CHAPITRE II La critique de Tldéalisme
Il n'est pas facile de retracer les controverses entre idéalistes et réalistes. Le nombre des publications, la variété des points de vue, la confusion des attaques, des réponses et des répliques rendent l'orientation malaisée. Thèses et arguments se croisent et ne semblent guère se rencontrer. Les notions initiales sont contestées. La mieux assise n'est pas la définition même de l'idéalisme. Que de fois les auteurs pris en cause par les réalistes n'ont-ils pas protesté que leur pensée était travestie ! Tantôt à l'aide de textes historiques, tantôt au nom de leurs propres convictions, ils ont affirmé que l'idéalisme, ou du moins leur idéalisme, n'était pas celui que critiquaient les novateurs.
Il faut donc d'abord nous demander comment les réalistes se représentent la philosophie qu'ils attaquent, et les arguments sur lesquels ils croient qu'elle s'appuie. Nous pourrons ensuite exposer la réponse qu'ils font à ces arguments et les preuves qu'ils avancent contre l'idéalisme.
La méthode historique n'est guère le fait des néo-réalistes. Plutôt que de se perdre dans le fouillis des systèmes et des interprétations contradictoires, ils préfèrent s'en tenir à l'aspect général des doctrines et en retrouver les
ar^^^uments et le déveloj)i>eiiieiit logique. Sans doute, ils esquissent de-ci de-là un raccourci de l'évolution de l'idéalisnie, mais ils se [»réoccu})ent plutôt de saisir nettement les idées essentielles (juc de fouiller les documents du passé. S'ils dilforcnl i>arfois dans l'appréciation historique, ils sont tous d'accord sur la notion de l'idéalisnio.
'• D'une manière générale, écrit M. Fullerton, nous pouvons définir l'idéalisme en disant que c'est la doctrine suivant laquelle toute existence est une existence mentale. Loiîi de regarder le monde extérieur comme un au-delà da l'esprit, indéj)endant de celui-ci, il soutient que le monde ne peut avoir son être que dans la conscience •' ').
^ Le nom d'idéalisme, dii M. Me Gilvary, semble être donné généralement aux théories qui regardent toute réalité comme constituée par des expériences ou par l'P^xpérience. C'est l'opinion qui ne reconnaît aucune réalité restante après qu'on a fait l'inventaire de toute l'expérience - '). r)'uiie manière })lus générale, pour l'idéaliste, l'univers est de nature mentale ou psycliique ; il est essentiellement constitué par sa relation à une conscience ou à un grou[)e de consciences. Telle est la thèse contre laquelle s'insurgent les signataires du - programme « ^1. Ou i)lut6t, cette thèse métaph^'sique, comme telle, leur est assez inditTéxente : que le monde soit physique ou i)syciiique. c'est une i>roposition à (U'iiionlrer et à juger, comme toutes les autres, d'après la valeur de ses [>reuv(^s. La question de la valenr du réalisme ne se confond pas avec celle du matérialisme ou du spiritualisme ■•). La morale que les idéalistes déduisent de cette
1) Introduction ta Fhilosophy, p. 187.
2) l'he Chicago « Idea » and hiealisnr. Journal of Philosophy, Psychology and Scientific Methods, V(19(»8), pp 593-.'i94.
3)Ct. New Realism, pp. 10, 472, 474: Marvin, First Rook in Metap/tysics, 1912, pp. 187-1H8; SPAULniNC, New Rationalism, pp. 74, .108-310 323-324. 4) Cf. New Realism, pp. 32, 474.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 25
métaphysique, est moins encore en cause. Le - message » de l'idéalisme, comme aiment à s'exprimer les Anglo- Saxons, consiste en la révélation de la suprématie de l'esprit ; le monde est dominé par les valeurs morales ; rien ne peut prévaloir contre elles; la Vérité, la Bonté, la Beauté sont éternelles et souveraines. Le réalisme ne contredit pas nécessairement ces aphorismes, encore que d'ordinaire il les entende un peu' différemment '). La prédominance des valeurs spirituelles ne suppose même peut-être pas nécessairement des affirmations métaphysiques sur la nature du monde ^). Ce qui caractérise l'idéalisme, et ce qui provoque l'opposition réaliste, c'est une combinaison spéciale de morale, de métaphysique et d'épistémologie. Ses affirmations métaphysiques, établies en vue d'une philosophie de la vie, s'appuient préalablement sur une théorie de la connaissance. M. Perry a bien mis en lumière cette doctrine centrale de l'idéalisme : « L'idéalisme, dit-il, est une forme de spiritualisme dans laquelle l'homme, l'individu fini, est considéré comme une représentation microcosmique de Dieu, l'Lidividu Absolu. La nature spirituelle de l'homme est une révélation du principe de la réalité et ses idéals font soupçonner la réalité parfaite et éternelle -^ . En examinant sa méthode et ses arguments, « nous trouvons que l'idéalisme repose fondamentalement sur une théorie de la connaissance . La suprématie de l'esprit est déduite de la théorie de la priorité de la conscience connaissante ellemême par rapport à tous les objets avec lesquels elle est en relation. Toutes les choses, prétendent les idéalistes, sont avant tout des « objets « , et être objet signifie nécessairement être " pour -^ quelque cliose, être en un certain sens l'expression ou la création d'un " sujet :». Ce qu'on
1) Voir plus loin, le chapitre intitulé : La théorie des valeurs.
2) Cf. Spauldinq, New Rationalism, pp. 52-5'i.
appelle le '. inonde extérieur -^ étant ainsi réduit à la connaissance, et la connaissance étant conçue comme spirituelle, la suprématie de l'esprit est établie. L'alfirmation de la priorité de la conscience connaissante , l'affirmation que Vêtre est dépendant de ta connaissance quon en a, peut donc à juste titre être regardée comme le principe fondamental de l'idéalisme. Ce n'est qu'à la lumière de ce principe que l'on peut comprendre, soit l'application de l'idéalisme, soit son mouvement dialectique interne •• ').
D'accord avec les idéalistes pour affirmer la nécessité des '• valeurs ", des '• idéals -, les réalistes s'éloignent d'eux de toute la distance qui sépare des conceptions métaphysiques et épistémologiques très divergentes. On aurait donc bien tort do prétendre que le débat est sans objet ^). Le principe de l'idéalisme ainsi schématisé paraîtra peut-être réduit à des termes un peu simplistes, et les formes de l'idéalisme sont si nombreuses et si mêlées d'autres doctrines qu'on ne l'y retrouve pas toujours à première vue ^). Il ne s'agit pas ici d'idéalisme et de réalisme artistique et littéraire "•) ; et quiconque a suivi le mouvement philosopliique moderne doit bien reconnaître que l'idéalisme, — en particulier celui de Berkeley et celui des néo-hégéliens anglo-saxons, — s'inspire de ces thèses.
Les réalistes ont d'ailleurs décrit à plusieurs reprises l'évolution interne de l'idéalisme ''). Tout le monde con-
1) Présent Philosophical Tendencies. pp. 113-114.
2) Cette objection a été faite par des critiques favorable», pourtant, aux néoréalistes. Cf. Morris Raphaël Cohen, The New Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M,, X (1913), pp. 197-198 ; G. Dawes Hicks, compte rendu de The New Realism, dans Hibhert Journal. XI (1912-1913). p. 890.
3) M. Roy Wood Sellars fait à ce sujet d'utiles remarques : Cf. Critical Realism, pp. 135-136.
4) Cf. FuLLERTON, Introd. ta Philosophy, pp. I8(vl87.
