique à elle-même. En un mot, •• tous les meml)res de ces deux classes consistent en réalité en entités plus sim})les — telles que les entités logiques et mathématiques — de sorte que la substance des membres de ces deux classes (matière et esprit) est la même que la substance de ces entités. Quant à savoir ce qu'est celle-ci, cela parait être, en dernière analyse, une recherche vaine ou sans objet : ces entités ne possèdent pas une substance, elles soyit une classe - ').
Voulons-nous décrire ce monde, il faut le considérer franchement tel qu'il est, ne pas hésiter à accorder à toutes ses parties l'objectivité qu'elles manifestent directement. Pour cela, il faut abandonner résolument la théorie représentative de la connaissance. Rejetons cette fiction suivant laquelle ce que nous percevons seraient des idées inétendues, sans couleurs, sans sons, bref, sans aucune qualité sensible, qui représenteraient, on ne sait comment, des objets tout différents. Cette théorie supprime l'objet à exprimer, à moins que, par une étrange inconséquence, elle ne maintienne l'existence objective de certaines qualités, dites primaires. En réalité, ce que je connais, c'est l'objet luimême. Lui seul peut se représenter ; toute représentation véritable est, pour autant, identique à l'objet représenté ; ainsi un échantillon de drap est identique en matière, en qualité, en texture à la pièce dont il doit donner une idée ; un député représente ses mandants pour autant qu'il a les mêmes conviclions et les mêmes résolutions. Notre repré-
I) Conc. of Consc, p. 135.
1'.»:.^ LE M-;0-HK.\LIS.ME AMKRIf'AIN
sentation de l'espace est spatiale, elle a la même étendue que l'objet ; il en est de même d»i temps. Quant à la connaissance médiate, par exemple celle de l'histoire ancienne, elle est inadéquate ; elle jtrésente des lacunes, mais pour autant, elle n'est [tas du tout une connaissance ; ce qu'elle rei)résente véritablement, encore une fois, elle le fait voir tel qu'il est, par identit(''.
Si maintenant nous examinons notre univers, nous voyons qu'il se compose d'une hiérarchie d'entités de plus en plus complexes. M. Hnlt esquisse un tableau de cette série d'entités qui ne manque pas de grandeur. Il le compare à celui des idées platoniciennes ') ; un admirateur a élaboré un parallèle avec le système de Spinoza -). Au sommet trônent les concepts élémentaires d'identité, de différence, de nombre et de négatif ; il serait [trématuré de dire s'ils sont absolument premiers ou au contraire réductibles à un concept fondamental [tlus simple. Puis viennent les entités mathématiques de la théorie des ensembles, ensuite les qualités, les propriétés géométriques, mécaniques, i»hysiques, jusqu'aux objets matériels concrets ; la complexité s'accroit notablement avec l'apparition de la vie et de la conscience, puis des valeurs. Nous ne pouvons suivre l'énumération des sciences que M. Ilolt rattache à ces différents objets. Il ne cache pas non plus les ^ jiassages critiques ^ où des entités nouvelles semblent entrer en scène ; mais il garde la confiance qu'un jour le rêve de Fichte et de tant d'autres sera réalisé : d'un concei>t unique on pourra déduire l'universalitt' des connaissances.
Reste à déduire le concept de ccmscience, mm pas des entités les [)lus simjtles. mais, pour être bref, de celles qui
1) Conc. ofConsc, p. I.'î4.
2) Marvin M»x Lowenthal, Comparative Study of Spinoza and NeoRealism as indicated in Holt's Concept of Consciousness, Journ. Phii. Ps. Se. M., XII (1915), pp. 673-G82, 701-713.
