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LA CRITIQUE DE L IDÉALISME

Le réaliste adinei, dit M. Montague ^), que le monde est indépendant du sujet, mais il n'en est point séparé. Relation n'est })as dépendance. La relation est un élément adventice, qui peut s'ajouter à un être. Puisque la relation ne modifie pas le terme qu'elle affecte et ne s'identifie pas avec lui, il n'y a aucune raison de nier qu'un objet puisse entrer en relation avec un sujet, et commencer d'être connu à un moment donné, alors qu'il ne l'était pas auparavant. Et c'est bien avec l'objet lui-même que le sujet entre en relation ; ce n'est pas avec un double, une image, à la façon de Locke ou de Descartes. Lorsque je connais, ce que je connais, ce qui est dans ma conscience, c'est l'objet réel. La réalité n'est ni l'original d'une copie plus ou moins parfaite, ni une chose en soi kantienne, encore moins un '. Inconnaissable » spencérien ; elle est tout simplement ce qui est connu ; il ne faut pas chercher derrière l'objet une entité mystérieuse; c'est l'objei lui-même qui, tout en étant , connu, est indépendant du fait de la connaissance. ___J

Les arguments invoqués par l'idéalisme ne résistent pas à la critique. Et il ne faut pas faire grand cas des motifs accessoires qui lui ont procuré un succès factice. La doctrine des énergies spécifiques et celle de la subjectivité des qualités secondaires ne sont plus actuellement des dogmes intangibles ; la psychologie se renouvelle, en répudiant l'attitude subjective qu'elle avait cru devoir adopter, sous l'empire des préjugés courants ; et les néo-réalistes travaillent — nous verrons comment et avec quel succès — à édifier une théorie épistémologique qui ne soit ni naïve, ni dualiste, mais qui reste critique, tout en affirmant la présence immédiate de l'objet à la conscience.

1) Professor Royce's Réfutation of Realism, Phil. Rev., XI (i901), pp. 43-55 ; Carrent Misconceptions of Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., IV (1907), p. 102. Voir aussi Me GiLVARY, Prolegomena to a Tentative Realism, If)., pp. 449-458.

Mais quoi titre l'idéalisme possède-t-il à une alliance avec la rolii^'-ion ! Il a souvent voulu conquérir une place dans le monde moderne en jetant le discrédit sur la science, en essayant de lui tracer a ])7^iori des limites qu'elle ne puisse pas franchir. Vains crtbrts! La science est une des grandes forces qui dominent le monde moderne. Rien n'empêche la curiosité intellectuelle, une fois éveillée, de s'exercer sur tous les objets. Si l'on veut vraiment obtenir à la religion le respect qu'elle mérite, ce n'est pas en dénigrant la science qu'on y al)outira, mais en montrant que ces deux puissances idéales peuvent s'accorder.

Mais la religion de l'idéalisme est-elle une religion véritable l Les valeurs morales sont-elles vraiment protégées par ce système au nom plein de promesses ? Rappelonsnous que l'idéalisme moderne est une forme d'absolutisme. Comme Platon et Spinoza, il se complaît dans les abstractions stériles et les formules rigides. Au monde réel, étoffé de qualités diverses, il substitue des catégories ternes et sans consistance. 11 essaie vainement de leur donner un sens vivant en les parant d'adjectifs et de superlatifs. Que sert-il de parler de Pensée Absolue, de Réalité Suprême, de Volonté Impersonnelle l On dépouille ces attributs moraux de tout ce qui leur donne un sens. La Conscience qui enveloppe le monde ou (jui le ct)nstitue est inactive. Elle n'est pas un facteur de progrès moral, mais le fonds indifférent de phcMiomèiies rigoureusement déterminés. Le monde de l'idéalisme n'est pas plus ouvert à l'action morale efficace que celui du déterminisme le plus grossier. Son optimisme béat n'est qu'un déterminisme déguisé. Les aspirations démocratiques actuelles ne trouvent pas à se satisfaire dans un univers où règne la nécessité, d'où le progrès est exclu. Le senti mon I religieux no se contente pas do la permanence de l'Absolu; il a besoin de l'immorialité [)ersonnelle. Il ne trouve pas Dieu dans l'assemblage confus de tous les êtres,

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que lui présente l'idéalisme, car il cherche en lui le rémunérateur suprême. En un mot, l'idéalisme moderne, loin de spiritualiser les sciences de la nature, a matérialisé les sciences de l'esprit ^).

Nous avons vu les réalistes répondre aux arguments de leurs adversaires, et même les retourner contre eux. L'esprit, loin d'être limité à ses propres états de conscience, connaît autre chose que lui-même ; la relativité de la connaissance suppose des lois objectives ; '• le prédicament égo-centrique '^ lui-même n'est pas sans issue ; la théorie des relations internes ne se soutient que par un appel subreptice à sa contradictoire ; enfin la philosophie religieuse condamne l'idéalisme absolu. Sans doute, le réalisme n'est pas encore prouvé pour cela ; il n'est même qu'imjiarfaitement défini ; il le sera mieux plus tard, mais son image commence à se préciser, sa vérité à s'imposer. Les réalistes ont d'ailleurs à faire valoir contre l'idéalisme d'autres griefs positifs, qu'il nous faut résumer.

Tout le monde convient que l'idéalisme est contraire à la tendance spontanée, à l'attitude naturelle de l'esprit. On a beau dire que, si le •• plain man ;r, rend des services comme cireur de bottes et porteur de charbon, il ne doit pas être consulté sur les questions philosophiques ") ; son témoignage n'est pas décisif, mais il faut des raisons pour le rejeter. Le sens commun, s'il ne peut trancher une question, indique, en cas de conflit, à qui incombe la preuve. Lorsqu'une

1) Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 85-109, 164-193 ; Some Dispuied Points inNeo-Realism, Journ. Phil. Ps. Se. A/., X (1913), pp. 453-454; Spaulding, New Rationalism, p. WU.

2) C'est ce que pense, entre autres, M. Warner Fite, dans son compte rendu de : FULLERTON, The World we live in, Phil. /?., XXII (1913), p. 195.

opposition s'élève contre une opinion comniunémeni re<;ue, une première attitude, simpliste, est de renvoyer le contradicteur aux aliénistes ; mais un parti plus sage consiste à lui demander la preuve de ce qu'il avance. En bonne critique, les preuves doivent être d'autant j)lus fortes que le fait en question est admis par un plus grand nombre de personnes dififérentes. Peut-on dire que l'idéalisme a rendu raison dos thèses qu'il affiche ') ?

L'idéalisme est le fait de quelques penseurs isolés, qui mettent leur gloire à se séparer du contact de la foule, et qui ne sont guère d'accord entre eux. Mais dès qu'ils descendent de leur chaire doctorale pour se mêler à la vie quotidienne, ou pour pénétrer dans un laboratoire, les voilà devenus réalistes comme tout le monde. Car, homme d'affaires ou homme de peine, savant ou ignorant, tout le monde est naturellement réaliste. Cet accord ne fait en somme que constater l'opposition entre l'objectif et le subjectif ^).

II ne faut pas demander au sens commun des précisions scientifiques sur la nature de la réalité. Mais, lors même qu'il la conçoit comme animée, spirituelle, il n'est pas, pour autant, idéaliste : l'animisme naïf de l'enfant ou du sauvage n'a rien de commun avec l'épistémologie raffinée du métaphysicien contemporain ^).

Le témoignage de la science n'est i)as moins défavorable à l'idéalisme. Les théories scientifiques les mieux établies

1) Cf. PiTKiN, The NeoRealist and the Man in the Street, Phil. Rcv , XXII (1913). pp. 188-192 ; New Realism. p. 477.

2) Cf FuLLERTON, New Realism. dans Essays in Honor of William James, pp. 7 13 ; MoNTAGi'E. The Relational Theory of Consciousness and its Realistic Implications, Journ. Phil. Ps. Se. M., II (1905), p. 313.

3) Voir la discussion entre Miss Mary Whiton Calkins, The Idealist to the Realist. loiirn. Phil. Ps. Se. M.. VIII (i911), pp. 455 458: Unjustified Claims for Neo Realism, Phil. Rev.. XXII (1913). pp. 53-56. et M. Pitkin, The Neo- Realist and the Man in the Street, Phil. Rev., XXII (1913). pp. 188-192.

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ne peuvent s'accommoder d'une philosophie qui réduit l'univers à des phénomènes mentaux. Les ligures géométriques et les nombres, comme les corps inertes ou les organismes vivants, sont manifestement indépendants de la conscience. Rien dans leurs propriétés n'implique une dépendance quelconque par rapport à un esprit ; au contraire, la condition essentielle pour que la science soit possible, c'est qu'il existe un ordre objectif des choses, que l'esprit doit découvrir, non créer.

Les philosophes idéalistes n'ont jamais contribué au progrès des sciences. Aucune conclusion féconde n'est sortie de leurs prémisses. Les savants qui, d'aventure, ont adopté une philosopliie de ce genre, ont eu soin de tenir leurs convictions philosophiques séparées de leurs doctrines scientifiques. Dans ses essais de conciliation, l'idéalisme a dû se transformer au point de perdre toute raison d'être : la conscience a vu s'etïacer tous ses caractères propres ; l'absolu joue le rôle inutile d'une inconnaissable chose en soi, dans un monde qui ne se distingue plus en rien de celui du réalisme ^).

L'idéalisme s'identifie avec le subjectivisme, par conséquent, avec le scepticisme : voilà le principal argument que les réalistes lui opposent d'instinct ''^). Sans doute, les idéalistes repoussent, en paroles, le scepticisme et le subjectivisme ; ils veulent au contraire établir fermement les bases objectives de la connaissance. Mais la logique de leurs arguments est plus forte. Ils visent à établir la

l)Cf. New Realism, pp. 36-42, 56-57, 83-91; Perry, Près. Phil. Tend., pp. 174-188; MoNTAGUE, The Relational Theory of Consciousness and its Realistic Implications, Journ. Phil. Ps. Se. M., Il (1905), pp. 313-314 ; Fullerton, Essays in Honor of William James, pp. 12-16.

2) Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 134-163, 317-318, 325; New Realism, pp. 2-11 : à cette page on lit : « subjectivism, renewed and fortified under the name of idealism, is the dominant philosophy of the day... »

dépendance des ol)jeU par ra])port à l'esprit ; mais c'est do l'esprit individuel seulement (ju'il peut s'agir ; seul il est accessible à l'observation ; c'est de lui qu'il s'agit dans le « prédicament égo-centrique j». On arrive ainsi tout droit au solii)sisme. « Mais l'idéaliste lui-même voit que ceci iiii}»lique contradiction. Il n'est j)lus possible de distinguer la connaissance vraie, valable, de la simple opinion. Tous les états cognitifs possèdent la même autorité par rapport à leurs objets ; et lorsque, ce qui arrive fréquemment, le même ol)jet est connu de diti'érentes façons, incompatililes entre elles, dans divers actes cognitifs, il est impossible de lover la contradiction « ').

Il reste à l'idéaliste la ressource de parler de conscience universelle, objective. Mais ces mots doivent avoir un sens. Dès lors, si le but de la philosophie critique est de rattacher les catégories à la nature de l'esprit, elle ne peut échapper au subjectivisme, (iu'il s'agisse de l'esprit logique, comme dans l'École de Marbourg, ou de l'activité primordiale comme chez les volontaristes, depuis Fichte jusqu'au néo-romantisme, la conclusion est la même : on rattache à resi)rit les lois des choses ; et nous voilà en pleine métaphysique subjectiviste. Souvent, cependant, ces mots ont perdu leur signification précise, môme toute signification et alors l'déalisme devient un simple mot, l'Absolu un nom donné à rensem])lo des êtres que tous, idéalistes et réalistes, savants et philosophes, acceptent de la même manière ').

Ainsi, l'idéalisme ne se maintient que par la contradiction ; s'il veut être objectif, il se mue en réalisme. Il ne })eut d'ailleurs pas s'énoncer sous une forme quelconque, sans imjjliquer le réalisme. Il distingue entre l'apparence et

J) Perry, Près. Phil. Tend., p. 162.

2) Cf. outre Perry, /. c, Fullerton, Essays in Honor of W. James, pp. 21-27.

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la réalité '). 11 admet que nous connaissons les autres esprits ; pourquoi serions-nous incapables de connaître des réalités de nature diUéronte '^) ? Enfin, nous l'avons vu, sa théorie des relations devrait le conduire à un relativisme complet ; et cependant il se donne lui-même comme la vérité absolue, la vue la plus profonde que nous puissions avoir de la réalité.