5) Les principaux exposés historiques de l'idéalisme par les néoréalistes sont ceux (le MM. Pf.rry et Montaoue, dans The New Realism, pp. 2-1 1, 251-252; PERKy. Présent Philosophical Tendencies, pp. 113-1(33; Spaulding. The New
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 27
vient quft cette doctrine s'écarte notablement de l'idée que nous nous faisons spontanément du monde et de nousmêmes. Comment donc est-elle arrivée à dominer d'une manière aussi absolue la philoso})liie moderne ^
Pour le sens commun, l'ingénu luui initié aux mystères de l'épistémologie, la connaissance est une chose très simple : l'objet est là, il est présent, il est tel qu'il apparaît. Il y a bien un sujet connaissant, mais il n'y a point d'intermédiaire entre lui et l'objet ; et comme la connaissance n'est que cette présence de rol)jet au sujet, sans aucune intervention de la part de celui-ci, le sujet ne déforme aucunement l'objet qui lui est présenté. La conscience est un phare qui projette sa lumière sur les objets. Cette théorie simpliste de la connaissance, si tant est qu'on puisse l'appeler théorie, c'est le réalisme naïf.
Mais certains faits vont bientôt attirer l'attention sur la complexité réelle de la situation. Les erreurs, les illusions de toute sorte, les hallucinations viennent révéler un monde de choses qui ne peuvent pas être telles qu'elles apparaissent. Les rêves nous transportent dans un monde qui peut être fort diiférent de celui de l'état de veille ; en tout cas ils nous font croire que nous posons des actions incompatibles avec le repos que notre corps a gardé. Les illusions spatiales nous sont révélées par l'expérience. Le raisonnement et l'observation nous apprennent que les perceptions suivent à quelque distance dans le temps l'existence du phénomène qu'elles prétendent faire connaître. Certaines
' Rationalism , pp. 71-87, 203-372; Holt, The Concept of Consciousness, pp. 20, 77-102; Marvin, A First Book in Metaphysics, pp. 196-200; Fullerton, Introduction fo Pfiilosophy, pp. 181-186; sans compter une foule de réflexions et de suggestions particulières. Nous avons dégagé de ces vues des différents auteurs un tableau d'ensemble, image composite, sur lequel ils sont à peu près d'accord. Nous suivons surtout MM. Perry et Spaulding.
28 LE NÉO-RÉALISME AMÉRirAIN
conditions du milieu intluencont la perception. Enfin, nous (■<)nslatons que la stimulation directe de cellules cérébrales peut provoquer l'apparition d'objets qui semblent de même nature que ceux qui nous entourent habituellement. Ces contradicii(»ns dans l'expérience que nous croyions immédiate, nous montrent qu'elle est moins simple que nous ne le pensions. Entre l'objet connu et le sujet connaissant, il doit y avoir un intermédiaire, qui tantôt nous fait percevoir l'objet tel (ju'il est, tantôt nous induit en erreur. Cet intermédiaire, c'est l'idée, propriété du sujet, par laquelle il entre en contact avec l'objet. Les erreurs, les illusions de toute nature constituent un monde subjectif, mental, qui n'a d'existence que dans l'àme ou le sujet connaissant.
C'est dans l'étude des relations entre ces trois éléments — objet, idée, sujet — que l'idéalisme trouve sa source. Ce n'est [)as toutefois dans l'antiquité que cette philosophie a vu le jour. Les philosophes ^ idéalistes -> de cette époque, Aristoto, mais surtout Platon, ne sont nullement des idéalistes au sens moderne du mot. Affirmant au contraire l'indépendance des idées ou idéals par rapport aux intelligences humaines, ce sont plutôt des réalistes. A propos de Platon en particulier, vu la i>rédominance des idées de vrai, de bien, de beau dans sa doctrine, il faudrait plutôt parler d'absolutisme ou de rationalisme téléologique ; on peut même ap}teler sa doctrine un réalisme ').
L'histoire de l'épistémologie idéaliste ou subjeetiviste commence avec Descartes et Locke. Ils posent d'un côté l'objet, de l'autre le sujet ; celui-ci ne peut sortir de luimême pour atteindre l'objoi. Il ne le connaît que par l'idée ; de celle-ci, qui est en lui. il infère l'existence et les propriétés t\o l'objet. L'idt'c (»si une copie ou un etfet de l'objet. Mais cette copie est-elle fidèle ^ Cet etfet représente-t-il
l) Cf. Pehhy. Près. Pliil. Tend . pp. 114-ll.S; Spauldino, New Ration., p. 498.
LA CRITIQUE DE LiDÉALISME 29
adéquatement sa cause ? Descartes et Locke éliminent tous deux les qualités secondaires, qui n'ont, disent-ils, pas d'existence physique, mais sont des créations de l'esprit. La substance, principe des qualités primaires, ne nous est guère connue, ou même pas du tout ; le fait seul de son existence est garanti. Le réalisme naît" ou innnédiat peut être appelé un monisme épistémologique, parce que la connaissance suppose l'intervention d'un seul élément, l'objet. La nouvelle théorie est un dualisme épis/émologique, à cause de la présence d'un autre élément, l'idée; ce dualisme correspond d'ailleurs au dualisme métaphysique de l'esprit et de la matière. C'est encore un réalisme, mais un réalisme présentationniste ou représentationniste. On peut y voir, sinon le phénoménisme lui-même, du moins son antécédent immédiat, puisque la substance nous échappe, les apparences qu'elle produit dans le sujet étant seules connues.
Les successeurs de Descartes et de Locke sont plus radicaux. Berkeley supprime la notion de substance matérielle et j)répar(; les arguments qui serviront à éliminer toute substance. Dans sa métaphysique spiritualiste, il y a sans doute des esprits finis et un Esprit infini, Dieu, qui garantit l'objectivité des connaissances des esprits. Mais chaque intelligence est cependant enfermée dans ses idées. Les objets ne sont rien d'autre que les idées présentes à l'esprit. Le dualisme fait place à un monisme épistémologique, mais combien ditiereiit du réalisme naïf ! L'idéalisme subjectif est fondé,. au moins dans ses principes. Hume, plus conséquent que Berkeley, va supprimer la substance spirituelle, après la sul)Stance matérielle. Le monde n'est que l'ensemble des phénomènes actuellement donnés. C'est le positivisme ou le phénoménisme le plus strict. Les deux systèmes sont d'ailleurs également siibjectivistes.
Kant, le fondateur de l'idéalisme moderne — ou du subjectivisme, comme disent couramment les néo-réalistes, —
3U LE NKO-KKALISME AMf^iKKAl.N
combine différentes tendances. Il revient au dualisme épistémologique par la distinction des pliénomènes et-des choses en soi, qui, en agissant sur le sujet, ])roduisent les phénomènes ; mais ceux-ci sont modifiés })ar le sujet : ils le sont profondément, dans les lois mêmes qui régissent leur aspect; ces lois dépendent, en effet, des intuitions a priori et des catégories, lois de l'esprit, appliquées aux choses. Entin, le sujet lui-même est divisé en deux : il est transcendantal ou nouménal, et empirique ou phénoménal. Celui-ci fait pariic du monde de l'expérience et agit conformément à ses lois ; celui-là possède une existence et une activité d'un ordre essentiellement différent. Ce criticisme est un phénoménisme très avancé.
Les post-kantiens ont poussé plus loin les conséquences des doctrines capitales de leur maître. Dépassant son dualisme rétrograde, ils sont revenus au monisme épistémologique, en éliminanl l'inutile et inconnaissable chose en soi. lis ont élargi le })ouvoir normatif de l'esprit : la conscience n'est pas seulement le pouvoir créateur qui établit les types a priori de relations : elle est la source de toutes les relations quelles qu'elles soient. Kntin, les sujets transcendantaux particuliers et distincts se fusionnent en un seul Moi absolu, dont les esprits différents et leurs objets ne sont que les manifestations. Ainsi naît l'idéalisme absolu. D'après le caractère qu'il donne à l'esprit, il se partage en tendances diverses : intellectualiste avec Hegel, il tend à confondre l'Alisolii avec l'olijet des scieii<-es ; volontariste avec Fichle, il prend une direction morale, voire romantique, avec Sclu)penliauer, Hartmann, Eucken. Il se colore d'une teinte religieuse avec les néo-liéiiéliens ttu néokantistes anglais, (Ireen ci ( aird. cniiv autres. Sa marque distinctive est de rattacher à l'esprit toutes les lois des choses. Les idéalistes crititjues. intellectualistes de l'Ecole de Marbourg, ou volontaristes de l'école de Windelband
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 31
(Sudivestdeutsche Schule), sans poser tle thèses métaphysiques, s'attachent aux caractères normatifs îles sciences ; mais eux aussi ils les rattaclient à l'esprit.