l'épistémologie réaliste et ses preuves 193
le précèdent immédiatement dans l'échelle des êtres. M. Holt y arrive en combinant deux notions assez étrangères au sujet, à première vue, celles de ^ section transversale » (cross-secHon) et de - réponse s})écifique ^ [spécifie 7'esponse). Dans un ensemble, un objet physique, je puis pratiquer une coupe idéale qui isole certains éléments : ainsi les molécules d'un tronc d'arbre situées sur un plan déterminé, les filons de métal dans une montagne, les baleines dans une étendue de mer ; comparées à l'ensemble, ces parties sont d'un autre ordre et ne nous apprennent rien sur la nature de l'ensemble ; elles constituent un groupe neutre par rapport à lui. De même, lorsque le projecteur d'un bâtiment éclaire l'espace environnant, il découvre dans la nuit un ensemble qui est une *- section transversale ~> des objets voisins ; il unit en un groupe une partie du pont et de la mâture, et un cercle de vagues sur lesquelles est porté le navire. En tant qu'éclairées, choisies par le projecteur, ces parties ne prennent pas une nature commune : elles sont simplement réunies. Examinons certains phénomènes vitaux, les tropismes des plantes par exemple. La direction de la racine et du tronc est déterminée par la lumière solaire, ou mieux, par son intensité et sa position et par l'attraction terrestre. La plante choisit dans le milieu environnant un certain nombre de propriétés auxquelles elle réagit ; elle en fait une section transversale, elle les isole de toutes les autres. Ces propriétés sont aussi neutres que peuvent l'être, dans une bataille, les vitesses des projectiles. Ainsi il est possible d'isoler dans le monde physique un ensemble d'entités neutres. Le système nerveux ne fait-il pas continuellement la même chose? Son action fondamentale, que nous trouvons déjà esquissée, au reste, dans la physiologie des plantes, c'est l'action réflexe : réception d'une excitation, conduction par les nerfs, et réaction effective. Cette réaction nous apprendra ce qui a frappé l'organisme, en nous montrant à
l94 LE NKO-KlvALliSMJ': A.MKKK'AIN
(jiioi il r(''ii()ii(l. 11 y a d'ailleurs continuité parfaite entre ces trois éléments de l'aclion nerveuse : ni âme-substance, ni parallélisme psjclio-])hysiologique. Mais ne voit-on pas que nous avons ainsi l'équivalent exact de la conscience ? La section transversale du monde à laquelle réagit le système nerveux, ou la '• section transversale psychique r, c'est la conscience, ou l'esprit, ou l'âme ; ses éléments, en tant qu'objets de la conscience, sont des idées, des sensations, des perceptions. Pris individuellement, ils ne sont pas mentaux, faits de substance psychique, pas plus que les objets physiques ne sont faits de substance physique ou de « matière •'. La conscience ne peut être qu'un ensemble, avec son arrangement spatial et temjtorel déterminé. Cet ensemble est celui auquel correspond la - réponse spécifique ^ de l'organisme ; celle-ci est très variée ; sa plus haute et sa ])lus sûre expression, c'est le langage : par lui, nous pouvons savoir avec certitude quel est l'objet actuellement présent à un esprit humain. En dehors de ce cas particulièrement favorable, il faut appliquer les règles de l'induction }>our déterminer exactement les })arties du milieu auxquelles l'organisme répond d'une manière spécifique. Mais de tout ce qui précède, découle une règle méthodique générale, c'est (jue la méthode objective, l'observation externe physiologique ou psyclio-i)hvsiologi(|ue, est préférable dans l'étude de la conscience à l'introspection ; celle-ci ne peut atteindre qu'une i)artie restreinte de la conscience, celle dont nous avons la conscience réfléchie et le souvenir ; mais la conscience directe s'étend bien plus loin.
Ainsi, par une voie nettement déductive, M. llolt arrive auK mêmes C()nce}»tions que M. Perry : la conscience est présence innncdiate à un organisme ; elle n'est j»as une entité sni (joieris, mais une relaiion entre des éléments d'un milieu onjectif ; ces éléments ne lui doivent ni leur existence ni la nature sous laquelle ils apparaissent.
l'épistémologie réaliste et ses preuves 195
Les auteurs ('étudiés jusqu'ici résolvent le ~ [)rédicament égo-centrique -^ par le fait : en anahsant le phénomène de connaissance, ils voient apparaître l'indépendance de l'objet ; ils montrent en action qu'on j)eut adopter une attitude méthodique où, sans altérer le donné, on lait abstraction du fait de la connaissance. M. Spaulding n'ajoute à cette manière de faire que des développements nouveaux, une forme plus logique ; mais il place la solution du fameux " prédicament ^ au début de son argumentation ^). Pour le résoudre, il faut, connue il le rappelle, faire usage d'un genre d'analyse qui res})ecte la situation analysée. Ce sera r ^ analyse in situ •^. Pour que cette analyse soit possible, il faut que les relations qui unissent les êtres ne soient pas toutes internes, que toutes ne modifient pas les terijies qu'elles relient. Si les relations entre les choses physiques sont causales et moditient leurs termes, il n'en va pas de même de la relation consciente. Toute connaissance, pour autant qu'elle est connaissance, nous met en présence d'un état de choses [state ofaffair s) quelle prétend bien connaître tel qu'il est. Aucun scepticisme n'est assez radical pour renoncer à cette prétention au moins pour sa propre vérité. Mais la moindre concession implique ici la possibilité illimitée de connaître un objet tel qu'il est.