De cette philosophie si tîère, qui se croyait construite pour l'éternité, il ne reste plus, aux yeux des novateurs, qu'un tissu de contradictions. Une série de sophismes a donné naissance à l'idéalisme et lui a procuré un succès factice. Nous avons déjà cité les principaux : le prédicament égo-centrique et le sophisme de particularité exclusive, combiné avec la définition par prédication initiale. Il en est d'autres, plus généraux, dont le rôle n'a pas été moindre. Le sophisme de pseudo-simplicité [the fallacy of 'pseudosimplicity) a fait croire que les affirmations simplistes de l'idéalisme constituaient une explication. Les objets familiers passent naturellement pour être simples. C'est ainsi que la conscience serait, selon beaucoup de philosophes, une idée si claire et si évidente qu'elle n'aurait pas besoin de définition et qu'elle pourrait servir à expliquer le reste du monde. En réalité, ici comme ailleurs, cette simplicité apparente est due à la paresse qui nous fait négliger d'analyser les notions usuelles. Dès qu'on se met à examiner de près la notion de conscience, on en découvre toute la complexité. Comment Jonc peut-on encore songer à en faire le point de départ d'une explication générale du monde?

De même, une tendance naturelle à la simplification nous pousse à aimer les synthèses grandioses. On a cru pouvoir

1) Cf. New Realism, pp. 304-306.

2) Cf. New Realism, p. 296 ; Montaque, Unreal Subsistence and Consciousness, PMI. Rev., XXIIl (1914), pp. 52-53.

lt;"ilir (les sysK'iiios iiliilosojdiiques sur une seule idée toridaiiiciiialc. ( >ii a faii de la reclicrche du principe unique de toutes clioses le but même de la philosophie. C'est le " dogme spéculatifs, [the spcculaiivc doyma), position sans critique, qui a conduit aux synthèses hâtives, si nombreuses dans l'histoire. 11 a été la source du verbalisme, sous lequel se déguise souvent la })auvreté de l'idée ; il a fait fleurir l'hvperbole et surtout le culte de l'Inconnu, devant lequel la philosophie aime à humilier les connaissances humaines.

Toutes ces circonstances font triompher le * sophisme de suggestion verljale r- (the fallacy of verbal suggestion). C'est Yidohim fort de Bacon. Le mot remplace l'idée, l'etfet de rhétorique, dû aux juxtapositions d'épithètes, la pensée philosopliique. Les doctrines vagues se couvrent aisément de pareils oripeaux. 11 en résulte que le sens précis de mots tels que force, matière, conscience, volonté se perd, et que, d'autre part, le sens conventionnel, spéculatif de ces termes s'associe un contenu étranger. Souvent un superlatif ou simplement une majuscule sutht à transformer de la sorte un mot simple. Mais la pire perversion du sens dos vocables, c'est bien celle qui consiste à les combiner pour former des concepts entièrement fictifs, si tant est qu'une signification quelconque réponde encore à ces alignements de termes.

Enfin, un dernier sophisme consiste dans l'importance exagérée donnée à un fait ou à une vérité [thc fallacy of illicit importance). De ce qu'une [jroposition est obvie ou indéniable, il ne suit i>as qu'elle renferme une vérité féconde, capal)le d'éclairer notre connaissance du monde. La certitude d'une vérité particulière peut être fort indifierente à la constitution d'une science ; et les certitudes qui paraissent psychologiquement les plus évidentes, peuvent être trompeuses. C'est par hi logique qu'il tant trancher la question. N'est-ce pas ce qu'il faut dire des propositions

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vraies qui se trouvent a la base du préclicament égo-contrique ? Leur certitude ne peut pas nous dispenser de les analyser; et alors nous découvrirons peut-èlre qu'elles n'ont qu'une importance fort secondaire ').

Les controverses philosophiques sont généralement désespérantes, moins encore parce que ceux qui s'y livrent ne parviennent pas à imposer leurs convictions à leurs adversaires, que parce qu'ils ne peuvent se mettre d'accord sur les opinions qu'ils attaquent ou défendent. Les philosophes, dirait-on, se comprennent encore moins aisément entre eux qu'ils ne se réfutent. Les idéalistes n'ont pas manqué de répéter que leur pensée et leurs arguments étaient travestis par le parti opposé. Si nous avions à suivre toutes les discussions qui ont eu lieu à ce sujet, il serait bien malaisé d'arriver à une conclusion, tant, à première vue du moins, les avis paraissent divergents, dans le camp idéaliste luimême. Toutefois, une impression d'ensemble se dégage des noml)reuses pu1)lications polémiques : dans la conviction de ses représentants actuels, l'idéalisme se refuse à toute compromission' avec le scepticisme. Respectueux des sciences, aussi bien que du sens commun, il vise à une interprétation générale de l'univers qui assure la prédominance des valeurs idéales, surtout morales, sur le chaos des phénomènes. Il est beaucoup moins une philosophie des éléments constitutifs de la réalité que de sa structure. Il en affirme l'intelligibilité essentielle : l'esprit gouverne et pénètre le monde ; il est immédiatement présent à son objet; il n'y a point de dualisme du monde intérieur et du

1) Sur ces sophismes, voir New Realism, pp. 1 1-21 ; Perry, Près. Phil. Tend. pp. 164-188. M. Perry est l'auteur de ces dénominations.

(j(j LE M';o-liKALISMR AMKIUCAIN

inonde extérieur, encore que, pour la pensée finie, il y ait des ij^norances et des limitations, qui fendent, du reste, à s'effacer par le progrès continu de la conscience ; l'impénétraljle, l'opaque, est destiné à disparaître de la réalité ').

Cette alliance de l'idéalisme et de l'absolutisme est-elle bien solide? N(H1s ne le croyons pas. Les néo-réalistes, M. Perry en itarticulier, ont bien montré ce qu'il y a d'artiticiel dans une philosophie faite d'un mélanine d'épistémologie subjectiviste, de métaphysique spiritualiste et de mysticisme romantique. Si l'idéalisme moderne ne se perd pas entièrement dans le subjectivisme, c'est qu'à sa théorie de la connaissance il associe en vertu d'une tradition qu'il méconnaît lui-même, une métaphysique réaliste. Celle-ci remonte à Aristote et à Platon à travers Leibniz, .Spinoza, Descartes, et même saint Thomas d'Aquin et saint Augustin, La complexité et l'opposition des courants de pensée qui constituent l'idéalisme n'est pas la moindre difficulté que rencontre la critique.

On peut être surpris de vt)ir les réalistes refuser obstinément de reconnaître une part de subjectif dans la perception sensible ; les faits qui montrent la relativité des sensations sont cependant assez clairs. Mais, à vrai dire, ils ne veulent point nier toute intervention du sujet ; ils disent seulement que cette action est soumise à des lois objectives, qu'il est possible de déterminer avec certiiude. Comment ils en concilient l'existence avec leur •• monisme épisti'mologique «^ c'est ce que nous verrons plus loin. Ce qu'ils reprochent aux idéalistes, c'est, en somme, de faire des mots ^ subjec-

nCf. E. H HoLLANDS, NeoRealism ami Idealism. Phil. Rcv . XVII (19C8), pp. 5U7 517 ; C. M Bakewell, Idealism and Realism. ib.. XVllI (1909), pp. 503- 513: G. A. Tawney. Mttlwdological Realtsm, ib , XXll (1913), pp. 284-303; Warner Fite, compte rendu de (j. S. Flllerton, The World we live in, ib., XXi! (1913), pp 193-200 ; J. W. Scott, Idealism as Tautology or Paradox, ib., XXII (1913), pp 467 483; C. I. Lewis, Realism and Subjectivism, Journ. Phil. Ps. Se. M., Xil913 , pp. 43 49.

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tif, esprit, moi, conscience » des passe-partout destinés à ouvrir lu porte de tous les mystères. Au lieu de détinir ces termes, on les emploie dans le sens le plus vague. Il était légitime de protester contre ce langage abusif et la méthode simpliste qu'il masque ; le spiritualisme ancien savait se garder de ces écueils.

Il est certain que l'idéalisme tel qu'il s'est développé au cours de l'histoire, s'est appuyé sur les arguments que lui attribuent les néo -réalistes, et que ces raisonnements devaient l'acheminer au subjectivisme. Il est difficile de dire lequel a été prépondérant. Il nous semble que les faits de relativité ont surtout servi de point de départ à la réflexion critique; ils ont attiré l'attention sur l'insuffisance du réalisme naïf; mais ils n'ont conduit à l'idéalisme que grâce à l'attitude subjective, au point de vue égo-centrique, adopté depuis Descartes par la philosophie moderne. Cette attitude à son tour n'aurait pas abouti à l'idéalisme si une doctrine réaliste ou plutôt dualiste ne s'était trouvée impliquée dans le raisonnement, dès le point de départ; cette doctrine est toujours à l'arrière-plan des arguments idéalistes ; sans elle, ils n'ont plus de portée; et c'est, certes, un spectacle peu banal que celui d'un système qui ne se maintient qu'en impliquant tacitement la thèse qu'il prétend combattre.

Expliquons-nous. Il nous faut remonter à l'origine même de l'idéalisme moderne. Relisons le Discours de la Méthode et les Mêdifations ?néla)jh)/sïques . Le but de ces écrits est de découvrir une méthode pour arriver à la certitude philosophique. Les arguments classiques des anciens sceptiques, jeux de dialectique ou fiiits d'expérience", sont invoqués pour ébranler le confiance spontanée que nous avons dans nos facultés. La certitude doit venir du moi, immédiatement présent à lui-même. C'est de ce centre qu'on part pour aller aux choses. Mais le moi est une substance pensante, une âme spirituelle. Descartes lui

accorde tous les attril)uls que lui avaient reconnus les scolastiques ; il exagère même son indépendance vis-à-vis de la matière. Si l'iime est essentiellement une substance pensante et rien de plus, le corps Immain, comme tous les autres, est de l'étendue ; il est aussi une substance indépendante. Comment l'àme peut-elle atteindre les autres êtres, surtout les corps? Comment est-elle unie à l'organisme qu'elle considère comme sien? Comment le connaît-elle? Elle ne peut sortir d'elle même. Elle doit se servir d'idées, représentations assez peu fidèles des corps. Leur évidence et leur présence immédiate sont les seules garanties de vérité; elles sont donc mieux connues que les objets qu'elles prétendent représenter. Sans doute, il y a autre chose dans le Cartésianisme; il y a une vue très profonde de l'opposition entre la méthode rationnelle pure et l'expérience, une intuition de la valeur indépendante des principes, dominant celle de l'ordre phénoménal. Cette conception cherche à s'exprimer tant bien que mal dans les cadres d'une psychologie et d'une métaphysique mal adaptées. Mais ce qui a frappé les contemporains, — et c'était l'aspect le plus obvie — c'est le dualisme établi entre la connaissance et les choses et la ditticulté qu'éprouve la pensée lorsqu'elle veut se dégager des limites imposées par l'attitude subjective.

C'est ainsi surioui que Locke a compris le problème de la connaissance. La question logique apparait quelquefois dans son aaivre, mais le point de vue psychologique domine. L'àme reste une substance, encore qu'on n'en connaisse plus la nature, et que sa raison d'être ne soit pas bien claire. Les idées lui .ijiiiorteul une représentation du monde extérieur dont elles sont des copies. La distinction des qualités primaires et secondaires est consacrée. La notion de sul)stance s'est altérée : elle n'est plus (ju'une collection d'impressions et d'idées; ainsi se jiréparent les négations plus radicales de Lerkelev et de Hume.

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L'évolution continue chez Berkeley. La substance matérielle est éliminée, et le " prédicament égo-centrique r, reçoit sa formule définitive. La critique des sensations devient complètement sul)jectiviste. Par contre, la substance spirituelle est maintenue aussi fermement que chez Descartes. On comprend d'autant mieux la forme spéciale de sa théorie de la connaissance : les êtres matériels n'existent que dans les - idées - des substances spirituelles.

Chez Hume, l'unité du moi a disparu ; aussi l'on s'explique beaucoup moins l'affirmation de l'idéalisme. La critique plus radicale des sensations ne devait pas nécessairement y conduire. Au contraire, cette psychophysiologie se formule nécessairement en termes réalistes ; l'opposition du mental et du physique n'empêche nullement ces deux principes d'être des réalités existantes. L'atomisme psycliologique est plus réaliste qu'idéaliste. Si la vie mentale et l'univers entier sont des éléments de même nature, il n'est pas certain qu'ils soient d'ordre mental. Pour que le mot " mental-' ait un sens, il faut que l'esprit lui-même soit une réalité ontologique ; s'il n'est que la réunion d'impressions associées, il ne peut pas servir à les déiînir. L'objet et le sujet n'ont de sens métaphysique que s'ils s'opposent comme des réalités, et non comme de simples points de vue. L'idéalisme emprunte sa signification au souvenir de la doctrine âe l'âme substance ; ce souvenir reste impliqué dans les interprétations relativistes des faits de sensation et dans les arguties du prédicament égo-centrique.