Enfin le phénoménisme de Hume revit dans les systèmes ultra-positivistes de Mach et de Karl Pearson, après avoir déjà inspiré John Stuart Mill.
Au point de vue épistémologique, tous ces systèmes ojit ceci de commun qu'ils sont monistes et subjectivistes.
M. Spauldin<j- insiste avec raison sur le rôle de la notion de substance et des conceptions qui s'y rattachent dans l'évolution de l'idéalisme. La philosophie a été dominée, jusqu'ici, par cette catégorie, qu'Aristote avait empruntée au monde piiysique. L'univers est conçu comme un ensemble de substances distinctes, douées d'attributs caractéristiques, de propriétés diverses ; elles agissent les unes sur les autres et se modifient mutuellement par leurs actions et leurs réactions. Voilà le type sur lequel on se représente la connaissance. Sujet et objet sont deux substances séparées qu'il s'agit de mettre en relations. Ces relations, comme toutes celles du monde matériel, sont basées sur la causalité. Il faut donc s'attendre à voir une action et une transformation réciproque des deux substances en présence. De là vieni qu'on peut se poser des questions comme celles-ci : L'idée représente-t-elle exactement sa cause ? Le sujet, atfecté par l'objet, ne réagit-il pas sur celui-ci ? En un mot, quelle est la nature et la valeur de la connaissance? Que faut-il en conclure par rapport à la nature des êtres t > eux-mêmes ? -J|j'
Des doctrines aussi étranges à première vue, disent les néo-réalistes, doivent s'appuyer sur des raisons sérieuses. Quels sont donc, se demandent-ils, les arguments qu'on
32 LE NKO-KKALISMK AMÉRICAIN
peut faire valoir en faveur de Tidéalisme ? En les reproduisant, ils oui chen-lié à en exprimer l'essence, plutôt qu'à en répéter la teneur littérale, tâche d'autant plus malaisée que les auteurs idéalistes ne donnent pas toujours à leur argumentation une forme j)arfaitement logique ; ainsi l'interprétation qu'on donne de leur pensée ne laisse pas de provoquer parfois des protestations. Nous résumerons, dans les pages qui vont suivre, cette argumentation, telle qu'elle est présentée par les [)rincipaux écrivains réalistes.
Un premier argument, que M. Montagne appelle psychologique, se formule ainsi : - L'esprit ne peut avoir pour objet direct que ses propres idées ou états, et les objets extérieurs, si tant est qu'ils existent, ne peuvent être connus qu'indirectement, par une inférence, de valeur discutable et d'utilité douteuse -^ '). Cet argument discuté aussi |)ai' MM. KuUerton*), Marvin-*), P]wer^), n'est qu'une altirniation de l'épistén^dogie dualiste qui règne depuis Descartes et Locke. Il se complète d'ailleurs i)ar l'argument suivant, tiré de la relativité des sensations ; ou [dutot il s'identilie à peu [très avec lui, il v trouve un semblant de confirmation expérimentale ; le dualisme cartésien a été suggéré par ces phénomènes.
Nomltreux sont les faits qui portent à croire que le sujet connaissant joue un rùle capital dans la constitution de l'objet, tel qu'il lui apparaît . I ii objet vu à distance paraît plus petit ; ses formes changent avec la })osilion de l'observateur. Si je fais converger les yeux et que j'en ferme un. les objets situés près de moi sont vus plus petits, en même temps (jue phis raïqirocliés qu'ils ne le sont en réalité. Si je
1) New Realisin, p. 474.
2) Introduction ta Philosopfiy, pp. 36-42.
3) A l'irst Hook in Mctaphysica, p. 188.
■\)The Anti-Realistic How?Journ. Phil.Ps. Se. M., IV (1907), pp. 630-633.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 33
tiens les deux yeux ouverts et que je presse l'un des globes oculaires de manière à le déplacer, je vois double. Un bâton plongé dans l'eau — l'exemple est classique — paraît brisé. Un arbre, à distance, paraît gris ou bleuâtre, vu de près il est vert. L'eau tiède peut être chaude pour une main, froide pour l'autre. L'observation nous montre que toute perception est postérieure à l'existence de son objet : nous voyons des étoiles longtemps après qu'elles se sont éteintes au ciel ; et la plus simple sensation retarde sur son excitant de la durée des processus psycho-physiologiques qui précèdent l'aperception. Enfin, la théorie de Mûller sur les énergies spécifiques ne nous apprend-elle pas que les sensations sont créées spontanément par les organes, en réponse à des excitations de la nature la plus diverse i
Tel est l'argument de la relativité des sensations, ou l'argument physiologique, comme disent M. Montagne ') et M. Me Clilvary -).' Ne faut-il pas en conclure que '• les objets connus sont des constructions ou des produits Je notre expérience perceptuelle, puisque ce sont les sensations que nous éprouvons qui déterminent les objets que nous percevons " ^) ? L'argument repose, en somme, sur le fait de l'erreur, •• Nous pourrions dire, écrit M. Montagne, sans vouloir otfenser personne, que le subjectivisme est fondé sur l'erreur, et que le réalisme est fondé sur la , . vérité.^). ^;::^{
Voilà du reste la seule preuve inductive que ridéalisme fasse valoir. Il s'appuie généralement sur des arguments dialectiques. ^L Perry les a mis en vive lumière. Autant
1) New Realism, p. 475.
2) The Physiological Argument against Realism, /ourn. Phil. Ps. Se. M. IV (1907), pp 589-601.
3) MoNTAGUE, New Realism, p. 475.
4) New Realism, p. 300.
34 LE iNKO- RÉALISME AMKRICALN*
qu'il était possible, il a ramené ces raisonnements fuyants à des types définis. Il on a donné des formules saisissantes, leur a imposé des noms originaux, un peu surprenants à première vue, mais qui sont [)resque devenus classiques en Amérique et tendent à s'introduire chez les écrivains anglais. Les « réalistes du pro^^ramme - ont suivi fidèlement leur chef, qui, dès décembre 1909, avait lancé sa vi^i-oureuse critique de l'idéalisme '). A vrai dire, ses formules ont un peu varié ; mais c'est que les arguments eux-mêmes se confondent plus ou moins et l'on peut les aborder différemment. Même les preuves d'apparence empirique se ramèneni, au fond, à celle que nous allons étudier ; seule, celle-ci leur donne leur portée épistémologique.
l'u fait semble doiniiici' loute la théorie de la connaissance, c'est qu'il est impossible de sentir, d'imaginer, de penser quoi que ce soit sans le mettre en relation avec le moi. l^ref, aucune connaissance n'est possible que [»ar rap[)orl au moi. Tout cire est ce (pi'il est dans la conscience. Essayer de le concevoir sans relation avec la conscience, c'est encore lui donner cette relation, sinon ce ne serait plus le coijcevoir. Je tâche de me rendre comj)te de ce que serait l'objet en dehors de cette relation, et j'en cherche des exemples ; mais je ne puis les trouver, puisque les trouver, c'est encore un acte de connaissance, une intervention du moi. Je ne puis donc faire la comparaison entre l'objet sans relation avec le sujet et l'objet pourvu de cette relation. Si je tente de faire ccite comparaison entre l'éiai tle l'objet
I) The EgoCentric PreJicament. Journ. Phil. Ps. Se. M.. VU (I9t0), pp. 5-14. Conférence de décembre 1909 .i l' American Pliilosophicai Association ; cf. \'ew Realism, pp. 11-12. Il est impossible de donner une traduction adéquate de ce mot, qui signifie littéralement situation, embarras. Nous préférons garder le terme original, parce quil est déjà devenu technique en Amérique. Nous suivons en cela le R. P. A Blanche, dans un de ses excellents Bulletins de la Revue des Sciences pliilosop/uQucs et tfiéologiqucs, V (1911), pp. 130-133.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME. 35
avant et après qu'il soit connu par un autre sujet, j'introduis de nouveau mon moi pour la percevoir. Que j'essaie d'éliminer toute relation d'ol)jet à sujet, et je ne connais plus le sujet : si je ferme les yeux, je ne vois plus ; si je cesse d'y penser, je ne puis plus rien en dire. Le moi s'attache à l'objet comme l'ombre au promeneur ; il est même le seul élément persistant qui se rencontre dans l'infinie variété des êtres possibles.