Rien en tout cas ne nous oblige à troubler notre vision par la considération du moi, 11 n'y a entre lui et les choses aucune liaison nécessaire et interne ; il peut y avoir des êtres qui me soient inconnus ; dire' que par le fait même que je les nomme, ils me sont connus, c'est un jeu de mots, car il y a loin de cette notion générale à la connaissance détaillée et individuelle qui, seule, mérite ce nom. 11 nous est loisible de construire une philosophie entièrement objective. En s'achevant, elle rendra compte de tout l'univers, y compris
1) Ce qui suit est emprunté à The New Rationalism, pp. 364-496.
lUG LE nk(<-ki':alisme américain
(lu moi et de la connaissance, qui ne sont qu'une partie du vaste inonde. Le problt.-nie (qiistémologique se subordonne an problème cosmolo^nque, et reçoit sa réponse détinitive par ia solution de ce dernier ; elle est en même temps la sdluiion la plus décisive du prédicament égo-centrique, étant le dernier mot de 1' - analyse in situ - qu'il fallait tenter. Ainsi le réalisme, d'abord décrit comme un ensemble coliéreni d'hypothèses, pose ses principes, puis les applique à l'univers, et ainsi se prouve lui-même. Le réalisme de M. Sjjaulding ressemble beaucoup à celui de M. Holt : môme déduction spinozienne, avec moins de vigueur, un a})pareil logique })kis apparent, et des explications plus abondâmes, sans être toujours plus éclairantes ; même hiérarchie des entités allant du simple au comi)lexe ; le monde englobe aussi bien les subsistants que les existants ; quant aux relations qui constituent les êtres complexes, tels les êtres physiques ou biologiques, M. Spaulding aime à les nommer •• organisantes •?, mais il se £?arde bien de les appeler •• organi(]ues -. Dans cet univers dont il nous détaille le })lan, il trouve la place de la fonction de la conscience que nous aurons à décrire de près un peu plus loin.
i'oui' appn'cier les preuves du néo-réalisme, une question jir(''alable s'impose : nos auteurs ont-ils ('viu' le ^ prédicament égo-centrique -^ ^ C'est là, au fond, la question capitale. L'inlerj)rétation des aUtn^s jtreuves dt-pend de la réponse qu'on y fait. A-l-on le droit de jtarler de milieu, distinct et indcjiendant de l'organisme ( N'est-on pas, malgré tout, resté enfermé dans le sujet; ne coniinue-t-on pas à- ignorer tout ce qui le dépasse^ Et que signitient les distinctions entre l'objet et le sujet, entre les ditlérents
l'épistémologie réaliste et ses preuves 197
termes ou relations, si tout se passe à l'intérieur do la conscience ? L'idéalisme admet toutes ces distinctions obvies, mais il les interprète autrement : tout ce que nous pouvons dire d'intelligible et d'indubitable, au sujet du monde, c'est qu'il est avec nous dans des relations données et inexpri- • mables. On n'a pas le droit de néglii^er une relation qui affecte aussi universellement les objets ; loin de la déclarer pour cela sans importance, il faut y voir la caractéristique principale de toute réalité. Le tort des réalistes est de vouloir la réduire à une relation objective, alors qu'elle doit être absolument unique en son genre ').
