LA CRITIQUE DE L IDEALISME
naître modifie l'objet connu. Mais est-il nécessaire de faire cette supposition? Non, si l'on trouve que la relation entre le sujet et l'objet peut être d'un type tel qu'elle ne transforme pas ses termes. Or, il y a de fait, outre la relation causale, la relation fonctionnelle. En un mot, la théorie interne des relations n'est pas nécessairement vraie. La théorie externe est au moins possible. Pourquoi la connaissance n'en serait-elle pas un exemple ? L'affirmer n'irait à rencontre d'aucune proposition admise dans le système. Nous aurions déjà réalisé de cette manière une importante condition de vérité : la cohérence [self-consistency). Mais nous pouvons aller plus loin : la théorie des relations externes en matière de connaissance est impliquée par sa négation même. L'idéaliste affirme qu'objectivement la connaissance modifie son objet : voilà au moins une connaissance qui ne modifie pas son objet, un « état de choses » qui n'est pas affecté par le fait qu'il est connu. La théorie des relations externes — la théorie réaliste — tient donc étroitement à la théorie idéaliste, non par une association psychologique, mais par une implication strictement logique.
Il y a chez l'idéaliste, une perpétuelle confusion entre la relation et la dépendance. De ce qu'il existe entre l'objet et le sujet une relation, il conclut qu'il y a dépendance. Ce serait vrai s'il fallait admettre la théorie des relations internes. Mais celle-ci ne s'impose que par une affirmation gratuite. Selon M. Bradley, les relations externes sont contradictoires, parce que, si deux termes doivent être unis par une relation distincte, il faut aussi une relation pour mettre les termes en rapport avec la relation, et ainsi de suite à l'infini. Cette objection provient de ce que l'on considère la relation comme un terme. Alors il s'ensuit naturellement
qu'elle sépare ce qu'elle devrait unir. Mais pourquoi la relation ne serait-elle pas tout simplement... une relation ? L'univers peut très bien se comi)oser crélëments premiers qui ne seraient autres que les termes et les relations. Ainsi l'on échappe à l'accumulation infinie de termes qui menaçait de dévorer la réalité perçue ^ ) .
Une fois admise la doctrine des relations externes, il n'y a plus de contradiction. Au contraire, la théorie des relations internes mène droit à l'ai^niosticisme le plus comidet. Si tout dépend de tout, si tout transforme tout, olrjets, perceptions, pensées, aucune affirmation particulière n'est entièrement vraie, aucun attribut n'a un sens intelligible ; pensée, matière, absolu, monde ne désignent plus des objets discernables ; aucun de ces termes ne peut servir à définir les autres ; il n'y a plus de raison de se dire idéaliste plutôt que matérialiste. Qu'on adopte la théorie organique ou celle de la réalité sous-jacente, et l'on arrivera toujours au même résultat ^).
Il est en tout cas inutile d'attribuer à la conscience, même à une Conscience Aljsolue, la fonction d'unifier les éléments disparates de l'expérience. La notion de conscience seraitelle donc i)lus claire que celle de relation ? Nous avons affaire, encore une fois, à un semblant d'explication qui ne peut satisfaire que les esprits paresseux ^).
La doctrine des relations internes domine à ce point la pensée des idéalistes qu'ils l'attribueni à chaque instant à leurs adversaires. Comment s'expliquer autrement qu'ils puissent reprocher aux réalistes d'admettre un monde sans aucune relation avec le sujet, et, par suite, inconnaissable?
1) Cf. HoLT, The Concept of Consciousness, pp. 23-30.
2) Cf. Spauldinci, 7/jp Lof^ical Structure of Self-Rcftiting Systems, Pfiil. Rev., XIX (1910), pp. 276-301, 610-631.
3)C(. l'ERRV. Présent Pliil. Tend., pp. 156-158.