C'est ce que M. Perry appelle '• le prédicament égo-centrique " ' ). C'est, dit-il, le principe fondamental de l'idéalisme. Sous une forme ou sous une autre, il se retrouve depuis Berkeley jusqu'à ses plus récents continuateurs. Sa formule varie, mais il reste le même au fond. Que Berkeley nous affirme que tout ce que nous connaissons est une idée, ou que les philosophes anglo-saxons contemporains nous déclarent que tout est expérience, leur pensée est la même. L'être n'est rien d'autre que ce qu'il est ou apparaît par rapport à un sujet. Le subjectif ou le mental, le spirituel est essentiellement inclus dans la définition de l'objet. Ce que nous pouvons dire de plus universel et de plus profond sur le monde, c'est qu'il participe à la nature du sujet. Vouloir dire ce qu'il est sans le sujet, c'est absurdité pure, c'est se mettre dès l'abord en dehors de tout ce qui est intelligible.
Une forme légèrement différente de l'argument est celle que Berkeley lui donne dans ses célèbres dialogues. Il le ramasse en une brève formule : " Quand je vois une tulipe, il est manifeste que les couleurs s'y trouvent réellement. On ne peut nier non plus que cette tulipe puisse exister indépendamment de votre esprit ou du mien ; mais que des objets immédiats des sens — c'est-à-dire toute idée ou combinaison d'idée — puisse exister dans une substance
1) Cf. art. cité et Présent Philosophical Tendencies, pp. 129-134. Pour ce qui suit, cf. op. cit., pp. 135-163.
qui ne pense p.is, c'est une contradiction évidente dans les termes ^ ^).
Pour Herkelej, les ol)jets ne peuvent donc exister que dans un esprit. Si ce n'est pas nécessairement dans tel esprit fini déterminé, ce sera du moins dans l'un ou l'autre des esprits finis, et, en tout cas, dans l'Esprit divin. Telle est la théorie, qu'on appelle, d'un nom peut-être inadéquat, son idéalisme sul)jectif. C'est un idéalisme pluraliste, non moniste.
Hume avait éliminé la notion de substance spirituelle. Mais, peu conséquent, il continue à parler de la nature mentale ou subjective des phénomènes. Son phénoménisme dissout d'ailleurs le monde et le sujet en autant d'éléments 1 qu'il v a d'états conscients associés. ..,->/
Le monisme idéaliste est sorti très naturellement du même ari>ument. La réalité est essentiellement relative à un sujet. Mais il est trop clair qu'il ne s'agit pas d'un sujet particulier. Les idéalistes ne se défont pas de la persuasion commune que la montagne continue d'exister lorsque le spectateur en détourne ses regards. Quand un observateur cesse de percevoir un objet, un autre peut le considérer. Du reste, la limitation même de notre esprit semble nous avertir qu'il est seulement l'expression d'une conscience plus large ; il participe à une vie qui le dépasse. Le moi qui intervient dans toute connaissance est d'ailleurs plutôt un moi universel, abstrait. 11 est donc naturel de conclure que tout objet n'est et n'est intelligible que par la conscience impersonnelle de l'Absolu, dans laquelle se tondent en unité les esprits individuels.
Les néo-idéalistes anglais, (rreen et Bradley entre autres,
I) Dialogues between Hylas and Phitonous, I. éd. Fraser, t. I, Oxford, 1901 p. 406.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 37
ont trouvé, dit M. Perry, un argument nouveau : il est tiré de l'unité synthétique de la conscience et de la théorie des relations. La réalité constitue essentiellement une unité ; le monde est un ordre de relations. Mais on n'obtient pas d'unité ni de relations en juxtaposant des éléments indépendants. La relation doit pénétrer ses termes et les modifier. Or, seule la conscience peut ainsi uniiier les éléments du monde ; son activité essentiellement synthétique révèle la nature profonde de l'Esprit Absolu dont elle est une manifestation. Ainsi le monisme idéaliste est la conclusion logique de la théorie des relations, et la seule explication plausible de l'unité du monde.
Mais la doctrine des relations internes, comme on l'appelle en Angleterre et aux Etats-Unis, joue un rôle plus important encore dans la philosophie idéaliste. M. Royce, l'appliquant au rapport de l'objet et du sujet, en déduit à la fois l'absurdité du réalisme et la vérité de l'idéalisme. Plaçons-nous, dit-il, dans l'hypothèse réaliste. Nous avons un objet connu et un sujet connaissant, supposés indépendants l'un de l'autre et sans relations. Si, en effet, ils étaient en relation, ils formeraient une unité indissoluble, et la thèse réaliste serait contredite par elle-même. Mais s'ils sont indépendants, c'est-à-dire sans relations, comment peuton encore parler de connaissance ? Un objet avec lequel nous n'avons pas de rapports est un inconnu, un néant pour nous. Le réalisme sombre dans l'agnosticisme. Par contre, si les relations entre l'objet et le sujet connu sont réelles, l'idéalisme s'impose. L'essence de la relation étant d'unifier et de transformer ses termes, l'objet est transformé par le sujet connaissant, comme celui-ci d'ailleurs l'est par l'objet ; l'univers résulte de la synthèse de ces relations \ enchevêtrées à l'infini. ■ . -^^1/
M. Spaulding, dans son dernier ouvrage, a poussé plus ■^— loin que ses prédécesseurs, MM. Perry et Montagne, l'ana-
lyse de cette théorie des relations internes. Il y a vu, non sans raison, le fondement niome de tout l'idéalisme et du sul)jectivisme, de quelque nature qu'ils soient. 11 remarque que le prédicament égo-centrique lui-même est fondé sur un ap[)el au moins inconscient à cette théorie. Encore une fois, il va sans dire que la descri])tion un peu fj^éométrique qu'il fait des systèmes, traduit leurs tendances latentes et obscures, plutôt qu'elle ne rapporte des arguments explicitement formulés.
La théorie des relations internes, selon lui, présente deux aspects, celui '• de la modification - et celui « de la réalité sous-jacente ^ . Dans un même système philosophique, on peut trouver, soit les deux aspects de la doctrine en question, soit l'ini d'eux seulement. Sous le premier aspect, cette théorie consiste à dire que ^^ si deux termes sont rapportés l'un à l'autre, V chaque terme in/fuence l'autre ; 2" les termes en rapport sont complexes ; 3" chaque terme isolé, serait différent de ce qu'il est en relation avec l'autre ; 4"^ les termes so)if ce quils sont parce qiiils sont rapportés à d'autres termes (théorie organique) -. L'autre sens de la théorie interne est le suivant : - si deux termes sont rapportés l'un à l'autre, qu'ils se modifient réciproquement ou non, il y a une réalité sous-jacente ou transcendante, qui est l'intermédiaire par lequel se fait cette relation, et sans lequel elle serait impossiVjle -^ ').
Le prédicament égo-centrique ne conduit à l'idéalisme que si l'on y ajoute cette théorie des relations. Pourquoi, en otTet, en conclut-on que l'objet est modifié par le sujet connaissant, sinon parce qu'on suppose que dans toute relation les termes sont transformés ?