Le criticisme kantien n'échappe pas à ces difficultés. Même interprété dans le sens objectif, il renferme trop de traces de la conception psychologique et substantialiste du moi pour éviter les conséquences subjectivistes du dualisme radical. Phénomène, idée, faculté prennent tour à tour le sens objectif et le sens subjectif et souvent les combinent

en une vague association. Ces équivoques ont persisté chez les successeurs cîe Kant, aggravées encore j)ar les préoccupations religieuses d'un protestantisme plus ou moins libéral et par l'exaltation romantique. L'allure subjective de ces systèmes est manifeste jusqu'au moment où ils se rencontrent avec les sciences, qu'ils prétendent incorporer. Alors l'idéalisme disparaît — à pan la suggestion des mots — pour faire place à un réalisme qui ne diffère en rien de celui du sens commun.

Peut-être dira-t-on que l'idéalisme conserverait au moins la valeur d'un coefficient général atfectant toute la description de l'univers. Mais il faut préciser la nature de ce coefficient. S'il a un sens, nous revenons i\ la notion traditionnelle d'esprit et, par suite, au dualisme, qui est la contradiction mémo de la thèse idéaliste pure. S'il n'a point de sens positif, l'idéalisme ne se distingue plus en rien de la thèse opposée.

Le véritable - monisme épistémologi(|ue ~ no peut pas être idéaliste. S'il confonrl l'objet avec la conscience, il absorbe aussi la conscience dans l'objet. L'objet est tout juste ce qu'il parait être. Rien ne l'a mieux montré que la controverse de Wilhelm Schuppe et de Richard Avenarius. Le philosophe de l'immanence se proclamait solipsiste, mais il faisait reparaître dans la conscience, le monde réel, non pas seulement comme pensé, mais comme réel, puisqu'ainsi il apparaît. Avenarius, d('crivant l'expérience j)ure, abstraction faite de toute intervention de la conscience, y trouvait exactement la môme chose. Et les deux philosophes, si éloignés à première vue, se rencontrent dans le réalisme naïf ').

DCf. Wilhelm Schuppe, Die Bestûtigung des naivcn Rcalismus. O/fencr Brief an Herrn Prof. Dr. Richard Avenarius, Vierteljahrsschrift fiir wissenschaftlichr Philosophie. XVII (1893), pp. 304-^88. Reproduit dans R. Avenarius. Der menschliche Weltbeeriff,3^ éd. Leipzig, Reisland, 1912, pp. 137-177.

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' M. Spaulding a donc raison de dire qu'il faut implicitement faire appel à une notion inopportune de substance, pour aboutir, de la relativité des sensations ou du prédicament égo-centrique, à l'idéalisme ; et cet idéalisme sera nécessairement subjectif. On se regarde, en etfet, comme enfermé dans l'esprit, l'esprit individuel donc, puisque celui-ci seul est une réalité substantielle, et le problème est d'en sortir. Cette àme est un espace clos, une boite où doivent apparaître des images des choses extérieures ; car les choses elles-mêmes en sont exclues, et l'àme ne possède pas d'organe qui puisse aller les saisir où elles sont.

Mais avant de faire de cette conséquence un grief à Aristote, il faudrait voir si sa conception a été fidèlement suivie. Or, nous sommes ici en présence d'une confusion entre deux notions que la tradition aristotélicienne a constamment distinguées. Si la substance matérielle possède ces caractères d'étendue exclusive et d'impénétrabilité, il n'en est pas de même de la substance spirituelle. N'étant pas spatiale, elle ne suit pas les lois de la transmission des qualités corporelles. La connaissance est au moins partiellement indépendante des conditions de l'étendue; la sensation en dépend, mais si l'intelligence s'y réfère en un sens, elle la dépasse aussi. Il n'y a pas d'obstacle à ce qu'un esprit, n'étant pas spatial, se rende présents des objets autres que lui-même et que son propre corps. On a sans doute mauvaise grâce à parler de l'àme substantielle à l'heure qu'il est. Cette conception n'est plus à la mode. Mais les néo-réalistes, qui ont eu le courage de s'attaquer au fétiche idéaliste, devraient avoir assez de justice pour se rendre un compte exact d'une théorie longtemps en honneur, qui leur procurera peut-être de surprenantes lumières pour l'étude d'un problème toujours actuel ^).

1) W. James a reconnu que la doctrine de la substantialité de l'âme pouvait

La philosophie traditionnelle a des tendances qui s'accorderaient assez l)ion avec les exigences des néo-réalistes. Loin de faire re}>oser la iijétai)hysique et la morale sur de vagues intuitions de la conscience, elle veut que la connaissance de l'âme elle-même s'appuie sur de laborieuses démonstrations. Ce n'est pas ici le lieu de développer ces thèses de psychologie et de métaphysique; il sutîit de faire ressortir leur caractère objectif, qui les rapproclie des méthodes préconisées par les néo-réalistes.

Ces derniers ont bien mis en évidence les vices de méthode de l'idéalisme. La critique du prédicament égo-centrique et de la théorie de la dépendance du sujet et de l'objet est particulièrement bien menée. Mais était-il bien utile de faire intervenir la notion de l'induction dans la discussion du prédicament égo-centrique:* Il semble que nous soyons ici en présence d'une question plus générale que celles qui peuvent être résolues par les méthodes scientifiques particulières. L'interprétation positive que M. Perry donne du fait de la connaissance souffre, nous le verrons plus loin, de l'étroitesse de ce point de vue. Il est intéressant de noter que ces erreurs avaient été signalées à peu près de la même façon, dès 1897, par le Cardinal Mercier, alors professeur à l'Université de Louvain. Dans un chapitre substantiel de son ouvrage troj» peu connu sur Les Origines de hi psychologie co}HcmporaiHe, il ftiisait ressortir avec force que la notion de rol)jet réel est impliquée dans toute épistémologie, même la plus idéaliste; rid(\ilisme logique menait, selon lui, à une dissolution du sujet pire que le solipsisme même; enfin, la présence d'un objet à la conscience n'impliquait pas sa dépendance, et l'objectivité de la coimaissance ne supi)osait nullement la séparation entre le sujet et l'objet *).

donner la solution de certaines difficultés capitales en ptiilosopliie ; seul le préjugé courant l'a empêché de s'y rallier. Cf. A Pluralistic Universc, pp. 208-210. 1) Op. cit., ch. V : Critique des principes de l'idéalisme, Louvain, 1897.

LA CRITIQUE DE l'iDÉALISME 73

Discutant contre les idéalistes modernes, qui admettent comme eux, à des degrés divers, la valeur de la science, les néo-réalistes pouvaient sans doute se dispenser de pousser plus loin leur réfutation. Peut-être attribuent-ils trop de valeur au témoignag-e du savant ou même du sens commun. Ils font, il est vrai, de sages réserves au sujet de ce dernier. Mais leur enthousiasme pour la science leur fait parfois exagérer sa valeur philosophique. Les idéalistes pourraient demander une critique plus approfondie de l'induction ellemême. Mais cette critique plus générale paraîtrait sans doute aux néo-réalistes dépourvue de portée. T^no telle épistémologie ne répondrait pas exactement -à l'idée qu'ils se font de cette discipline ; nous verrons ])lus loin comment ils conçoivent la critique de la science et de la connaissance en général. Certains d'entre eux, M. Ewer et M. Fullerton font preuve d'une sagesse un peu courte, lorsque, à toute demande d'explication sur le comment de la connaissance, ils opposent une fin de non-recevoir.

De l'examen que, à leur suite, nous venons de faire de l'idéalisme, nous pouvons tirer quelques conclusions sur leur propre doctrine. Elle commence à se dégager, non seulement dans ses thèses principales, mais surtout dans ses caractères méthodiques propres.

Il est faux que l'objet dépende du sujet individuel. Il n'est nullement prouvé que l'ensemble de la réalité soit de nature mentale ou dépende d'une conscience absolue ou collective. L'épistémologie ne peut certainement rien nous apprendre à ce sujet. Les termes généraux esprit, matière, ne doivent pas servir de point de départ à la philosophie. Mieux vaut procéder avec lenteur, par des analyses partielles, que d'éditier hâtivement des synthèses caduques. Le néo-réalisme préfère les détails, même fragmentaires mais bien établis, au verbalisme sonore des philosophies plus prétentieuses.

Il fallait s'attendre à trouver, chez les auteurs que nous étudions, plus de sympathies pour le pra^nuatisme que pour ridëalisiiie. Ils se dëheiit des vastes synthèses, des métaphysiques basées sur l'épistémologie ; les pragmatistes, en Amérique au moins, ne soni pas moins sceptiques à cet égard. La génération précédente avait élevé un majestueux palais d'idées ; ses proportions symétriques plaisaient à l'imagination; le chaos des phénomènes y était logé pour toujours dans un ordre parfait. Nous avons vu avec quelle ardeur belliqueuse les jeunes philosophes ont travaillé à le détruire ; ils ont même su discipliner leurs forces pour rendre le travail de destruction plus méthodique et plus persévérant, pariant, plus efficace. Mais les pragmatistes avaient commencé le travail. A grands coups de pic, William James avait déjà attaqué l'édifice des catégories hégéliennes. Plus d'un néo-réaliste a été réveillé du rêve idéaliste })ar le Itruii des déliris que faisait tomber rimj)itoyable démolisseur. Aux vues d'ensemble, sujettes à caution, les pragmatistes préféraient les examens détaillés et ]>artiels : c'est peut-être le précepte fondamental de la méthode néo-réaliste. D'autre part, j)lus d'un pragmatisle avait affirmé sa foi au uhonde réel, concret, tel que l'admet le vulgaire b(»n sens. Kn fallait-il davantage pour s'accorder ^

Cependant, les nouveaux venus ont prétendu dépasser le

pragmatisme. Il a gardé des traits de leur vieil ennemi, le subjectivisme. Résolus à l'exterminer partout, ils critiquent parfois sévèrement leurs alliés de la veille. Il n'est donc pas facile d'expliquer l'altitude des réalistes vis-à-vis du pragmatisme. Celui-ci est d'ailleurs un mouvement très complexe, une tendance bien plus qu'un système ; il est plus difficile encore à enfermer dans une fornude générale que l'idéalisme, lui-même déjà si flottant. Il ne part pas d'un principe rigide, il ne s'identifie pas avec une habitude fixe de resi)rit ; il est plutôt une attitude qu'une doctrine. Puis, nous en sommes encore trop rapprochés pour le juger sereinement ; il n'apparaît pas encore à nos yeux avec la netteté que donne le recul historique. On peut cependant, seml)le-t-il, en donner une caractéristique générale qui orientera la critique. « Le pragmatisme, écrit M. Perry ^), consiste dans le sens le plus large du mot, à accepter comme fondamenlales les catégories de la vie. C'est la philosophie bio-centrique . De plus, il faut l'ajouter tout de suite, le pragmatisme entend par « vie ^ , non la vie imaginaire ou idéale de quelque être hypothétique, non la vie " éternelle •' ou la vie " absolue ^ , mais bien la vie temporelle, agissante, des animaux et des hommes, la vie d'instinct et de désir, d'adaptation et de milieu, de civilisation et de progrès ^.

Nouveau comme mouvement, le pragmatisme est bien, comme l'a dit James, « un vieux mode de penser •• ; cependant on ne peut l'identifier avec aucune des doctrines qui l'ont préparé. L'empirisme anglais a mis en évidence, avec l'importance du fait, le rôle de l'hypothèse ; Hume a parlé quelque part de la certitude modeste qui suffit à la vie. Kant a insisté sur le primat de la raison pratique ; Fichte et ses disciples ont défendu le volontarisme. Le pragmatisme,

1) Près. Phil. Tend., p. 197.

suri OUI dans la forme bergsonienne, dépend sans nul doute du voloiiiarisnie. Mais il reste une philosophie du concret ; il est loul i>rès de la nature. Et la nature, pour lui, c'est celle qu'étudie la biologie plus encore que celle du physicien. Il estdélibéréinent anthropocentrique. On y a vu, non sans raison, ral»()utissement du posivitisme et la dernière forme de l'évolutionnisme ; comme cette doctrine biologique, il considère tout au pr)int de vue de la fonction et du développement ').

Théorie de la connaissance avant tout, le pragmatisme a' conduit naturellement à une métaphysique et ensuite à une philosophie de la religion. Il nous faudra l'examiner sous ce triple aspect, à la suite des néo-réalistes, pour le comparer avec leurs doctrines ^).