Sans doute, on aimerait de voir les néo-réalistes répondre plus explicitement à ces difficultés. Ils semblent, malgré leurs affirmations, ignorer le fameux « prédicament •• plutôt que le résoudre. Ils l'ont dépassé en fait, et non sans de bonnes raisons, mais on préférerait savoir comment ces raisons rencontrent celles des adversaires. Tout com[)te fait, elles sont bonnes, il fout le redire. Si le » prédicament « est négligea 1)le, ce n'est point parce qu'il est universel, mais parce qu'on se rend compte de ce qu'il est sans influence sur la connaissance du réel ; ce n'est point là une induction, mais une de ces constatations absolument générales, antérieures à l'induction comme à la déduction, qui sont à la base de toute épistémologie. On a beau examiner ce qui est présent à la conscience, on n'y trouve directement que l'objet ; la relation au sujet est le résultat d'une
1) Telles sont, en somme, les objections de Miss M. W. Calkins, The Idealist to th.e Realist. Journ. Phil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp 449-45S ; Mr. Muscio's Criticism of Miss Calkins' Reply to the Realist, ib., IX (1912), pp. 603-606; Idealist to Realist, Once more : A Reply, ib..Xl (1914), pp. 297 298 ; J. B. Prattt, Pro/essor Perry's Proofs of Realism, ib., IX (1912), pp. 573-580 ; Isaac Husik, Theory of Independence, ib., X (1913), p. 353. M. Bernard Muscio, Miss Calkins' Reply to the Realist, ib., IX (1912), pp. 321-327, et M. J. E. Turner, Miss Calkins on Idéal ism and Realism, ib., XI (1914), pp. 46-49, ont fait d'utiles critiques.
élaboration ultérieure. Dira-t-on que, lorsqu'on considère l'objet, cette relation doit, par dé-finition, rester ignorée et qu'elle ne peut jamais être connue pour ce qu'elle est^ Mais c'est supprimer toute connaissance du moi, et en fait, l'épistémologie idéaliste se garde bien de s'engager dans cette voie. Les idéalistes croient découvrir par l'analj'se du donné la notion de sujet, et ils raisonnent sur celle-ci comme sur un objet quelconque. Si le sujet et sa relation à l'objet n'(^tait pas quelque chose de réel, si l'on ne pouvait le décrire d'une certaine faron, l'épistémologie s'enfoncerait dans le néant. Certes, nous ne savons que ce que nous pouvons connaître. Mais nous pouvons connaître de bien des manières ; des choses peuvent exister sans être connues dans le détail ; nous pouvons savoir qu'elles sont indépendantes de nous et du fait de notre connaissance. Mieux encore, la connaissance nous met toujours en présence d'autre chose, ou plutôt de quelque chose : elle s'oublie elle-même. Ce n'est pas seulement son attitude naturelle, c'est son orientation nécessaire.
Plutôt que de s'attarder sur cette relation abstraite, il faut étudier ce qui se présente à l'esprit, objet physique, logique, mathématique, ou sujet conscient, tracer les cadres généraux qui leur sont communs. C'est le mérite des néo-r(''alistes de l'avoir com[)ris. Au lieu de discussions verbales, il faut aller à la réalité concrète, préciser la nature et les relations du sujet et de ro1)jet. Il n'est pas absolument impossible a p)inri que la c(^nnaissance vague du sujet dans le '•je pense -^ nous ajtprenne quelque chose sur sa nature et sur celle du monde, comme le veut M. Pratt. Mais, en fait, puisqu'il faut dépasser le - [)rédicament égo-centrique •', on voit qu'on ne peut rien en conclure. Il faut, en somme, clore la stcMÙle discussion épistt'mologique de lidéalisme et du n'alisme. Le réalisme consiste à se
l'épistémologie réaliste et ses preuves 199
tourner vers l'objet ^). En ce sens, les descriptions de MM. Perrj et Holt sont particulièrement suggestives. Elles ont le tort, surtout celle de M. Holt, de ne s'attaclier qu'à la - forme •', à la ~ structure •' de la réalité, sans nous faire comprendre ce qu'elle est en soi. Nous savons bien que cette question, s'il faut les en croire, n'a pas de sens, qu'elle révèle une indiscrétion métaphysique dont ils croient que l'humanité s'est corrigée. Mais, ne leur en déplaise, ces questions continuent à se poser et à réclamer une solution. Il n'y a pas de relations sans termes rapportés, et à propos de tous on peut se demander comment ils sont. Pas plus que les néo-réalistes nous ne faisons de la matière et de l'esprit deux catégories primitives dont nous aurions l'intuition complète sans aucun examen. Mais nous persistons à croire, avec la philosophie ancienne, qu'il importe de savoir ce qu'ils sont. Il faut, pour cela, procéder, non par intuition, mais par raisonnement. Sur ce point, Aristote et saint Thomas seraient d'accord avec les néo-réalistes. L'intuition vague du moi, quelque certaine qu'elle soit, est stérile. Nous connaissons d'abord les objets, puis nous avons conscience de les connaître, et nous percevons aussi nos sentiments. Dans cette conscience, nous saisissons le moi. Pour le connaître véritablement, il faut se représenter sa tendance foncière vers ses différents objets, ou ses diverses facultés. En raison de cette proportion, on se rendra compte qu'il doit être capable de se les assimiler
1) M. Schiller a reproché à M. Perry de persister à reprendre l'inutile problème du réalisme et de l'idéalisme, sans aucune portée concrète. Cf. compte rendu de Perry, Près. Phil. Tend.. Mind, N. S XXII (1913), pp. 282-284 ; Professor Perry's Realism, ib., XXII (1914), pp. 386 392; Realism, Pragmatism and William James, ib., XXIV (1915), pp. 516-521 ; et les réponses de M. Perry, Realism and Pragmatism, ib.. XXII (1913), pp. 544-546; Dr. Schiller on William James and on Realism, ib., XXW {\9\5), pp. 240-243. Le réalisme *est précisément l'attitude conséquente qui consiste à prendre l'objet pour ce qu'il est ; ce n'est pas, vu les antécédents historiques, un mérite de mince importance.