1) New Rationalism, p. 197. Une grande partie du livre de M. Spauldinc est lonsacrée au développement des idées que nous résumons ici. Voir, enire autres, pp. 12-43, 70-87, 176-190, 203 372 passim.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 39
Malgré les relations étroites qu'il y a entre le phénoménisme et l'idéalisme o])jectif, ces deux systèmes s'inspirent d'une logique ditFérente. Le phénoménisme, comme l'idéalisme subjectif, est une « philosophie de la causalité " ; concevant, avec Aristote et la logique traditionnelle, le monde comme un ensemble de choses qui agissent les unes sur les autres, ces philosophies en concluent que, dans cette action, les êtres se modifient mutuellement ; la connaissance n'est qu'un cas particulier de cette relation. C'est une application de la théorie de la modification par les relations.
L'idéalisme objectif admet l'indépendance des objets par rapport aux esprits finis. Mais il fait du monde un système unifié dans une conscience unique, transcendante et absolue. C'est qu'il admet la théorie des relations internes basées sur une réalité sous-jacente. Il conçoit le monde comme un vaste organisme, une substance unique, dont les attributs sont liés à une réalité profonde, à peu près comme Locke et Berkeley concevaient les esprits finis, substances spirituelles douées d'attributs. z—
Le succès inouï de l'idéalisme est-il du uniquement à ces arguments empiriques ou logiques l Les néo-réalistes ne le croient pas. Il y a des motifs qui font moins appel à la raison qu'au sentiment esthétique, moral et religieux.
La grandeur imposante des systèmes idéalistes enfermant l'univers dans une formule comme ^ la Conscience de l'Absolu » devait flatter le désir d'unité et d'harmonie inné à tout esprit. Le respect avec lequel les absolutistes s'inclinaient devant l'unité ineffable, faiblement manifestée à la conscience individuelle, suggérait une attitude de recueillement quasi mystique.
L'idéalisme ne célébrait-il pas aussi le triomphe des valeurs morales ? Il exaltait les âmes en les associant à la puissance bienfaisante qui pénètre le monde. N'était-il pas
la vraie relit: ion des temps modernes ? '• Tandis que la science cherche, à éliminer l'équation personnelle et à bannir de l'esprit les es[)érances et les craintes, la relig-ion, elle, s'intéresse surtout à la personne et aux conséquences morales des faits. En d'autres termes, la religion est essentiellement un jugement sur la portée de la réalité pour la vie. (^r, l'idéalisme affirme que la réalité est fondée sur la vie et, en dernière analyse, gouvernée par ses intérêts. L'idéalisme ne se borne pas, comme la religion, à concevoir les choses dans leur action sur la vie ; il affirme qu'une telle conception des choses offre la seule véritable intuition de leur nature. 11 n'adopte pas seulement la méthode de la religion, il affirme la priorité de cette méthode sur celle de la science. Ainsi l'idéalisme vient à être identifié avec la religion et à être regardé comme son champion contre le naturalisme ^. - La thèse centrale de l'idéalisme, à savoir, que la conscience, spécialement sous forme de connaissance, est le principe créateur et le soutien des choses, reçoit ainsi une confirmation des idées régnantes concernant les relations de la science, de la religion et de la philosophie - '). Le pouvoir de suggestion des mots employés de préférence par l'idéalisme, son nom même, en imposent et attirent des adeptes ^).
D'autre part, la vogue de la psychologie, dont l'attitude sul)jective méthodique rappelle l'idéalisme, a donné à celuici une apparence scientifique. Les doctrines de la relativité des qualités secondaires, acceptées sans tntp de contrôle i>ar la physique et la physiologie ont paru une confirmation expérimentale de la théorie philosophique.
Enfin la faillite du réalisme naïf et du dualisme
1) Présent Phil. Tend., pp. lOfi-lO? ; cf. ih,. pp. :<8-39 et Part I. passim. Voir aussi Spauldinq, New Rationalism, pp. 204-205, 22,5 et notes.
2) Cf Fi'LLERTON, Essays in Honor of William James, pp. 7-8 ; Introduction to Philosophy, pp. 186-187; New Realism, pp. 16-19.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 41
épisténiologique, à propos du problème de l'erreur, a rejeté vers l'idéalisme tous ceux qui ne soupçonnaient pas la possibilité d'un réalisme critique qui admel irait en même temps le monisme épisténiologique ^).
Les réalistes ne se sont pas fait faute de répondre aux arguments traditionnellement invoqués en faveur de l'idéalisme. Et d'abord, que vaut le principe que nous ne pouvons rien connaître, à part nos états de conscience ? Est-il autre chose qu'une affirmation gratuite, contredite par les faits ? - Un processus conscient n'est jamais son propre objet, écrit M. Montagne, mais bien plutôt le moyen par lequel un objet autre que lui est connu. L'objet ainsi connu peut être un autre état mental, une chose physique ou une entité purement logique -^ ^). M. Fullerlon aime à exposer l'argument sous une forme empruntée à M. Karl Pearson. De cette formule il déduit la réfutation même de l'idéalisme. Selon M. Pearson, nous pouvons comparer la conscience à un employé d'un bureau central du téléphone. Il est en communication avec les abonnés par ses appareils. Il ne les connaît que par ce que les fils téléphoniques lui transmettent. Ainsi nous ne sommes en rapports avec le monde extérieur que par ce que les nerfs transmettent au cerveau. Tout ce que nous attribuons aux objets, vient des impressions que nous recevons. Jamais les choses ne nous sont données comme telles. Le toucher lui-même, qui paraît à première vue être une présence immédiate, dépend en réa-
l)Cf. New Realism, pp. 10-11, 251252, 300, 313-314,359-360; Holt, The Concept of Consciousness, p. 23 et note. 2) New Realism, p. 474.
lité (le riiitr'rveiiti(jn du sysirine nerveux comme les autres sens.
Mais n'cst-il })as contradictoire, dans l'iiypothèse idéaliste, de ji.irici' d'objets extérieurs^ L'employé du téléphone se faii une idée des ahoiniés parce qu'il a d'autres relations avec eux (jue celles de ses fonctions ; du moins connait-il d'autres liommes. Mais si n(jus sommes prisonniers de nos sensations cl de notre système nerveux, comment pouvonsnous même rêver un monde extérieur, autre que ces sensations ? D'où nous en viendrait la notion ? Dire que tout est idée, c'est supprimer la notion même d'idée, car c'est supprimer la réalité avec laquelle l'idée doit nous mettre en communication ^).
S'il est difficile de concevoir, dit M. Bernard ('. Ewer*j, comment nous pouvons '> sortir de nous-mêmes -, percevoir un objet distinct de nous, cette difficulté n'est pas d'un autre ordre que celles (jue présentent , par exemple, le mouvement, le changement ou l'espace. Ce sont des faits dont il n'est pas prudent de se demander le comment. Les matérialistes ne répondent pas à la question ; ils ne s'occupent que des intermédiaires physi()loi,''iques, nullement des phénomènes de la connaissance elle-même. Les idéalistes remplacent la transcendance, évidemment donnée, par une autre qui n'est pas plus intelliii;il)le. Le pragmatisme ne fait qu'envelopper le mystère de difficultés nouvelles j)our autant qu'il ne tombe pas dans le sul)jectivisme. Le plus sage n'est-il donc pas de s'en iciiir au fait élémentaire qu'admet le réalisme i
Mais la relativité des sensations, les erreurs, les hallucinations, les illusions, ne nous forcent-elles pas à nous poser
1) Cf. Introduction to Philosophy, pp. 38-44.