L'idéalisme considère crénéralement la connaissance à

l'état achevé, comme un système objectif, un ensemble de vérités. Le pragmatisme, fidèle à sa méthode biologique, la regarde dans son dévoloi)pement ; elle est, pour lui. un ]irocessus, une action vitale. Aussi les pragmatisies ne se contentent-ils pas. pour l'étudier, de la méthode logique des

1) Cf. Sf'AULDiNo, New Rationalism, pp. 283-301 M. Spaulding insiste, non sans raison, sur l'importance de l'idée d'évolution dans le pragmatisme. M. Spauldinfj croit même que l'intuilioimisme des pragmatistes est du. au moins en grande partie, à l'influence des sciences d'observation, surtout biologiques; celles-ci feraient préférer la vision concrète à l'analyse intellectuelle Quoique cette disposition d'esprit soit réelle, nous ne pensons pas qu'elle puisse conduire à un antiintelleclualisme aussi radical que celui de James ou de M. Bergson.

2) Nous suivrons principalement la IV partie de Perry Près. Phil Tend., pp. 197-268.

Auparavant, M. Perry avait publié deux aiticles dans /ourn. Phil. Ps. Se. M : A Rcview of Pragmatism as a Thcory of Knowlcdfjc. t. IV (1907), pp 365 374 et A Revicw of Praf^maiism as a Philo.wpliical Gencralization, ib., pp. 421-428. Dans l'ouvrage cité, il nous parait avoir tenu compte des critiques formulées

REALISME ET PRAGMATISME / /

idéalistes. Leur méthode est psychologique et logique à la fois. Ou plutôt, la psychologie est pour eux le moyen de voir en quoi se distinguent les connaissances vraies et fausses, aussi l)ien dans leur devenir que dans leur état final.

Ainsi comprise, la pensée a manifestement un caractère pratique, (^u'il s'agisse d'une opération financière, des espaces non euclidiens, ou des attributs de Dieu, •• la connaissance est une entreprise, projetée à l'occasion d'une circonstance bien concrète, réalisée par des moyens parfaitement déterminés, poursuivie avec des sentiments d'espoir et de crainte très réels, et terminée par le succès véritable ou l'insuccès regretté ' ) •• . Que devient, dans cette conception, le rôle de l'idée ? Quelle est la dilîérence entre l'idée vraie et l'idée fausse !

On voit, i)ar cette description, que les pragmatistes s'occupent à peu près exclusivement de la connaissance réfléchie, médiate ; James l'appelle hnovlcdge about. La connaissance immédiate, knoicledge hy acquaintancc, étant la présence directe du donné, )ie parait pas susciter de

contre ses premiers essais par M. A. W. Moore, Professer Perry on Pragmûlism, ib., pp ZÇil-^n. Voir aussi dans le même ouvrage : Appendix: The Philosophy of William James, pp. 340-378. Ajouter les importants articles de Montague, May a Realist be a Pragmatist? Journ. Phil. Ps.Sc.M.,M\ (it^OQ), pp. 460 463, 485-490, 543-548, 561 571, fidèlement résumés par R Jea.nnière, Un réaliste peut-il être pragmatiste? Revue de Philosophie, XV! (1910), pp. 133-155. Enfin, Spaulding. New Rationalism, pp. 54, 72 73, 109 111, 134-135, 199 200, 250-251, 273-307, 370-371. Nous signalerons au passage les divergences de ces auteurs, généralement d'accord dans leurs appréciations du pragmatisme. — Il n'est peutêtre pas superflu de faire remarquer que le pragmatisme dont nous nous occupons ici et que nous venons de caractériser à la suite de M. Perry, n'a presque rien de commun avec la « Philosoptiie de l'Action » de M. Maurice Blondel. M. Blondel avait d'abord proposé le nom de «Pragmatisme» pour désigner sa doctrine; il y a renoncé dès qu'il s'est rendu compte de l'équivoque de ce vocable, réclamé en même temps par l'empirisme biologique américain. Cf. Bulletin de la Société Française de Philosophie (\908), pp. 293-294. James lui-même n'a pas toujours évité cette confusion.

1) Perry, Près. Phil. Tend., p. 200.

dillicultés, ni ailirer leur alieiition. M. Dewey, nous l'avons vu '), lui refuse même la qualité de connaissance véritable. L'idée, instrunienl de la pensée rélléchie, ne se caractérise pas par son contenu, mais par sa fonction qui est de désigner, de signifier [io mean) un objet. Elle le fait en suggérant les actes à accomplir pour se mettre en sa présence. Elle a sa place marquée dans l'évolution de la vie : quand une situation nouvelle nous embarrasse, elle nous permet de " reconstruire l'expérience ^ pour pouvoir la comprendre et nous y orienter. Elle est aussi le moyen de rapprocher du sujet les objets éloignés dans l'espace ou dans le temps. Elle lui permet, enfin, de condenser et de manier aisément des masses considérables de données trop encombrantes dans leur forme primitive. Pratique }»ar sa fonction première, remplacer ou éclairer l'expérience, l'idée l'est encore par sa destination ultérieure, permettre au sujet d'agir sur le milieu pour y vivre.

M. Montagne appelle cette conception le ~ pragmatisme biologique " ou la théorie instrumentaliste de la connaissance ■' ^).

La notion de la vérité découle de la théorie précédente. La vérité est une })ropriété des idées, non des choses. Une connaissance est vraie lorsqu'elle remplit sa fonction, qu'elle atteint sa destination, qu'elle répond au besoin concret qui lui a donné naissance. Comme tout instrument, l'idée peut faillir à sa destination ; dans ce cas, elle est fausse. Pas plus tpie l'idée n'est une copie, la vérité n'est une relation de correspondance, de ressemblance ou d'égalité avec un objet ; si cette ressemblance existe, elle est accidentelle. La vérité n'est [)as davantage l'accord des

1) Voir plus haut, pp. 47-48.

2) Cf. May a Realist be a Pragmatisff Journ. Pfiil. Ps. Se. M.. VI (1909), p.46<.

r7';alisme et pragmatisme /9

choses entre elles ou l'harii: Diiie interne des pensées, comme le veut l'idéalisme absolu.

Une idée peut avoir de buts multiples. Lequel déterminera sa vérité en cas de c jnllit? Ainsi une idée de mon état après la mort peut servi ^à différents usages : me préparer aux situations de l'auti e vie ou aux efforts de la vie présente, me consoler (h décès d'un ami, ou simplement répondre au besoin d' mité de mon système philosophique. C'est la question du c itère de la vérité. M. Perry ramène à cinq les (.-ritères pra ^matistes ; il leuf donne les noms suivants : vérification p.'.r perception, par cohérence logique, par o[)ération, par sentiment et par utilité générale.

Vérifier une idée par la perception, c'est tout simplement suivre sa signification, réaliser la perception qu'elle indique. Si cette perception est bien telle que l'idée la faisait attendre, l'idée est vraie; si j'éprouve un désappointement, elle est fausse. Lorsque je soumets les idées à vérifier à l'épreuve de la comparaison avec d'autres idées dont la valeur est déjà établie, je fais une vérification par voie de cohérence logique.

Ces deux critères sont classiques : ils correspondent aux données traditionnelles de l'empirisme et du rationalisme. Les pragmatistes n'ont fait que préciser la série des opérations nécessaires à leur emploi. James et d'autres les considèrent comme des critères strictement " théoriques ••>. Ils ne sont pas applicables partout, mais, dans leur domaine, leur valeur est décisive ; il est impossible à l'esprit de s'y soustraire. Les autres critères ne peuvent que les suppléer, là où, pour une raison quelconque, leur emploi est impossible ; ils peuvent aussi confirmer des vérités déjà établies théoriquement, mais qui présentent, par surcroit, un caractère d'utilité accessoire.

A la vérification par perception ou expérience " passive « , s'oppose l'expérience ♦< active ;',!'« opération », 1' « utilité

80 LE NKO-RKALISMK AMÉRICAIN

sultsé(]U(*iHe •• d(î James. M'étant formé une idée au sujet d'un ()l)jel donné, j'y conforme ma conduite. Le succès de cette aji})li(aiion décidera de la valeur de ma supposition.

A un dei-ré inférieur se trouve la vérification par sentiment : le choix de l'idée que j'adopte peut être dicté simplement i)ar son caractère agréable en elle-même, sa beauté, son harmonie, ou par ses etîéts toniques sur la volonté.

Enfin, le dernier de tous les critères est celui de l'utilité générale. Il est basé sur la saiisfaciion totale qu'apporte une idée à l'ensemble des exigences de la vie individuelle et sociale. On ne sait trop ce que les pragmatistes entendent par ce critère. Il peut, en effet, inclure tous les précédents, et il n'a pas alors de valeur particulière; il peut aussi désigner je ne sais quelle vague satisfaction ou utilité i)ratique propi'oment dite. Dans ce sens, on ne peut l'employer, cela va sans dire, qu'à défaut des autres ; une idée ne pourra jamais être prouvée par lui, si elle n'est pas d'accord avec les faits ou les idées préalablement véritiées.

L'ensemble de ces critères constitue, dans la lerminoiogie lie M. Montagne, le pragmatisme logique ^).

La polémique pragmatiste a pris généralement les allures tfune critique de rintellectualisme. L'intellectualisme, selon les i»ragmatistes, est l'usage dogmatique de l'intelligence. Au lieu de replacer cette faculté dans sc>n milieu, d'en faire la critique en étudiant sa finalité et les circonstances de son action, on l'utilise aveuglément ])our connaiiro la réalité. Loin de la concevoir comme une faculté vivanic. on tixe la réalitc' l'nyante en termes figés.

Réduit à ces termes, le jtroblème n'est (pu' reiernello querelle des intellectualistes et des vt)lontarisies. L'intelligence est-elle un cas particulier du vouloir, ou la volonté

8) Cf. Art. cité, p. 463.

une sorte de connaissance? Ainsi posée, la question est insoluble. On pourrait, il est vrai, se demander ceci : étant admis que la connaissance est un vouloir, de quelle espèce de vouloir s'agit-il ? Ce genre de question serait en harmonie avec l'idée générale que les pragmatistes se font de la connaissance. Pourtant ils ne posent pas précisément la question sur ce terrain. Ils cherchent plutôt à définir les rapports des deux espèces de connaissance, réfléchie et immédiate. Laquelle se suffit à elle-même? Laquelle est fondamentale? L'intellectualiste n'admet qu'une espèce de pensée, la pensée réfléchie ; le pragmatiste croit qu'elle a besoin d'être complétée par une intuition d'un autre ordre, et pour se connaître elle-même, et pour saisir certaines réalités qui lui échappent : la sensation, le temps, le devenir, la vie, ou, en général, l'essence intime des êtres. Intuitionnisme, immédiatisme d'une part, intellectualisme, discursivisme de l'autre, tels sont les termes de l'opposition. Malgré les divergences individuelles, tous les pragmatistes s'accordent à insister sur l'importance (['<■• taie variété non intellectiicllc de connaissance, plus fondamentale et plus compréhensive que l'intellection, et qui, selon le mot de James, nous procure la vision profonde, intime (insighij, bien ditférente de l'intellection abstraite et superficielle "^).

Il suffit, disent les pragmatistes, de se rappeler la nature de la connaissance pour se rendre compte de cette supériorité de l'intuition. L'idée n'a d'autre but que de suppléer l'intuition absente : elle doit contribuer à rétablir le contact immédiat avec l'objet, lorsqu'il est troublé par quelque accident, le remplacer lorsqu'il ne peut être obtenu. La connaissance médiate n'est jamais qu'un succédané, partant un produit imparfait, dont toute l'utilité vient de ce qu'il remplace plus ou moins parfaitement l'intuition.

1) Perry, Près. Phil. Tend., p. 224.

H2 LK NKO-RKALISME AMÉRICAIN

!)';iill(nirs', la connaissance médiate est essentiellement conceptuelle. Or, les concepts, s'ils sont clairs, distincts, fixes, sont aussi abstraits et artificiels. De par leur nature même, ils s'éloignent de la réalité cr)mplexe, indistincte et mouvante. James a nommé " intellectualisme fautif ^ [vicions i)ifellec(uahsm) l'emploi abusif des concepts. Oubliant qu'ils ne contiennent qu'un asi)ect de l'expérience, rintellectualiste outrancier s'en sert pour définir les choses par leurs seuls caractères conceptuels. Il croit devoir nier tout ce qui n'est pas contenu dans les concepts ; il identifie le monde, riche de qualités, avec la pauvreté uniforme du discours. Les causes de cet abus s'appelleraient, dans la terminologie de M. Perry, sophisme de particularité exclusive et définition par prédication initiale.