tous, étendus ou inétendus, présents ou absents, composés ou simples. Et l'on en conclura que si l'esprit est intimement lié à l'organisme, au jtoint de ne former qu'un être avec lui. il le dépasse cependant par un autre as])ect. Il possède une activit('' propre, quoique non isolc'e, qui fait conclure qu'il est un principe simple, inétendu. Ce principe, quoique uni à l'organisme, n'est pas soumis exclusivement à ses conditions d'existence. ( )n en déduira que, après la dissolution de l'organisme auquel il a donné la vie et l'activité, il peut exister seul ; c'est la raison de l'immortalité personnelle '). Voilà, certes, une notion de l'esprit un peu plus complexe que celle de l'idéalisme courant. Les néo-réalistes ne sont pas près de s'y rallier pour le fond ; la divergence tient ici à des questions de principes sur la nature même de la métaphysique. Mais on peut constater avec plaisir un accord réel sur la question de méthode.
Un princi])e essentiel de la méthode réaliste, nous l'avons déjà vu, est celui des relations externes. M. Dewey l'a appelé '• la traverse qui mène au réalisme - et il n'a pas cru pouvoir s'y engager ^). Sans soutenir le moins du monde la doctrine théorique des relations internes, M. Dewey doute qu'on puisse appliquer, sans plus, la doctrine opposée à la connaissance. Sait-on bien si l'objet de la connaissance n'est pas modifi('' dans sa notion du dans son existence, lorsqu'il devient objet de connaissance ? Cela est vrai lorsqu'on considère. la connaissance à l'état achevé, mais non quand
1) Telle est la méthode suivie par saint Thomas et ses continuateurs. Voir, par exemple, Summa Theoloffica, I, q. 87, a. 1, et le développement dans les questions 75-89 de la même partie : ou encore le commentaire sur le -ip\ •l'jyf,d'Aristote et les exposés modernes : Sertillanoes, Saint T/iomas d'Aquin, II, Paris, Alcan, 1910, pp. 79 ss. : et Mercier, Psychologie. 8* éd., Louvain, 1908.
2) The Short-Cut ta Realism Examined. Journ. Phil. Ps. Se. M.. VII (1910», pp. 553-557. Voir la discussion avec M. Spauldinq à ce sujet, ib., VIII (Wll), pp. 63-79, 560-579.
l'épistémologie réaliste et ses preuves 201
on envisage son dynamisme. La connaissance est un mouvement, un acte de la vie consciente ; elle progresse par une transformation continuelle de l'objet , à la fin de l'investigation, celui-ci est devenu tout différent de ce qu'il était au début. Puis, la connaissance n'est pas sa fin à elle-même. Elle prépare l'action ; par celle-ci le sujet modifie la réalité environnante. Ainsi la connaissance inerte que décrivent les néo-réalistes est un type irréel.
Cette critique, on le voit assez, ne fait que répéter les confusions pragmatistes entre l'intelligence et l'action ; pour être ordonnée à celle-ci, la première ne se confond pas avec elle. La réaction du sujet sur l'objet est un résultat de la connaissance, mais elle ne lui est pas essentielle. Enfin rien ne permet de douter qu'on puisse appliquer à l'épistémologie la théorie externe des relations : si elle est valable en soi, elle pourra s'appliquer partout où il y a des termes et des relations ; il faudra seulement examiner pour chaque cas si une relation est interne ou externe. Aucune raison a priorn ne s'oppose à ce que la théorie externe se vérifie. Nous ne pouvons ici que répéter avec M. Spaulding et accentuer ce que nous avons dit il y a un instant : en dehors de relations exprimables, on ne conçoit pas ce que peut être le rapport qui existe entre l'objet et le sujet.