2) The Anti Realistic How? fourn. Phil. Ps. Se. M., IV (1907). pp. 630-633.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 43
le problème ^ Ne montrent-elles pas que le monde connu n'est qu'un monde déformé, un monde psycliique ? Non, répond M. Holt '), ces phénomènes n'ont rien de spéciliquement mental. Ils ont leur parallèle dans l'ordre physique. Il y a des machines qui agrandissent ou ra})etissent, en le reproduisant, un modèle donné, tout comme Vœ'û fait varier les dimensions des objets. La double vision résulte du fait que nous avons deux yeux, fonctionnant comme un stéréoscope. Un œil astigmate ne déforme pas les objets d'une autre façon qu'une lentille irrégulière. Le retard de la sensation sur l'excitant est dû à des lois physiques : les actions physiologiques qui conditionnent la sensation s'accomplissent dans le temps, comme toute action matérielle. De même que notre œil, la plaque photographique est impressionnée par les astres éteints. Les erreurs de qualité ont aussi leurs correspondants dans le monde physique. Le contraste visuel ou auditif existe pour les plaques photographiques et les membranes acousti({ues, comme pour l'œil et l'oreille. Les oscillations de l'attention rappellent les changements d'intensité des vibrations d'une membrane plus ou moins tendue. Si un objet exposé à la lumière se colore de nuances diverses et changeantes, c'est que les rayons lumineux atteignent l'objet sous un angle d'incidence variable ; la lumière rédéchie varie donc également. Des impressions en apparence aussi subjectives que le vertige et les autres affections du sens de l'orientation, s'expliquent en termes d'inertie et d'élasticité par la théorie de Mach-Breuer. Les images consécutives positives se rapprochent des « décharges consécutives ^ de la physiologie, qui en sont sans doute la cause. Les images négatives ont pour pendants les clichés négatifs de la photographie. Leurs couleurs complémentaires peuvent se rapporter à une disposition spéciale
1) New Realism, pp. 303-315.
des cônes en vertu de laquelle, après avoir reçu une impression déterminée, ils sont parliculiêrenient aptes à en recevoir une autre, également déterminée ; il en est de même des récepteurs de la télégraphie sans lil ; après avoir reçu une onde d'une longueur donnée, ils sont prêts à en recevoir une autre, d'une lonirueur différente. Enfin ces illusions de couleurs et d'autres, surtout celles qui sont dues à l'action de certains poisons, peuvent s'expliquer par un processus physiologique qui interpose un écran coloré entre la rétine et l'objet ').
M. Woodbridge ne nie pas moins formellement qu'on puisse tirer des conclusions idéalistes de l'étude de la perception sensible ^). Il n'y a rien dans tous ces faits qui soit de nature mentale, psychique. Les épistémologies spéculatives ne touclient même pas la question ; elles cherchent à distinguer l'apparence de la réalité ; l'expérience n'atteindrait jamais cette dernière. La critique idéaliste de la perception sensible s'inspire de ces considérations a jjriori. En réalité, les erreurs des sens sont dues à des causes parfaitement objectives. Elles ne sont pas *• une déformation de la réalité, en ce sens que la réalité ne nous apparaîtrait pas comme elle doit nous apparaître. La manière dont les choses nous a[)paraissent est le résultat naturel de conditions qu'on peut découvrir. On trouve les raisons qui excluent la possil)ilité pour elles d'a})paraitre d'une autre manière. Nous ne pouvons donc pas dire que les sens nous trompent et qu'ils représentent les choses autrement qu'ils ne devraient les représenter. 11 n'y a pas de déception dans la manière dont les clioses nous apparaissent, dans les apparences. Les apparences nous trompent, non pas qu'elles soient ce
1) Nous verrons plus loin la critique que M. Holt fait de la théorie des énergies spécifiques, en exposant sa propre théorie de la conscience.
2) The Déception of the Sensés, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913). pp. 5-1!).
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 45
qu'elles ne devraient pas être, mais parce qu'elles nous amènent à faire ce que nous ne devrions pas faire, à penser que la réalité est ce qu'elle n'est pas, ou à employer les choses comme si elles étaient ce qu'elles ne sont pas - ').
En tout cas il ne faudrait pas soumettre les faits à deux interprétations contradictoires dans le même argument. N'est-ce pas ce qu'on fait quand, remarquant qu'un bâton plongé dans l'eau parait brisé, on en conclut que nous ne connaissons rien de la réalité ? Pour faire la distinction entre le bâton brisé et le bâton droit, entre l'apparence et la réalité, il faut connaître la réalité. Du moment qu'on peut connaître le rapport qu'il y a entre la réalité et l'apparence, on ne peut plus dire que nous sommes à jamais séparés d'elle, victimes d'une erreur perpétuelle. -rriU
Pour affirmatif qu'il soit, M. Woodbridge ne va pas jus- ' qu'à nier, comme M. Holt, toute subjectivité. M. Me Gilvary ^) est également d'avis que les sensations ne doivent pas être considérées comme subjectives du seul fait qu'elles ont besoin de conditions physiologiques pour se produire. Au contraire, puisqu'elles sont soumises à la loi de corrélation psycho-physiologique, elles supposent l'existence et l'action du système nerveux ; mais la loi aurait-elle encore un sens, si le système nerveux lui-même était de nature psychique ? Son intervention n'est d'ailleurs jamais per(;ue dans la sensation ; l'objet de celle-ci n'est pas le processus psycho-physiologique, mais l'objet extérieur ; il y a donc des objets — le système nerveux entre autres, — qui sont réels sans être présents à la conscience. Et qu'on ne parle pas de présence possible à la conscience : une vraie possibilité suppose une existence réelle ; cette expression n'est
2) The Physiological Argument against Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., IV (1907), pp. 589-601.
4G LE NKO-KKALISME AMÉRICAIN
qu'une inaiiiôro (kkouriM'c d'avouer que l'objet doit être avaiil dï'ire connu. Le processus physiologique n'est pas la raison d'être de l'olijei, in;iis il [)erniel au sujet d'en avoir une connaissance.
M. Montag'ue résume fort l»ien tout ce qui peut être dit, du point de vue réaliste, au sujet de cet arii-ument. - La relativité (jui atlécte les objets est une relativité par rapport à d'autres objets, et nullement ])ar rapport au sujet percevant, La couleur d'un objet est évidemment, comme dit Hume, une chose dépendante, mais elle dépend, non de sa relation avec luie dmc , mais de sa relation avec notre rétine •■>. •• En réalité l'ari^ument de relativité ou, comme on dit juirlitis, l'arijinncni physiologique, jirouve simplement que l'existence de tout objet immédiatement expérimenlé est conditioiniée par les relations d'autres objets (les éléments dn système nem'eux), qui ne sont pas perçus euxniènics en même temps que les objets dont ils conditionnent l'exisience. Cela veut dire que je ne puis i>as voir un objet cl en même temps percevoir les moditications de la rétine qui me permettent de le voir. Ce n'est qu'indirectement et j»ar une autre série d'expériences que je connais l'appareil physiologi(pic (jui a l'cndu possible la perception des objets ; ceux-ci, au moment où ils étaient })erçus, étaient perçus connue extérieurs et [ileinemeni indéi)endants de cet apjiareil - '). Les sensations et leurs conditions diverses sont la raison de notre coimaissance des objets, (dles ne soiU pas la raison d'être de ces c)bjets eux-mènu^s. Elles déterminent la [loriion du monde qui m'est comme, elles ne lui d(»iuient ni son existence ni sa nature pro})re -|.
1) A Ne^lirteJ Point in Hume's P/iilosopliy. Phil. Rfv.. XV (IWj), pp. 34. 35.
2) Cf. New Rcalilm. pp. 475 et 295 où l'auteur rattache l'argument idéaliste en quesljiin à ce qu il appi-lle tfie matcrial fallacy of psychophysical mctonymy. sophisme qui consiste à confondre les moyens de connaître avec I objet connu. Voir aussi Tlw Rclational Theory of Consciousncss and ifs Rcalistic Implications,
fourn. Phil. Ps. Se. M., il (1905), pp. 314 3 H3.
LA critiqup: de l'idéalisme 17
En somme, tout ce qu'on peut conclure de la relativité des sensations, c'est que le réalisme naïf est manifestement insuffisant ; mais on n'en peut rien tirer contre un réalisme critique; nous verrons plus loin comment il est possible de concilier la présence inmiédiate des objets dans la conscience avec les faits de relativité En tout cas, il faudra résoudre la difficulté par une analyse plus exacte des conditions de la connaissance, et non par des affirmations générales.