N'est-il donc pas possible de remédier à ce défaut en multipliant les concepts? Xe pourrait-on pas obtenir par leur addition ce qui manque à chacun pris à part? Non, répondent les pragmalistes. et surtout M. lîergson. Le vice radical est dans la nature môme des concepts. L'intelligence n'est qu'un moyen d'action. Pour agir, il faut pouvoir isoler les aspects divers d'une situatif)n et les fixer par l'attention., \'oilà ce que fait l'intelligence. Elle dispose ses olijets en systèmes de termes extérieurs les uns aux autres. Son idéal est la géométrie, son expression parfaite, la méthode analytique. Plus elle progresse, jdus elle fige le système spatial qui est son œuvre propre. Elle s'éloigne toujours davantage de la réalité qui est fiuidité, interpénétration, contimiité, durée.

L'exposé de ces thèses, chez les néo-réalistes s'accompagne de plus de synq)athie (pie celui des théories idéalistes; il fait prévoir une ajipréciation jdus favorable. Si les réalistes ne ])rennent pas comme [)(»int de départ la notion de la vie, s'ils ne font pas reposer toute la piiilosojthie sur la psychologie, ils attachent pourtant une grande importance aux

faits biologiques et psychologiques dans la théorie de la connaissance. Ainsi, M. Marvin s'etforce de prouver que l'épistémologie, loin d'être la base de toute synthèse philosophique, suppose les sciences biologiques et psychologiques aussi bien quo la logique et la métaphysique 'j. M. Pitkin, en cherchan- dans la Ijiologie des confirmations de la notion réaliste de la connaissance, ne fait qu'appliquer le principe *). La théorie de la connaissance de M. Perry est tout inspirée de consioérations sur les rapports de l'organisme et de son milieu -j. M. Holt rapproche la connaissance du type général de la réponse de l'organisme à l'action du milieu ^). Que la connaissance réfléchie soit une action vitale, une entreprise mûrement combinée, ni M. Perry, ni M. Montague ne songent à le contester. M. Schiller a même vu dans cette approbation un indice de la transformation des idées dans les milieux philosophiques ^). Tout au plus M. Montagne fait-il remarquer que toutes les vérités ne sont pas nécessairement le résultat de recherches voulues ; elles peuvent être imposées par les circonstances ^j. Dans l'ensemble, la théorie instrumentaliste lui paraît acceptable. Elle est, écrit-il, « probablement vraie dans une large mesure; en tout cas, elle est intéressante et elle éclaire d'une manière remarquable le développement historique de nos catégories. C'est un correctif très nécessaire de la psychologie ultra-intellectualiste qui conçoit toutes les formes de l'expérience humaine comme des produits confus ou dégénérés d'une raison primordiale ou d'un Moi transcendantal, capable de fonctionner iiherhaupt et d'engendrer

1) Cf. New Realism, pp. 57-60.

2) Cf. Some Realistic Implications ofBiology, dans New Realism, pp. 378-467.

3) Cf. Près. Phil. Tend , pp. 298-305.

4) Cf. New Realism, pp. 353-355.

5) Cf. Compte rendu de Près. Phil. Tend., Mind, N. S. XXII (1913), p. 281.

6) Cf. May a Realist be a Progmaiist ? /ourn. Phil. Ps . Se. M., VI (1909) p. 486, note 3.

84 LE NKO-RKALISME A.MKRICAIN

le monde de l'espace et du temps. L'instrumentalisme est, en fait, l'application résolue du I)ar\\ iiiisme à la vie la }»lus haute, celle de la raison n').

Du reste, dans la pensée de M. Montagne, l'instrumentalisme ne restreint pas le domaine de la pensée à ce qui est strictement utilitaire. Une fois en possession d^^ cet instrument, l'homme s'est mis à penser pour penser. Il a commencé de penser pour pouvoir manger, il en est venu il manger pour pouvoir [)enser. L'organe surgis;;ant pour répondre à un besoin primitif, crée à son tour de. besoins nouveaux. 11 y a, dans la vie de l'esprit, enchevêtrement de motifs ; je vchx étudier l'économie politique, que ce soit par curiosité ou par intérêt ; pour cela je devrai rechercher les lois de la richesse ; mais l'intérêt pratique })rimordial n'exclut pas la curiosité, le désir de recherches philosolihiques qui vient s'y ajouter.

M. Spaulding a moins de confiance dans la valeur de cette application du Darwinisme à la connaissance *). Les sujets connaissants et leurs moyens de connaître évoluent, soit, c'est un fait. Les *• théories -> particulières se transforment aussi, elles croissent, vieillissent et meurent, pour faire i)lace à d'autres ; soit encore. Mais peut-on dire que tous les objets dv la connaissance changent f Les entités logiques n'échappent-elles pas à la loi de l'évolution universelle ? La notion même de vérité, distincte des vérités particulières, n'est-elle pas immuable ? Les atlirmations radicales des pragmatistes feraient croire que, d'après eux, tout, absolument tout, s'écoule et change. Mais ne font-ils aucune réserve ? S'ils étaient entièrement logiques, que tleviendrail le pragmatisme lui-même ? N'est-il qu'un moment passager dans l'évolution des systèmes ^ Aucun

l)Art. cité. p. 490

2) Cf. New Rationalism. pp. 283-307.

pragmatiste ne semble s'être posé la question. Mais l'ardeur avec laquelle tous défendent leur doctrine montre bien qu'ils ne se contentent pas de lui attribuer une portée aussi restreinte. Elle n'est pas moins éternelle pour eux, que l'idéalisme pour les absolutistes les plus convaincus. C'est la contradiction installée au cœur du système : ou bien le pragmatisme n'échappe pas à l'évolution universelle ; alors, quelle est sa valeur ? Ou bien il est une exception à cette loi du mouvement ; dans ce cas, son principe fondamental n'a plus qu'une application restreinte, qui ne justifie pas des affirmations hardies sur la nature de toute connaissance.

La théorie biologique, de l'aveu de M. Montagne, présente un autre grave inconvénient : quel que soit son intérêt, quant à la psychologie de la pensée, " elle ne projette aucune lumière sur les règles de la pensée correcte ni sur la sphère propre et l'objet de nos intérêts cognitifs r,^). Affirmer que la pensée est un instrument, qu'elle est utile, ce n'est pas encore dire à quoi sert cet instrument, de quelle nature est son utilité. ^ Dire que le critère de la vérité, c'est la satisfaction du désir, c'est comme dire que la manière la plus utile d'employer une hache est de l'employer utilement. La pensée est utile parce que nous pouvons mieux nous ajuster à une situation si nous avons quelque connaissance d'autres situations. Nous pouvons plus sûrement satisfaire aux nécessités des situations futures si nous nous représentons par la pensée ce qu'elles seront, et ceci, nous ne pouvons le faire qu'en nous rappelant et en analysant des situations passées. Mais la nature objective de ce dont nous désirons nous occuper par la pensée a toujours été et sera toujours le seul moyen de déterminer ce qu'il faut en penser... Si je rétiéchis à une situation concrète, la

1) May a Realist be a Pragmatist? Journ. Phil. Ps. Se. M., VI (1909), p. 490.

vérité de mes jugements sera déterminée par la mesure dans laquelle ils se conforment à la nature de cette situation concrète. Si je veux penser à quelque chose d'abstrait, comme les propriétés de l'espace ou du nombre, la vérité de mes idées dépendra entièrement de la nature de l'espace et du nombre » ').

Les pragmatistes imitent trop facilement le fâcheux exemple d'imprécision donné par les idéalistes. Ils ne définissent pas plus l'expérience, l'utilité, que les idéalistes parlant de la pensée en soi. S'ils avaient eu soin de le faire, ils auraient vu leurs deux critères principaux se réduire aux procédés de la logique traditionnelle. Vérification par le fait ou induction, vérification par la comparaison avec des idées déjà étal)lies, ou déduction, voilà à quoi ils se ramènent.

Aussi bien l'originalité du pragmatisme se manifeste plutôt, semble-t-il, dans ses critères secondaires. Les écrivains de cette école se sont attachés à montrer que toute vérité i)eut avoir des conséquences intéressant l'individu ou la société. De là le critère de l'utilité, ou de l'opération, du succès. M. Montague observe que cette utilité problématique ne peut pas servir de critère universel '). M. Perry est plus disposé à en reconnaître l'importance. En vertu de l'unité psycho-physique de l'organisme, toute notion a des répercussions dans l'activité atFective ou motrice. La solidarité sociale multiplie les conséquences des connaissances individuelles. Mais la vérité ne se confond pas avec l'utilité subséquente.

La science n'emploie que les deux critères déjà cités. La nature de ses objets pourrait donner le change : en général, les questions qu'elle résout ont une porti'o pratique : ce sont, comme s'exprinioni les pragmatistes, dos " vérités

\) Arl. cité, p. 488.

2) Cf. Art. cité, p. 5(i9

d'usage ». Leur type est le suivant : Si je fais subir au sujet a l'action b, que se passera-t-il ? Le résultat c est coiniu par l'expérience, ce qui nous ramène au procédé classique. Aussi n'y a-t-il pas là un critère nouveau. Les exemples cités par les pragmatistes le montrent. Soit celui de M. Moore : L'idée d'un mal à une certaine dent est vraie, si une opération faite à cette dent la modifie. La constatation peut se faire en observant la localisation du mal, ou en examinant l'état de la dent ; qu'on extraie finalement la dent ou qu'on ne l'extraie pas, cette opération n'influe pas sur la constatation préalable ; elle serait, si on la pratiquait, une vérification expérimentale basée sur un raisonnement ^). L'utilité est purement accessoire.

Pour autant que l'utilité coïncide avec le succès, elle est une source d'indications que les réalistes n'ont pas manqué d'exploiter. On a trouvé la trace de ce critère dans l'argument que Kant oppose à la métaphysique, dès la préface de sa Critique. De même, M. Marvin invoque « le verdict de l'histoire, le critère pragmatiste ", contre l'épistémologie idéaliste -). La faveur accordée par les néoréalistes aux sciences expérimentales ne s'inspire-t-elle pas de ce sentiment très naturel de confiance envers ces sciences qui ^ ont réussi r. ?

Le critère du sentiment, de l'aveu des pragmatistes, ne peut intervenir que dans un domaine restreint, lorsque toute autre vérification est impossible. Alors la '• volonté de croire •' intervient légitimement pour fixer nos hésitations. Son usage s'impose ; pourquoi choisir délibérément des conceptions déprimantes ? Par notre action nous pouvons modifier la réalité ; mieux vaut nous stimuler que nous

1) Il est permis de ne pas apprécier liautement le bon goût de la comparaison ; mais le « Pefer's Toothache » est devenu l'un des arguments classiques de la controverse pragmatiste en Amérique.

2) Cf. New Realism, pp. 83-92.

paralyser. Seulement, avons-nous encore affaire à un critère de connaissance ^ C'est plutôt un motif extra-logique d'action. Pourquoi ne pas le reconnaître ouvertement ^.

Rien de plus vague, enfin, que le critère d'utilité générale, celui dont malheureusemeni les pragmatistes parlent le plus souvent. Ils négligent de distinguer la nature de chaque vérité en particulier et l'utilité de la vérité en général. La valeur de la connaissance résulte-t-elle de l'objet ou du simple fait de connaître? N'y a-t-il pas, à cet égard, une gradation entre les vérités? M. Montague pense que les pragmatistes, si soucieux d'empirisme, devraient établir des tables ))aconiennes des propositions ayant des conséquences utiles; il faudrait y observer la projjortion des propositions vraies, et, parmi celles-ci, de celles dont la vérité dépend de l'utilité. Le résultat, d'après lui, serait le suivant : '♦La grande majorité des propositions utiles est vraie ; il y a cependant un bon nombre de croyances qui sont utiles sans êtres vraies... Parmi les propositions utiles qui sont vraies, la grande majorité pourrait être vérifiée par d'autres procédés que l'utilité de leiu's conséquences ; pourtant un grand nomlire pourrait être vérifié à la fois pragmatiquement et autrement ; enfin un très petit nombre ne pourrait être prouvé que par le critère pragmatique -*).

Par le vague de ses assertions, le pragmatisme risque de fairo confondre les ditTérentes valeurs intellectuelles ; il semble donner le pas aux motifs seniimeniaux sur la science objective. Ce serait là un grave inconvénient. La science, née de la nécessité, s'est développc'c en devenant indépendante des besoins immédiats.

