CHAPITRE PREMIER
L'Évolution réaliste de la Philosophie américaine
Il y a quelque vingt ans on ne parlait guère de la philosophie américaine. Une psychologie sociale sommaire ne voyait aux Etats-Unis qu'une nation de chercheurs d'or et de brasseurs d'affaires, étrangers aux préoccupations de l'esprit. Appréciation dédaigneuse, qui ne fut pas toujours sans fondement. Emancipée dans l'ordre politique, l'Amérique restait, intellectuellement, une colonie de l'Europe. Les systèmes philosophiques qui se partageaient la faveur des vieux collèges ou des universités plus récentes, avaient été importés de l'Ancien Continent, la plupart du temps avec les professeurs mêmes chargés de les enseigner. Le positivisme, le matérialisme, la philosophie écossaise du sens commun, et enfin l'idéalisme gardaient les marques de leur origine .
Après des luttes plus ou moins vives, le succès final de l'idéalisme semblait consacré. Quelques isolés défendaient encore des théories issues des doctrines écossaises. Mais la masse des professeurs et du public, assez restreint, qui s'intéressait à la philosophie, était acquise aux tendances idéalistes. Depuis qu'en 1867, William T. Harris avait
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donné le hraiiU' au " iiiouvcinent de Saiui-Louis -, on répétait. av<'c une sorte do ferveur pieuse la devise de la nouvelle école : •• La philoso})hie ne fait pas le pain, mais elle dctnno trois choses : Dieu, la liberté et l'immortalité -. Il sullit de parcourir les dix ou douze premières années de la Philosojihical Reineio, pour voir s'affirmer (•(•mnic un doi^mc incontesté, cette ~ philosophie de l'Absolu -^ dont le nom même défiait les vicissitudes du temps. A Harvard comme à Cornell ou à Herkeley elle était la })hilosophie officielle. J-es historiens, constatant la vogue de cette philosophie, ont cherché à la rattacher à des tendances foncières de l'esprit américain : triomphe su}trème, l'idéalisme devenait la i)hilosophie nationale. A travers Emerson on remontait aux tendances mystiques des puritains et des théologiens calvinistes ').
A vrai dire pourtant, [»as plus que les autres écoles, celleci n'était éclose spontanément en Amérique, llarris et ses compagnons lisaient et méditaient Kant et Hegel ; ils les traduisaient en anglais et tout leur rêve était de hausser leurs compatriotes à l'intelligence de cette sul)lime doctrine. Leurs successeurs trouvèrent leur tâche bien simjilitiée par les travaux de l'école d'Oxford. Les ouvrages de Tlhimas llill ("iit'cn, d'Kdward ("aird et de F. 11. Hradlev sont les sources oii salimente leur [lensée, sans ([u'ils y apportent de notable contribution originale. Ils se re}»usaient dans ce monisme métaphysiijue et vaguement religieux (jui t'ournissait t(»in" à lonr matière à des analvses critiques de la sensation et d»' lapensée, et à des élévations sur la destinée. A [lart quel(|ues ditléronces de ton. itn pourrait chercher à Oxford l'expose des idées américaines et en Amérique
DCf. M*riooN MoNKOE Cuhtis. dans Ukbkhweci, Gnindriss der Geschichte der Philosophie. IV, 11* éd. Berlin. 1916. î; 82. p. 635 ; Woodhridoe Riley, Americon thniif^'ht front t'nntanism to Pragnuitism. New-York. 1915. p. 277.
L'KYOLUTIOiN REALISTE DE LA PHILOSOPHIE AMÉRICAINE "S
l'expression des théories néo-hég*éliennes ou néo-kantistes d'Oxford. Il advint même en 1900 qu'un professeur de Harvard, M. Josiah Royce, exposa, en qualité de « Gitlbrd lecturer *' les idées communes aux deux groupes de philosophes, devant un brillant auditoire de (Grande-Bretagne ^). Dans ces conférences, après avoir dédaigneusement traité le réalisme de conception dépassée, M. Royce faisait de l'idéalisme absolu le dernier mot de l'évolution philosophique. Il invitait son auditoire à admirer dans le monde physique et moral, par delà la relativité des phénomènes, l'Absolu ineffable, seul Etre, fond inépuisable de l'Univers ; devant cette auguste Réalité qu'on peut deviner et entrevoir sans la comprendre, il s'abimait dans des sentiments de respect et de confiance vaguement religieux.
Etait-ce vraiment là la philosophie américaine ? Ses origines étrangères ne nous empêcheraient pas de le croire : que d'idées semées dans un pays ont attendu pour germer et fructifier d'être transportées dans un autre terrain ! Le véritable auteur d'un système n'est pas celui qui en a esquissé' la première ébauche, mais celui qui en a achevé l'exposé définitif. La pensée moderne surtout est devenue d'une infinie complexité. Elle ne s'isole pas : elle doit ses inspirations à tous les pays comme à toutes les personnalités. Et ce serait supprimer à peu près entièrement, ou du moins mutiler gravement la pensée d'un homme ou d'une nation que d'en retrancher tout ce qu'elle n'a pas strictement trouvé en elle-même. Mais les philosophes idéalistes du Nouveau Monde n'ont, en somme, rien ajouté au système très achevé qu'ils recueillaient des mains de leurs collègues d'Angleterre. Et puis, la vraie pensée nationale
1) Cf. J. Royce, The World and the Individual, 2 vol. New- York, Macmillan, 1900-1901.
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(le l'Amérique s'est bientôt manifestée, et dans un sens tout opposé. C'est cette direction nouvelle qu'il nous faut étudier.
Tandis que les philosophes vivaient encore exclusivement d'eniprunts étrangers, la vie scientifique, comme la vie sociale de l'Amérique s'organisait en pleine indépendance. Les Etats-Unis n'étaient plus le refuge précaire d'émigrants mal assimilés; ils devenaient rapidement le domaine d'une vaste nation dont la vie éct>nomique se sutfisait à ellemême ; elle allait bientôt menacer les privilèges du vieux monde par l'invasion de ses produits. De même sa politique sortait de son effacement pour s'attirmer d'abord dans le continent de Monroe, en attendant d'intervenir de façon décisive dans le gigantesque conflit mondial. Un peuple d'une vitalité aussi riche, devait avoir un équipement intellectuel coiiiiilel. Et de fait, depuis un quart de siècle, l'Amérique pouvait rivaliser avec les vieux pays dans le domaine des sciences positives. Qu'il s'agisse de sociologie ou d'anthropologie, de zoologie, de biologie ou d'anatomie, de mathématiques ou de physique, les savants américains s'imposent à l'attention. Des musées et des bibliothèques d'une richesse inouïe, des universités splendidement dotées leur permettent d'élaborer des travaux originaux et sérieux. On se fera une idé<' de la somme de travail et de recherches que fournissent ces institutions, si l'on songe au fait que voici : une liste des principaux périodiques américains consacrés eu' professa à la seule psychologie, ne compte pas moins de seize numéros. De cette activité si développée devaient sortir spontanément des réflexions critiques, des essais de synthèse, en un mot, des conceptions philosophi(iues. ("est ce (pli arriva, et ce ne fut pas à l'avantage (If l'idéalisme.
A peine M. Koyce avait-il tini d'exposer en Ecosse la (kntrine de l'.Absolu, expressicwi définitive de la philosophie, que ses auditeurs pouvaient entendre un autre philo-