La discussion du « prédicamcnt égo-centrique -^ représente, nous l'avons dit, la part principale de M. Perry dans la controverse avec l'idéalisme. L'argument parait bien fort à première vue. La l)rièveté des formules lui donne comme une évidence ; c'est une espèce d'axiome; d'autre part il a l'air de résumer simplement des faits ; on peut se demander si ce n'est pas plutôt une constatation qu'une preuve dialectique '). N'est-il pas à craindre qu'mie fois admis le fait fondamental, on ne soit forcé de suivre les idéalistes jusqu'à leurs dernières conclusions ? Si donc on veut échapper à l'idéalisme, ne faut-il pas nier la supposition préalable ^ Des philosophes, plus ou moins favoral)les à M. Perrv, M. Me Oilvary et M. John Dewey, l'ont pensé. En thèse générale, on le sait, M. Dewey distingue l'expérience de l'idée. La première est constituée par les relations multiples de l'organisme avec son milieu : impressions des- sens, réactions actives. Elle n'implique pas de connaissance, de relation d'objet à sujet. L'idée, elle, est un produit de la
1) C'est ce que soutient Miss Mary Whiton Calkins, The Idealist to the Realistjourn. Phil. Ps Se. M., Vlll (1911), pp. 449-458. Pour la critique du prédicainent épo-centrique, voir Perry, Près. Phil. Tend , pp. 126-134; The Ego-Centric Predicament Journ. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 5-15; New Realism. pp. 11-16; Some Disputed Points in Neo Realism. Journ. Phil. Ps. Se. M., X(1913), pp 454-459.
réflexion. Dans une situation embarrassante, le sujet, pour sortir de sa i)orj)loxité, {)Our pouvoir agir, examine les diflërentes perspectives qui s'otfrent à lui ; il s'oppose consciemment à son milieu ; ainsi nait la connaissance véritable, ridée, dans la terminologie de M. Dewey, et, par suite, la relation de sujet à objet. La vérité de l'idée est contrôlée par les autres relations du sujet au milieu, surtout par son action.
Si au contraire, toute expérience était une vraie connaissance, la vérification serait impossible. Si la relation de sujet à objet est présente partout, elle ne peut plus être confrontée avec rien. Une fois posé dans les termes de l'idéalisme, le problème épistémologique est insoluble ; il n'a même plus de sens. Autant vaudrait dire que tous les objeis ont pour relation avec l'organisme le fait d'être mangés par lui. Les philosophes [)ourraient se diviser sur la question de savoir si cette relation se définit par le terme " mangeur de nourriture •' ou par le terme •♦ nourriture destinée à être mangée - ; en etïet, ils sont de même divisés sur cet autre problème : l'être est-il fait pour être connu, ou le sujet pour connaître ? Pour échapper à ces contro- 'verses stériles, il n'y a qu'une ressource : nier le point de départ, le fameux •• [)rédicament égo-centrique - luimême ').
Se posant en allié de M. Perry, M. Me Oilvary avait cru pouvoir interpréter ainsi sa conception du « prédicainent « : ce n'était qu'une concession provisoire aux idéalistes, destinée à leur montrer ad hominem les conséquences lâcheuses de leur position. Prendre, comme ils le font, une relation aussi universelle que celle de sujet à objet comme point de
\) Brief Studies in Realism, IL Epistemological Realism ; The Alleged Ubiquity of the Knowledge Relation, Journ. Pfiil. Ps. Se. Ai., Vlll (1911), pp. 546-554. Inutile d'insister sur 1 atticisme de la comparaison.
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISxME 49
départ de la philosophie, c'est débuter par une affirmation bien imprécise, si vague même qu'elle doit être stérile. Si donc nous voulons arriver à une connaissance tant soit peu distincte, il faut négliger le » prédicament •' classique de l'école idéaliste ').
Enfin, M. Pratt a pensé que M. Perry cherchait, dans cette discussion, à s'évader du moi, où, depuis Berkeley, la philosophie s'est enfermée. Peine perdue, constate à regret M. Pratl : une fois que M. Perrj, comme les idéalistes euxmêmes, s'était placé dans le moi, aucune constatation imaginable ne pouvait l'en délivrer ^).
M. Perry a été plus hardi que n'osaient le supposer ces critiques. Il ne songe pas un instant à nier le fait qui sert de fondement à l'argument idéaliste : nous ne pouvons connaître un objet sans le rapporter à nous. Mais il en conteste l'interprétation. Ce n'est pas une preuve de l'idéalisme, encore moins du réalisme, mais simplement une difficulté propre au problème épistémologique. Pour étudier les relations de la conscience et de l'objet, nous ne pouvons pas supprimer la conscience. C'est un accident de méthode ^). Que faire donc ? Il faudra chercher une autre méthode, examiner par l'observation si vraiment la conscience est nécessaire à l'existence des objets. A priori, il n'est nullement impossible de découvrir une méthode adaptée à cette situation spéciale. Il en est de même dans tous les cas où il est impossible en vertu des conditions mêmes de l'observa-
1) Realism and the Ego-Centric Prédicament, Phil. Rev., XXI (1912), pp. 351- 356; compte rendu de Perry, Près. Phil. Tendencies, ib., pp. 465-467.
2) Professer Perry's Proofs of Realism, Joiirn. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), pp. 573-580.
3) C'est aussi ce que pense M. W. T. Bush ; puisque nous ne connaissons l'objet que dans la conscience, nous ne pouvons pas savoir ce qu'il est en dehors d'elle ; ni l'idéalisme, ni le réalisme ne peuvent rien conclure de cette situation. Cf. The Problem of the Ego-Centric Prédicament. Journ. Phil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp. 438-439.
tion d'éliminer une des circonstances qui accompagnent un phénomène, par exemple, l'attraction terrestre dans les pliénomènes physiques. Dans ces cas, on ne peut employer la méthode inductive de concordance, et l'on né^-lii^-e simplement cet élément dont on ne peut préciser la valeur, ou bien l'on cherche à s'en rendre compte par l'observation directe. Nous verrons plus tard, en étudiant les preuves du réalisme, comment l'observation montre l'indépendance de l'objet par rapport à la conscience. Quoi qu'il en soit, cette difficulté ne fournit pas un argument qui prouve l'idéalisme. Comme preuve inductive, il est sans valeur : autant vaudrait dire que le français ou l'anglais est la seule langue intelligii)le parce que c'est la seule que je connais ; si je ne puis connaître que les êtres que j'expérimente ou que je pense, cela ne montre pas qu'il n'en existe pas d'autres, ni même que ceux qui me sont connus aient besoin de moi pour exister. Qu'on mette l'argument sous une forme plus dialectique, la fausseté de la conclusion ressort encore mieux. La fameuse preuve n'est qu'une répétition ou une équivoque. Si l'on fait de tout ce qui est connu une idée, c'est que par - idée -> on entend ~ objet connu -. Mais dire que tout ce qui est idée est mental, c'est faire une équivoque : le niot idée peut désigner l'objet connu ou létal de conscience. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que nous connaissons ce que nous connaissons, que toute idée, objet de connaissance, est un objet de connîiissance, que i)our connaître une chose il faut la connaître. Quelle philosophie fera-t-on st)rtir de ces truismes f
On dira, il est vrai, qu'une idée ne peut pas a la tois être mentale et non mentale. C'est touj(»urs la même équivoque. Ou, si l'on préfère, l'erreur consiste i\ nier qu'un objet puisse avoir ;i la fois plusieurs propriétés, des relations difl'érentes, faire jtartie de classes de diverse nature. Un homme jieut être à la fois un membre du jiarti repu-
LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 51
blicain et un capitaine d'industrie, d'après les groupes où on le considère. De même un être peut à la fois être o])jet de conscience ou idée, si on le considère comme connu, et être phj^sique, indépendant, si on le considère en relation avec les autres ol)jets physiques. L'idéaliste, en le niant, commet le sophisme que M. Perry appelle de '•particularité exclusive •' {faUacy of exclusive particidarity) : un objet ne peut avoir qu'une espèce de relations, un attribut, à l'exclusion de tous les autres ; ou encore, ce sophisme est celui de - définition par prédication initiale -^ (définition hy initicd prédication) , en vertu duquel un objet est défini par la première propriété qu'on lui attribue, celle-ci étant regardée comme exclusive de toute autre. Autant vaudrait définir Christophe Colomb, •• l'homme qui a donné son nom au fieuve Columljia ^ , et lui dénier toute autre caractéristique, parce qu'on aurait appris son nom tout d'abord comme l'explication de celui du fieuve. Ces paralogismes sont, en somme, du nombre de ceux que depuis Stuart Mill on appelle sophismes de simple inspection ou de préjugé.