Les thèses antiintellectualistes des pragmatistes reposent, selon M. Porry, sur une série de confusions. C'est

1) May a Realist be a Pragmatist? Joum. Pfiil. Ps. Se. M., Vi (1909). p. 570.

pour avoir mal compris l'analyse intellectuelle que les antiintellectualistes la rejettent. Telle est aussi la thèse longuement développée par M. Spaulding '). Avec une minutie que les répétitions ne rebutent point, mais qui risque de devenir fastidieuse, il l'applique à toutes les affirmations de M. Bergson sur l'espace, le temps, le nombre, les ditférentes espèces de concepts abstraits, et la nature même de l'univers.

Est-il vrai que l'analyse réduit l'objet à une juxtaposition de concepts sans lien entre eux ? Non, disent les réalistes. L'analyse révèle des parties dans le tout, mais elle montre aussi les relations qui les unissent. S'il arrive que le tout ait des propriétés spécifiques, dues à ces relations, l'analyse véritable ne les néglige pas. L'analyse épuise le tout, jusqu'au point où elle pénètre. Elle peut être incomplète, soit parce qu'elle n'a pas mis en lumière toutes les parties de l'objet, soit parce qu'elle n'en a pas perçu toutes les relations ; le remède à l'analyse incomplète, c'est une analyse plus profonde. L'erreur ne vient pas de l'analyse elleniême, mais de ce qu'on la prend pour achevée alors qu'elle n'a pas encore poussé son travail assez loin.

L'analyse n'est pas nécessairement aveugle sur ses propres lacunes. L'intellectualisme n'est " fautif-' que si l'on emploie les concepts au sens exclusif — privatif, disait James. " La méthode analytique implique que la réalité est constituée par des termes et des relations. Mais elle n'implique pas que la réalité n'est rien d'autre qu'un ensemble de termes et de rapports abstraits *' ^). Il faut tenir compte de la nature propre des ditférents termes et des

1) Cf. A Defence of Analysis, dans New Realism, pp. 155-247; New Rationalism, pp. 274-283, 396-402.

2) Perry, Près. Phil. Tend., p. 234. M. Montague fait des remarques analogues dans « A Pluralistic Universe » and the Logic of Irrationalism, /ourn. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 153-155.

relations qui les relient. La relation temporelle n'est pas la relation numérique. Dire que, dans une formule où intervient la notion de temps, on peut supprimer la série continue des instants intermédiaires, c'est être infidèle à la méthode analytique. Ces formules expriment d'une manière abstraite des choses qui ne le sont pas ; il est bien entendu (ju'clles ne s'appliquent au réel qu'à condition de recevoir une détermination spécifique. L'objet, ou - ce qui posacde la forme logique nest pas pure forme •' ').

L'analyse n'est pas un arrangement arbitraire de concepts. Les pragmatistes eux-mêmes admettent que le " donné ", 1' •• expérience ", est multiple. Pourquoi ne pourrait-on pas exprimer cette multiplicité en concepts ditlérents ? Elle est indistincte, dira-t-on. Soit, mais l'indistinction est un caractère psychologique de notre coimaissance, non un attribut des choses. Le rôle de l'analyse est tout juste de faire disparaître ce qui trouble notre vision. Les antiintellectualistes se refusent à cet etïbrt. Au lieu de reconstituer l'unité primitive de l'objet, dissocié par l'analyse, au moyen d'un travail persévérant, ils aiment mieux revenir à l'intuition vague du point de départ. X'est-ce pas un exemple frappant du sophisme de pseudo-simplicité, source de tant d'erreurs l

Toute analyse fidèle, dira-i-on, est impossible, elle s'écarte nécessairement de la réalité. Où trouve-t-on, en effet, dans la nature, des lignes idéales, des figures comme celles que décrit la géométrie l Mais c'est encore l'analyse qui met au jour cet écart entre certains de ses résultats et la réalité.

Les pragmatistes, dit M. Perry, devraient être les derniers à nier que les concepts puissent atteindre la réalité. Ne distinguent-ils pas dans l'idée son caractère représen-

1) Perry, Près. Phil. Tend., p. 236.

RÉALISME ET TRAGMATISME 91

tatif, qu'ils disent inditférent, et sa fonction;? Mais la fonction d'une idée n'est-elle pas de donner accès à l'expérience immédiate, c'est-à-dire à la réalité ? A moins de mettre à part, parmi les idées, celles qu'on qualifie de concepts. Mais ce qui les distingue des autres ne peut être que leur contenu. Comment, en restant conséquents, les pragmatistes peuvent-ils dire que cette différence de contenu produit une différence dans la fonction de connaissance?

Les caractères des concepts sont opposés à ceux de la réalité, dit-on. Comme si le symbole devait avoir la même nature que la chose signifiée! Si je dis que a est à la droite de b, faut-il que, dans la formule écrite, les lettres se trouvent à la même place ? Si je dis que a est plus grand que b, dois-je marquer cette différence par la taille des symboles? Le soutenir, c'est retomber dans une forme bien naïve de la théorie de la vérité-copie, tant flétrie par les pragmatistes.

M. Spaulding, qui aime à acculer ses adversaires à des contradictions logiques, en trouve une dans le fait que les pragmatistes se servent continuellement de l'analyse pour en montrer l'impossibilité. Leur critique, partant, ne peut pas être absolue ; elle n'atteint qu'une espèce d'analyse, elle suppose implicitement que celle-ci peut être corrigée par une analyse plus adéquate.

Il reste à signaler une nuance qui distingue ses critiques de celles de M. Perry. Tandis que celui-ci attribue aux termes et aux relations des caractères spécifiques, et semble croire en outre à l'existence de qualités proprement dites, M. Spaulding paraît admettre que tous les caractères qualitatifs sont dus aux relations. Ainsi le temps est pour lui essentiellement une série de termes placés dans une relation asymétrique transitive ^). Peut-être la différence vient-elle

1) Cl. New Realism, pp. 190-193.

seulement de ce que M. SpaukUng insiste davantage sur le caractère propre dos relations. Toujours est-il que, si M. Spaulding parait }>lus radicalement analytique que M. Perrv, les réalistes s'accordent tous à rejeter l'antiintellectualisme avoué des pragmatistes, comme le mysticisme de certains absolutistes.

Cette théorie de la connaissance comporte-t-elle nécessairement des affirmations sur la nature de l'objet connu ? Non, s'il faut s'en tenir aux déclarations des pragmatistes. Dans leur souci d'empirisme, ils ne veulent se solidariser avec aucune doctrine a priori, surtout avec l'idéalisme absolu. Les néo-réalistes ont souvent vu en eux des alliés. Ils croient niènie que certaines tliéories pragmatistes impliquent l'adhésion au réalisme.

William James a déclaré qu'il se ralliait au réalisme du sens commun. Cette position parait découler du principe même de son épistémologie : si la connaissance comporte une relation entre un sujet et son milieu, il ffuit bien que ce milieu soit réel, indépendant du sujet. '^ ï'n réaliste pont être instrumentalisto, (>crit M. Montagne ') et un instrumentaliste doit être réaliste ; cai" il serait contradictoire de considérer la pensée comme un instrument d'adaptation à un monde environnant, tout en niant avec l'idéaliste la réalité persistante et l'indépendance de ce monde. Les mots les plus usuels dans l'épistémologie biologique : milieu, organisme, («volution n'ont de sens que dans un monde réel d'objets indépendants. ()ue serait une évolution adiiptant des organes à un monde qui n'existe pas en dehors

1) May a Realist be a Pragmatist ? Journ. Phil. Ps. Se. M.. VI (1909), p. 490.

des organes ^ La connaissance ne peut s'être développée que dans un monde préexistant, comme les ailes de l'oiseau n'ont i»u pousser que dans un monde où il y avait de l'aii'. Si la croyance est utile, c'est précisément })arce que le monde est tel qu'elle nous le l'ait yoir. Son utilité rei)Ose sur sa vérité — au sens réaliste de ce mot -. M. Woodbridge insiste avec force sur ce point. ^- L'adaptation, dit-il, présente un caractère métaphysique. Elle est toujours une adaptation à des choses " ').

■NI. Montagne croit même pouvoir interpréter dans un sens réaliste l'humanisme ou - pragmatisme ontologique «. Il avoue, il est vrai, que son interprétation n'est pas obvie, et laisse entendre qu'elle ne doit pas être celle de M. Schiller lui-même ^). L'humanisme attire notre attention sur le tait que, dans l'inlinie variété des phénomènes, le choix qu'espère la connaissance est conditionné par notre nature humaine, lia connaissance est nécessairement anthropo- . centrique. Mais le choix ne doit pas être une création. Au lieu d'imposer nos lois aux objets, nous pouvons simplement ne percevoir que ceux auxquels nous sommes adaptés. Pourquoi les organismes ne seraient ils pas des harpes accordées à certaines ondes sonores qui les font vibrer, alors que d'autres les laissent au repos ?

On voit dans quel sens l'interprétation réaliste de l'épistémologie pragmatis'te permet de parler de la ^- satisfaction » fournie par la connaissance. La connaissance est satisfaisante parce qu'elle répond à la situation telle qu'elle est ; elle permet d'agir dans le monde. Le sentiment sul)jectif de satisfaction n'entre pas en ligne de compte. De même, lorsque le pragmatiste affirme que - nous faisons la réalité ",

1) The Field of Logic, Congressof Arts and Sciences, Saint-Louis, !. p. 322.

2) Cf. Art. cité, pp. 561-567.

94 LE NKO-RKALISME AMKRir'AIN

le réaliste comprend - par notre action, dirigée par la connaissance ^. Nous sommes une partie de l'univers ; pour le modifier, nous devons d'abord le connaître tel qu'il est ; la connaissance seule ne suffit pas.

Tel est, d'après nos auteurs, le pragmatisme de James. Doctrine biologique, naturaliste, ce pragmatisme est toujours d'accord avec la thèse fondamentale du réalisme. Très modeste en mélapliysique, il s'interdit de fournir une solution au problème de la nature de la réalité. Mais, pour être seulement une théorie de la connaissance, il n'en est pas moins fécond.

Il y a autre chose dans la pensée de James que sa théorie biologique de la connaissance ; et l'on peut se demander si son intuitionnisme s'accorde aussi aisément avec le réalisme. M. Perry le pense, du moins dans une large mesure. James a toujours affirmé, dit-il, que l'intelligence découvre les concepts et ne les fabrique pas. Les notions mathématiques sont indépendantes de l'esprit, aussi bien que les objets sensibles. L'intelligence abstrait, elle choisit dans la réalité les concepts qui servent à caractériser l'objet ; elle ne crée pas. Il y a un danger: c'est d'em})loyer les concepts logiques et mathématiques sans critique, oubliant qu'ils ne sont qu'un aspect du réel. Tant que James n'attaque que cet abus, il ne se met pas en opposition avec lé réalisme. Mais il va trop loin en affirmant que certaines jin^priétés du réel ne peuvent être coniques d'aucune manière. Concevoir, c'est distinguer, non altérer. Au reste, dire d'une propriété qu'elle est inconcevable, c'est déjà la concevoir en quelque fai;on. Voilà où il faut corriger l'antlinlellectualisme de James pour le rendre acceptable.

Tous les réalistes ne partagent pas l'optimisme de M. }\'rrv. L' - emjtirisme radical - est, s'il faut en croire

M. Pitkin, une forme déguisée d'idéalisme '). Au fond, il s'appuie sur l'impossibilité de dépasser l'expérience immédiate — ce que M. Perry a nommé plus tard le '• prédicament égo-centrique ->. — De fait, la polémique provoquée par cette attaque a montré que James n'admettait qu'une indépendance très limitée de l'objet : tout objet doit être donné dans une expérience actuelle, passée ou future : c'est le principe de l'idéalisme.

Plus tard, M. Montagne a insisté sur les tendances idéalistes que révèle le dernier ouvrage de James : A Plurcdistic Unircrse ^). Pourquoi l'auteur s'y rallie-t-il à l'intuitionnisme bergsonien ? C'est qu'en dépit de tous ses etïbrts, déclare-t-il, il n'est pas parvenu à concilier l'unité de l'objet avec la multiplicité des aspects qu'il prend, soit dans des consciences différentes, soit dans une même conscience placée à différents points de vue. Mais, dit M. Montagne, cette difficulté n'en est une que dans l'hypothèse idéaliste. Si, conformément à cette doctrine, il y a autant de rééditions de l'objet que de témoins qui le considèrent ou d'états de conscience où il apparaît, il y a certes opposition entre l'unité et la multiplicité. Mais le réalisme résout autrement la question. Un même objet peut être vu différemment par des sujets différents ou de dirîerents points de vue. Où est alors la contradiction \ Faut-il ajouter que l'intuitionnisme, pas plus que l'idéalisme, ne lève la contradiction créée

1) Cf. A Problem of Evidence in Radical Empiricism, Journ. Phil. Ps. Se. M., III (190«), pp. 645-65U: In Reply to Prof essor James, ib. IV (1907), pp 44-45; V.. James, Mr. Pitkin's Réfutation of «Radical Empiricism », ib , III (1906), p. 712; A Reply to Mr. Pitkin, ib., IV (1907), pp. 105-106.