Si cette relation n'a pas pour nous un caractère particulièrement mystérieux, nous ne partagerons pas le scepticisme de M. Fite ^) qui voudrait éviter la difiiculté métaphysique en considérant davantage le milieu social. On peut, dit-il, douter de l'existence de son pupitre ou de son fauteuil — les deux seules pièces du mobilier du criticiste anglais ou américain ; — mais qui peut douter de l'existence des autres hommes l Qui peut sérieusement se deman-
1) The Theory of Independence, Once More, Joiirn. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 546-551.
dor si nous entrons en relations avec eux ? Peut-être cette relation pourrait-elle servir de type à toute relation r^pistërnologique. M. Fite oublie que les choses, le milieu social aussi bien que l'autre, ne nous sont connues que comme des êtres présentant d'abord et surtout des caractères fondamentaux objectifs : ce sont des choses douées de qualités, placées dans des relations déterminées. Pour justifier la connaissance que nous en avons, il faut utiliser ces notions objectives en elles-mêmes ; les soi-disant intuitions de la réalité sociale nous ramèneraient tout au jilus au réalisme bâtard du pragmatisme.
Une difficulté plus sérieuse est celle de M. Husik ^). Le procédé de M. Perry n'est-il pas un peu soumiaire ? L'indépendance, bien qu'exprimée par un mot négatif, est un attribut positif ; mais de plus on peut douter si l'énumération des modes de dépendance est complète. M. Perry, par exemple, n'a parlé de causalité qu'au sens scientifique, phénoménal du mot. M. Husik, qui a lu d'anciens scolastiques, voudrait qu'on ne passe pas sous silence leur doctrine de la causalité métaphysique, de 1'- activité créatrice •', comme dit dédaigneusement M. Perry. N'est-ce pas elle, au fond, qui inspire les théories idéalistes, bien qu'on ne la nomme jamais ^ Ce dédain nous parait, en elïét, maladroit. Si cette théorie de la causalité n'est guère à la mode, elle n'est pas tout à fait négligeable -). Le silence de M. Perry à ce sujet tient' à un défaut capital du iK'o-réalisme sur lequel nous reviendrons plus tard : l'absence d'une métaphysique de l'être et de la connaissance. Seule une pareille doctrine
1) Theory of Independence, Joiirn. Phil. Ps. Se. M., X (19I3I. pp. 347-353.
2) Voir ce qu'en dit M. Douolas Clyde Macintosh, /s Realistic Epistemo lofi^ical Monism Inadmissible? Joarn. Phil Ps. Se. M., X (1913). p. 704. Nous nous sommes explique un peu plus longuement sur cette notion dans nos Remarques métaphysiques sur la causalité, Annales de l'Institut Supérieur de Philosophie, IV, Louvain. 1920, pp. 221-267.
l'épistémoloCtIe réaliste et ses preuves 203
résoudrait les antinomies que n'osent affronter les descriptions plus ou moins biologiques des néo-réalistes.
Enfin, une dernière difficulté nous permettra de serrer le I)rol)lème épistémologique de plus près. Le critique toujours averti qu'est M. Lovejoy voit dans le néo-réalisme une contradiction foncière : le monisme épistémologique serait en opposition formelle avec le réalisme '). Si l'objet de la connaissance est immédiatement présent à l'esprit, et si tout ce qui est connu est réel, comment l'erreur est-elle possible ? Comment expliquer la relativité des sensations dans un monde si objectif? Quelle place trouver, dans cet univers, pour des phénomènes aussi manifestement subjectifs que les sentiments personnels, les désirs, les résolutions ? En résumant, dans le cliapitre suivant, les réponses des réalistes à ces questions, nous aurons achevé l'exposé de leur théorie de la connaissance, et nous pourrons l'apprécier dans son ensemble.
1) Cf. Reflections of a Temporalist on ihe New Realism. fonrn. Phil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp. 589-599; Realism versus Epistemological Motiism, ib., X (1913), pp. 561-572; On the Existence of Ideas, The John Hopkins University Circular, 1914, n° 3, pp. 42-99.