M. Montagne répond à peu près de même à cet argument : la première forme qu'il présente, dit-il, ^^ consiste dans l'identification confuse d'un truisme et d'une absurdité. Le truisme, c'est que nous pouvons savoir que des objets existent, seulement lorsqu'ils sont connus, h' -absurdité : nous savons qiie les objets ne peuvent exister que lorsqu'ils sont conmis. L'autre forme de l'argument tire sa force d'un jeu de mots sur le terme '• idée » : Toide ^ idée « (au sens de tout état ou processus mental) est incapable d'exister séparée d'un esprit ; toute entité connue est une « idée » [au sens d'objet de pensée) ; donc, toute entité connue est incapable d'exister séparée d'un esprit ^ •). C'est ce que le même auteur appelle ailleurs le - sophisme verbal de métonymie
\) New Realism, p. 475.
52 LE NKO-RKALISME AMERICAIN
psychophjsique - [ihe verbal faUacy of psychophysical metoni/my) '), Les termes qui se rapportent à la connaissance, idée, pensée, jugement, et surtout ex})érience, sont ambigus. Ils s'a})pliqueni d'abord à des actes de l'esprit, ensuite par métonymie aux oljjets de ces actes. On confond facilement les deux sens, et l'on en arrive à croire que la vérité et la fausseté dépendent du processus mental, et non de la réalité ou de l'irréalité de l'objet. On confond logique et psychologie, l'objet de la connaissance et le moyen de connaître. Au lieu d'étudier l'objet, on donne un fragment de la biographie du sujet. Cei)endant, que faisons-nous quand nous avons à résoudre une question de mathématiques? Ce n'est pas au psychologue, mais au mathématicien que nous nous adressons. L'épistémologie subjectiviste a le tort de confondre ces deux ordres, entièrement différents. L'argument de l>erkeley tente de faire de cette confusion un axiome.
M. Marvin s'associe à ces critiques^). Certaines considérations de M. Ilolt, qui ne mentionne pas le fameux prédicament, se rapportent pourtant au même sujet ; elles préparent, mieux que celles que nous avons suivies jusqu'ici, la réfutation directe de l'idéalisme et annoncent la conception par laquelle il doit être remplacé ^). Sans doute, la connaissance est une expérience ou une conception, mais elle n'inclut ludlement un rapport direct et conscient au sujet. Normalement, je ne dis point : Je me rends compte de l'existence de toutes ces choses ; mais : Ces choses existent. La rétlexioii psychologique peut mo faire dire, à
1) Cf. New Realism. pp 256-262. Voir le mC'me jugement — sans la terminologie — chez M. WooDBRiuGE, Perception and Epistemology, dans Essays in Honor of William James, pp. 1 59- 1 6 1 .
2) Cl. i4 First Book in Metaphysics. pp. 192, 193-194.
3) Cf. Tfie Concept of Consciousness. pp. 76 114. Nous reviendrons plus loin sur les idées suggestives et fortement appuytes de M. Holt.
LA CRITIQUE DE l' IDÉALISME 53
la vue d'un navire qui sombre : Mon idée est que le navire sombre, et même, si je prends plaisir à ces exercices : Mon idée est que mon idée est que le navire sombre, et ainsi de suite. Mais dans l'expérience naturelle, avant toute déviation artificielle, ma pensée se porte directement sur l'objet, le navire qui sombre, comme tel. Si la réflexion surgit, c'est d'abord pour opposer l'objet de mon idée à un autre objet, l'affirmation à sa négation, par exemple. L'idéalisme veut expliquer le simple par le complexe. Il renverse l'ordre naturel des termes. Alors que l'être expérimenté est un des éléments qui composent l'expérience, et qu'il doit, par conséquent, expliquer celle-ci, l'idéalisme, hanté par le souvenir de l'àme-substance, voit dans la pensée ou l'expérience quelque chose de simple, une substance dont l'univers est fabriqué. Vaine illusion! C'est la conscience qu'il faut expliquer par ses composants. Il y a donc dans l'emploi du mot idée une très vulgaire confusion entre le sens col- ' lectif et le sens distributif : les objets connus, tous ensemble, avec leurs relations, constituent ma conscience ou mon idée, mais ils ne sont pas chacun une idée, pas plus que chaque arbre d'une forêt n'est une forêt ; et pourtant, en regardant les arbres, on peut dire : « Tout cela est la ^ forêt ^ . -^ •-,''
Enfin, M. Spaulding voit, comme M. Perry, dans le « prédicament égo-centrique ", la difficulté qu'ont cherché à résoudre tous les systèmes épistémologiques '). En fait, d'ailleurs, tous s'en évadent, plus ou moins légitimement. Ceux qui prétendent que nous n'avons de connaissance que de nous-mêmes devraient aboutir au scepticisme le plus complet. S'ils étaient logiques, ils devraient conclure que,
1) Cf. New Rationalism, pp. 80-87, 208-215, 364-372. Nous aurons à revenir plus loin sur le critère de vérité des systèmes proposé par M. Spaulding et sur la preuve et l'explication de son réalisme.
monde extérieur, esprits, relations, lois de la logique, tout nous est également inconnu ou du moins ne constitue que des hypothèses provisoires, des apparences changeantes et sans consistance. Ils ne pourraient jamais affirmer même la solidité de leur propre système. Et cependant, que voyonsnous ? L'idéaliste sul)jectif admet que nous connaissons d'autres esprits finis, les autres hommes; le phénoméniste, le relativiste, quel qu'il soit, s'il ne croit pas connaître le monde tel qu'il est, est aussi convaincu de la vérité entière de son système que l'absolutiste intégral.
Ce ne sont là que des échappatoires. Il est vrai que dans la connaissance, nous ne pouvons sortir du sujet pour examiner ses relations avec l'objet. Mais rol)servation scientifique a des méthodes variées. Lorsqu'on ne peut séparer les phénomènes les uns des autres, on peut les analyser in situ. On pourra ainsi déterminer leur dépendance ou leur indépendance mutuelle. C'est ce qui arrive particulièrement lorsque nous avons affaire à une relation fonctionnelle au lieu d'une relation de causalité. Soit un projectile en mouvement. Je puis distinguer la masse, la couleur, la forme, la composition chimique, le retard graduel (l'accélération négative) et enfin l'explosion qui l'a mis en mouvement. Je ne puis isoler ces fiicteurs en réalité; mais par l'analyse, je puis voir, par exemple, que l'accélération n'est ni une cause, ni un effet du tonq)s, mais bien une fonction qui on dépend. Si je cherche la cause du mouvement, je ne puis, encore une fois, sé})arer la masse, la force explosive, l'angle d'élévation du canon et la résistance de l'air de la couleur et de la composition cliimique de l'obus ; je me rends compte cependant que le premier groupe de propriétés est cause du mouvement, et (jue le second ne l'est pas.
N'est-il pas possible d'aj^pliquer la même méthode à l'étude de la connaissance^ Le •• prédicament égo-cen trique ^ï constitue une difficulté, si l'on admet que le fait de con-