2) Cf. « -4 Pluralistic Universe » and the Logic of frrationalism, Journ. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 141-155; W. James, A Correction, ib., pp. 183-184; MoNTAGUE, An Explanation, ib., pp. 184 185. James avait déclaré ne pas avoir songé à l'idéalisme; l'empirisme radical n'était qu'un postulat méthodologique, enfin, il ne fallait pas chercher sa théorie de la connaissance dans l'ouvrage en question. La logique interne de l'argumentation intuitionniste donne raison à M. Montague.

à plaisir l PounjiKÙ des attributs conlradictoires dans le monde réel cesseraient-ils de l'être dans le monde idéal ? Est-ce expliquer quelque chose que de dire que ce qui est logiquement impossible, l'est illogiquement ? Mettre une étiquette à une difficulté n'est pas la résoudre. 11 reste que James n'a pas songé à la solution réaliste de ses perplexités, ou ne l'a pas jugée suffisante. Son intuitionnisme est bel et bien idéaliste. Cette inconséquence étonne chez celui qui, le premier, a posé la question : La conscience existe-t-eUe f

e pren î:iie n'

Elle n'en existe pas moins ^).

Si le pragmatisme de James peut, avec quelque vraisemblance, passer pour réaliste, d'autres sont décidément idéalistes. L'exem[)le typique est celui de M. Schiller. 11 s'enfci'me dans le *• prédicament égc)-centrique ^. Au point de vue pragmatique, dit-il, la seule chose qui importe, ce sont les relations de la chose avec le sujet. Tout ce qui dépasse cet ordre est inaccessible et supertlu. Aussi notre métaphysique est-elle, en dernière analyse, morale.

Malgré ses apparences réalistes, la théorie de M. Dewey ne sacrifie pas moins à l'idéalisme. Il répète que le réel ne dépend pas de la connaissance, mais il entend par là la connaissance discursive. La réalité s'identifie pour lui avec l'expérience immédiate. Il a beau nier que celle-ci soit une

1) Signalons la curieuse tentative de M. Pitkin pour séparer James de M. Bergson. Celui-ci serait iin véritalMe intellectualiste, mal compris par |ames ; en effet, il répète que l'intelligence est produite par l'évolution en vue de connaître parfaitement la matière. Ci. James and Bergson, or : Who is agor'st f„ieilect? Journ. Phil. Ps. Se. M., Vil (1910), pp. 225-231. Après M. KaiLEN, James. Bergson and Mr. Pitkin, ib.. pp. .S53-357, M. Beruson est intervenu pour recii fier cette curieuse méprise dans sa lettre : « A propos d'un article de Mr. Walter B. Pitkin intitulé : James and Bergson », il)., pp. 385-38S. M. Montague. lui, avait laissé entendre que James aurait bien fait de ne pas se soumettre aux influences étrangères, *A Plur. Univ. » and the Log. of Irrationalism. ib.. p. 155. Toutes ces discussions sont résumées dans; R. Jeannière.Lo Théorie des Concepts chez M. Bergson et M. James. Revue de Philosophie, XVII (1911), pp. 578-598.

connaissance : au fond, il doit admettre que la réalité est transformée par le sujet dans la sensation •).

Enfin, l'antilntellectualisme bergsonien reproduit ouvertement l'affirmation capitale de l'idéalisme : l'intelligence ne se borne pas à découvrir les choses, elle les crée de toutes pièces, elle en fait la structure eL la substance même. Les idées ne sont pas l'expression du milieu, mais du sujet.

Comment donc James ne s'est-il pas aperçu de cette contradiction entre son système et celui de ses amis ? Comment a-t-il pu affirmer à plusieurs reprises son accord parfait avec MM. Schiller, Dewey et Bergson? Il n'a voulu voir dans les divergences de leur pragmatisme qu'une différence de point de vue. C'est, dit M. Perry, qu'il a trop facilement fermé les yeux sur ces dissemblances. C'était un trait du caractère de James qu'il aimait à faire honneur à d'autres de ses plus originales intuitions, et à effacer par sympathie les contrastes trop vifs ^). Parfois, dirait-on, le réalisme de James ne lui parait pas aussi net ^] ; ailleurs il soutient que James n'a été franchement réaliste que pendant ses dernières années '*). Ce qui est certain, selon lui, c'est que le point de vue objectif de James s'oppose au point de vue psychologique et subjectif de M. Schiller ; la rencontre n'est pas possible. James a caractérisé lui-même de la sorte leur différence de position ; il ne s'est pas aperçu que M. Schiller, enfermé dans le - prédicament ■• idéaliste, ne pouvait plus retrouver le monde réel.

Le principe de l'idéalisme est impliqué, selon M. Montagne, dans ce qu'il appelle le « pragmatisme psychologique »,

1) Voir ^lus haut pp. 47-48; Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 314-315 ; New Realism, pp. 149-150; Pitkin, ib., pp. 415-422.

2) Cf. Dr. Schiller on James and on Realism, Mind, N. S. XXIV (1915), p. 249.

3) Cf. Près. Phil. Tend., p. 216, note 2.

4) Cf. Realism and Pragmatism, Mind, N. S. XXII (1913), p. 547.

c'est-à-dire celui ({ui idciiiilic la vérité et sa vérification ^). Poiinjuni les identifier, sinon parce qu'on en a fait autant, tout d'abord, de la ciiose perçue et de la perception ? Nous retrouvons ici la vieille confusion idéaliste entre la « ratio cognoscendi " et la '^ ratio essendi -. Mais nous y trouvons une autre méprise, ilue précisément à la }>olémique pragmatiste contre l'absolutisme. On ne voulait plus d'une vérité objective contenue dans un Esprit Absolu où elle nous était inaccessible. On voulait la faire descendre dans notre propre intelligence ; on l'a si bien abaissée qu'on l'y a enfermée. Les pragmatistes n'ont pas soupçonné qu'une vérité pouvait être indépendante de l'esprit liumain sans s'identifier avec l'Absolu ; ils ont ainsi négligé la thèse réaliste. ^^ ^ J --

libumanisme, au sens ordinaire, ou le ^ pragmatisme ontologique ••, n'est, toujours suivant le même auteur, qu'une application de ce principe subjectiviste. Le monde, tel (ju'il nous a^iparaît, est conditionné par notre connaissance ; s'il agit sur nous, il subit aussi notre réaction. Nous adaptons le milieu à nos besoins ; la nature est malléable et plastique. Sans doute, les désirs et les etlbrts des individus ne parviennent pas à la transformer brusquement. Il faut, pour la modifier, la collaboration, le travail accumulé des générations successives ; mais petit à petit elle obéit à nos volontés. 11 est difiicile de dire, si, d'après les humanistes, l'univers a jamais été totalement amorphe et indépendant de la pensée ; il semble qu'au moins par principe m(''tli(Mlol(igi(|Ut', ils Icndcni à l'atliriiior pour les caractères gént-raux de la rcpri^^sciitation, comme le temps et l'espace.

Mais on peut se demander si, ilans cet univers, des êtres

DCf. May u Reulist be a Pragmatist? Journ. Phil. Ps Se. M.. VI (1909), pp. 543-548, 561 567.

comme l'eau, la terre, les étoiles, sont le produit de l'évolution humaine. On s'étonne encore plus de ce que dans un monde qui devrait être adapté à l'homme, il se trouve des choses comme la mort, la souffrance, l'insuccès. Sont-elles la part de la nature dans la composition de l'univers, ou sont-elles un résultat d'expériences ancestrales, conservé, apparemment, en raison de son utilité? Puis, si le monde est relatif à l'organisme, il doit y avoir à côté de l'humanisme, des systèmes comme le bovinisrne, l'équinisme, le caninisme. Sont-ils impliqués dans le premier ou en sontils exclus ? Contribuent-ils à former le monde qui nous apparaît, et en quelle manière ? Autant de questions insolubles.

Les conséquences du i)ragmatisme subjectiviste se devinent aisément. Il porte à confondre les critères du succès et de l'utilité avec le sentiment individuel. Dans un monde qu'on déclare entièrement plastique, ce qui importe, ce n'est pas l'adaptation, c'est la satisfaction individuelle. Le pouvoir créateur de l'intelligence est affirmé sans restriction, comme sans précision ; il devient même l'évolution créatrice ^). Une telle conception se heurte évidemment aux faits. L'homme, comme tous les organismes, agit sur la nature, grâce, sans doute, à son intelligence, mais non par son intelligence seule. L'activité humaine, guidée par la pensée, n'est pas la pensée. Ceci n'est pas une stérile querelle d'intellectualiste : la limite de la pensée et de l'action n'est pas déterminée par le clioix arbitraire des philosophes. Il y a une différence évidente entre la proposition réaliste : ce que je sais de mes ancêtres dépend de mes informations à leur sujet, et varie avec elles, et l'affirmation idéaliste : mes ancêtres dépendent de la connaissance que j'en ai et varient avec celle-ci.

1) Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 217-219.

Le pragmatisme subjectiviste est en contradiction avec le principe fondamental du système. Il sacrifie le milieu où l'organisme se développe et auquel il doit s'adapter. Si le milieu est un produit de la connaissance, celle-ci demeure suspendue en l'air. On tombe dans toutes les contradictions du relativisme. Si l'on ne veut pas revenir au réalisme, il faut imaginer un Esprit Absolu, conçu sur le type volontariste. Le pragmatisme revient alors à Fichte ; mais il s'éloigne de plus en j)lus de sa tendance primitive : il perd de vue son [toint de départ, le moi concret, l'organisme psychophysiologique, accessible à l'observation ^).

III X y

Le pragmatisme a été présenté d'abord comme une philosophie de la vie religieuse et morale. Ici encore, il implique des doctrines métaphysiques et épistémologiques qu'il faut mettre on relief ])our compléter l'examen de cette synthèse.

Au monisme des néo-hégéliens, il oppose son pluralisme. Le monde, pas plus que la connaissance, n'est un bloc indivisible. Les relations n'enchaînent pas ses parties au point de leur faire perdre leur individualité. On reconnaît l'empirisme, qui est l'essence même du pragmatisme. Il en résulte que cette philosophie {)rend au sérieux l'existence (lu mal dans le monde. Loin de le fiiire évanouir dans quehjue inetlablo unilé supérieure, elle y voit l'adversaire dont nous devons triompher de liante lutte. Le monisme conduit au quiétisme, le phiralisme est une doctrine de l'énergie morale; selon le premier, le monde est parfait et iiniiiuablc, pour le second, il est capable d'être

l) Cf Perry, op cit., pp. 219-221 ; Montaoue. art. cité. p. 564.

amélioré par nos efforts. La notion de Dieu n'est pas moins différente : pour le moniste, il est la somme des éléments unifiés dans l'univers, du bien et du mal comme de l'esprit et de la matière ; pour le pragmatiste, — comme pour le croyant ordinaire — il est un être distinct, une partie du monde. Comment le moniste peut-il sincèrement honorer ce Dieu qui unit en lui le bien et le mal? Au contraire, le Dieu du pluralisme est une force morale active et bienfaisante.

Dans ce monde discontinu, il y a place pour la nouveauté réelle de l'action humaine. Tout n'est pas éternellement déterminé ; le temps n'est pas une vaine apparence ; les possibilités de changement ne sont pas de pures abstractions. L'effort a sa raison d'être ; nous pouvons ajouter quelque chose à ce qui est ; le futur n'est pas préformé entièrement dans le présent. Il fout prendre parti dans le conflit des forces.

Ainsi le pluralisme assure l'efficacité de l'action humaine. Mais il ne lui attribue pas une dignité supérieure à celle des autres agents. Peut-on, avec M. Bergson, donner à l'indéterminisme de James que nous avons exposé jusqu'ici, un sens plus profond ? L'indéterminisme du maître du Collège de France se fonde sur une attitude antiintellectualiste. •' Puisque le déterminisme est un artifice de l'intelligence, il est relatif à l'intérêt qui meut l'intelligence, et ne peut être imposé à la vie elle-même. Au lieu d'être déterminée, la volonté est elle-même l'auteur de la faculté, principe de détermination ; ce principe n'est pas son maitre, mais sa créature " '). M. Schiller ne pense pas autrement. Est-il besoin de dire que M. Perry, favorable au pluralisme et à l'indéterminisme de James, ne se rallie pas à cet intuitionnisme tout imprégné d'idéalisme ? L'intelligence

1) Perry, Près. Phil. Tend., p. 254.

ne crée pas les l(»is. Nos actes sont libres, dit-on encore, parce que imprévisi])les. La vie est une spontanéité que le déterminisme ne saura jamais complètement enserrer de ses mailles. Toujours il reste quelque cliose qui écliappe à la connaissance scientifique. Pour connaître entièrement la vie, il faudrait s'identitier avec elle. Préjugé idéaliste encore ! Pourquoi ne peut-on connaître que ce qu'on est ? D'ailleurs, peu importe au déterministe que notre connaissance soit incom})lote : si certaines lois sont établies, il n'v a plus de place pour la liberté. Enfin, dans cette exaltation de la vie et de l'activité, il y a un mysticisme romantique que rien ne justiiie. L'idée spontanée de la vie est indistincte ; mais cette indistinction doit s'etfacer par le progrès de la critique. Peut-on faire reposer une philosophie sur une notion à demi éclaircie, qu'on se garde d'expliquer davantage f

La notion pragmatiste de la foi religieuse diffère, elle aussi, chez James d'une part, et chez M. Schiller et les pragmatistes continentaux', de l'autre. James maintient soigneusement les droits de la raison. Là où l'expérience et la déduction sont impossibles, il faut faire ai)pel à d'autres critères ; c'est le cas pour la religion. Tenons compte alors de la valeur émotionnelle des idées. Puisqu'il faut agir, le choix s'impose. Mais pourquoi choisirait-on des idées déprimantes, alors que \o pessimisme n'est pas plus vrai, théoriquement, que son contraire ? Mieux vaut embrasser le parti qui contribue à nous faire agir ; indépendamment de la satisfaction que nous trouverons dans nos convictions, nous travaillerons à les réaliser en y conformant notre action. Qui sait? Nous finirons peut-être par faire le monde tel que nous croyons qu'il est.

Cette sage réserve est bien dépassée })ar les pragmatistes plus radicaux. Ils confondent l'intérêt théorique et l'intérêt pratitjue. Aussi le sentiment, l'harmonie des pensées et

de la vie, deviennent-ils les seuls critères. Ils tombent ainsi dans l'irrationalisnie complet. Comment peuvent-ils résoudre les conflits entre les sentiments et les idées théoriquement justifiées? Que peut-il y avoir de stable dans ce nivellement qui met tout à la merci des caprices du sentiment if

Malgré ces inconséquences, le pragmatisme en général a été, selon M. Perrj, une réaction bienfaisante. Il a fait entrer dans la philosophie des idées essentiellement vivantes. C'est une projection de l'esprit du temps. Il exalte l'effort humain et son efficacité. Il affirme, non la stérile transcendance de l'idéal, mais la lutte par laquelle l'homme triomphe des résistances de la nature mauvaise et rebelle. Il n'est pas individualiste ; il connaît la nécessité de la collaboration sociale ; il l'applique à Dieu lui-même, conçu comme « le chef d'une action commune ". Enfin, •• le pragmatisme est mélioriste. Il veut rendr^e meilleur, il dénonce l'esprit d'abdication et l'esprit de désespoir. Il est la philosophie de la jeunesse impétueuse, du protestantisme, de la démocratie, du progrès temporel — ce mélange de candeur, de vigueur et de courage aventureux qui se propose de posséder l'avenir, malgré le présent et le passé » ^).

Incontestablement les néo -réalistes ont sincèrement cherché à comprendre le pragmatisme. M. Schiller a rendu cette justice à M. Perry ^). Certes, ses efforts et ceux de M. Montagne sont méritoires ; il faut bien avouer que trop souvent les critiques du pragmatisme ont procédé d'une manière hâtive ; ne se souciant pas assez de pénétrer dans

1) Perry, Près. Phil. Tend., p. 268.

2) Voir son compte rendu dans Mind, N. S. XXII (1913), p. 281.

la pensée de l'adversaire, leur critique a été inefficace, ou du moins a perdu de sa force. Ici, la sympathie des néoréalistes pour tout ce qui est empirisme, devait les aider à comprendre les thèses pragmatistes. Le travail d'analyse a été poussé remarquablement loin, et on ne trouvera guère d'exposés aussi exacts du pragmatisme sous la plume de ses autres critiques.

Cependant, le tableau est-il tout à fait fidèle ? On a trouvé des lacunes chez M. Perry et M. Montaaiie : on voudrait voir figurer parmi les ingrédients du pragmatisme le nominalisme et l'idéalisme ; on critique un peu l'étude de ses origines historiques ; mais dans l'ensemble, on a trouvé le tableau exact ^) ; et des juges aussi compétents que Al. II. M. Kallen ^) et M. Schiller ^) ne sont pas loin de se déclarer satisfaits. Dans ces éloges atténués, une inquiétude, cependant, se fait jour ; elle s'exprime tant bien que mal dans les critiques de détail, mais elle touche à quelque chose de plus profond. Est-il juste de décomi)oser le pragmatisme en fragments où l'on choisit des propositions qu'on adopte, d'autres qu'on rejette ? Une philosophie ne se compose pas de pièces juxtaposées. Elle peut inspirer au critique l'idée de Ihèses séparées qu'il approuve ou désapprouve ; mais, quand il s'agit d'un philosophe original — d'un vrai philosophe, en somme, — ces tlièses ne sont pas l'équivalen( de sa conception propre. Le philosophe a beau

1) Cf. LovEjOY. « Présent Philosophical Tendencies », /ourn. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), pp. 029-632 : Prafrmatism and Realisni, ib.. VI (1909), pp. 575-580.

2) Cf. The Affiliations of Pragniatism. //»., VI (1909), pp. 655-661 : Pragmatism and its « Principles », //)., Vlil (1911), pp. 624 et note 5, 633-636.

3) Cf. Compte rendu cité, Mind. N. S XXII (1913), pp. 280-284.

Ce compte rendu a donné lieu à une discussion avec M. Perry. Nous avons mis à profit, dans ce qui suit, les articles en question ; Perry, Realism and Pragmatism. ib., pp. 544-548; Dr. Schiller on William James and on Realism. XXIV (1915), pp. 240-249; Schiller, Prof. Perry's, Realism. ib., XXlll (1914). pp. 386- 395 ; Rculism, Pragmatism and William /âmes, ib., XXIV (19^5) pp. 516-524.

proclamer par paradoxe que son œuvre peut être disloquée, qu'il aime mieux les morceaux que le tout ; malgré lui, sa pensée fait bloc ; une inspiration unique court à travers les parties de l'œuvre. Lien ténu qui échappe au'x yeux de maint critique, il apparaît quand on essaie de rompre l'unité de la pensée ; principe vital, il résiste à la décomposition ; si malgré tout, l'organisme est dépecé, les fragments isolés ne sont plus reconnaissables.

Cela est particulièrement vrai de William James. Il n'attachait pas grand prix à la symétrie ; il n'avait pas de répugnance à concevoir une philosophie disparate, qu'il qualifiait lui-même de monstrueuse ; et pourtant, ne sontelles pas de lui ces pages qui font consister l'essentiel de toute grande philosophie historique dans la « vision » qui a frappé l'auteur ^) :* Là William James se rapproche de M. Bergson, qui a, lui aussi, consacré des pages éloquentes et subtiles à exalter le rôle de cette intuition dans l'histoire de la philosophie ^). Il n'en résulte pas que lui-même eût parfaitement conscience de l'unité profonde de sa pensée. La pensée riche s'ignore toujours un peu elle-même. Et l'une des causes de l'erreur de perspective de M. Perry a sans doute été une fidélité trop littérale à certaines directions de James lui-même. James a cru son pragmatisme tout à fait indépendant* de son ~ empirisme radical ?? ; il a déclaré se rallier au réalisme naïf, sans trop se demander ' comment le concilier avec les deux thèses précédentes ; il a revendiqué contre le monisme l'indépendance des éléments du monde, mais il a maintenu une unité plus intime dans l'expérience pure elle-même. C'est peut-être là le fond de sa pensée, plus facile à suggérer qu'à expliquer, comme il

1) Cf. -4 Pluralistic Universe, pp. 3-40.

2) Cf. L'intuition philosophique, Rev. de Métaphysique et de Morale, XIX (1911), pp. 809-82^. ^

convient pour une doctrine si fluide. La vie, voilà la réalité ; elle est, au fond, fusion de ce que nous abstrayons en sensations et en pensées. Nos idées courantes, nos théories scientifiques, en particulier les doctrines liiologiques et évolutives se détachent sur ce fond avec un relief étrange : elles sont nettement accusées, et cependant elles sortent tout entières de ce fond comme de l'expérience pure ; elles sont souples et plastiques, mais non vagues et effacées ; engagées entièrement dans la pure réalité psychologique, elles ne s'y perdent nullement.

C'est faire violence à cette pensée que de la soumettre aux cadres rigides de la métaphysique néo-réaliste : on y trouve quelque chose de corres})ondant, non la réplique exacte. 11 ne s'agit pas encore ici d'ap[)récier la conception de James ; ce sera notre tâche de tout à l'iieure. 11 s'agit seulement de montrer quelle est l'illusion des néo-realistes lorsqu'ils croient retrouver explicitemont telle ou telle de leurs thèses chez leur grand précurseur. Certes, ils ont le devoir de le vénérer et le droit de s'en réclamer. Les relations personnelles de M. Perry avec son maître l'ont aidé à juger son œuvre avec sympathie '). L'admiration de M. Montagne et de. M. Pitkin s'est manifestée par leur collaboration aux Essai/s de l'Université de Columbia, en l'honneur du maître. James avait fait, dans le bloc de la philosophie moniste universitaire, une brèche par où l'empirismo et même rem})irisme réaliste allait s'introduire dans la place. Mais le tenais marche vile, au i)ays de la vie intense surtout. De nouvelles idées côtoyaient, dans les jeunes esprits, les notions rorues do leur initiateur. Ce n'est pas seulement leur style rébarbatif qui empêchait

I) On sait que M. Perry a été dioisl par les héritiers de James pour préparer l'édition postluinie de Sornc Prohlems of Philosophy; il y annonce une autre publication du môme cenre. Il rappelle encore ses relations avec le maître à la page 246 de l'article cité en dernier lieu.

James de comprendre les philosophes de la jeune génération ') ; des notions neuves faisaient une barrière que la meilleure volonté de part et d'autre ne pouvait traverser. Mais les sympatliies communes ont pu faire croire à un accord plus complet que celui que nous constatons.

James s'était, en somme, désintéressé des problèmes traditionnels de l'épistémologie et de la métaphysique ; il avait abandonné la controverse de l'idéalisme et du réalisme pour une vision d'un autre genre. Tout au plus son ouvrage inachevé, Some Pj^oblems of Philosophy , en lui faisant aborder successivement toutes les questions de la philosophie systématique, avait-il ramené son attention vers ce point de vue. Mais on ne peut lui attribuer le réalisme spencérien que M. Perry et M. Montagne croient être le sien. Sa notion du milieu, sa conception biologique de la connaissance, doivent être interprétées suivant ses tendances générales. Son réalisme, s'il l'avait développé, aurait été quelque chose d'analogue au « réalisme pragmatiste -^ de M. John E. Russell ^) et de M. Boodin ■^) : une attitude pratique, comparable à celle du bon sens vulgaire, qui se désintéresse profondément de la question de savoir s'il y a une réalité indépendante de l'acte de connaissance. Serré de près sur ce terrain, sa réponse, s'il avait consenti à en donner une, eût été plus près de l'idéalisme phénoméniste que du réalisme.

Ainsi comprise, la philosophie de James apparaît comme plus intuitioimiste et antiintellectualiste que ne le pensent les néo-réalistes. Elle se rapproche par le fait même davantage de celle de M. Schiller, voire de celle de M. Bergson.

1) Voir plus haut, p. 21.

2) Cf. Realism a Defensible Doctrine, Journ. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 701-708.

J)Cf. par exemple, The New Realism, ib., IV (1907), pp. 533-542; The five Attributes, Mind, N. S. XXII (1913), pp. 509-525.

Il reste cependant des différences appréciables. Il est hors de doute que James est moins radical que M. Schiller. Cela tient sans doute à ce qu'il a eu moins le souci de faire un système cohérent, ou du moins d'appliquer sa méthode d'une manière suivie. M. Schiller, lui, reste trop l'universitaire anglais, nourri de la tradition grecque, pour ne pas systématiser, jusque dans ses négations. Ce n'est pas en vain qu'il rappelle Protagoras ; et s'il a combattu Hegel et Bradley, il a, comme eux, conçu une philosophie générale de la vie et du monde, plus dialectiquement liée que celle de James. Il y a plus de métaphysique dans ses affirmations, et M. Perry n'a i)as tort d'y retrouver des thèses idéalistes assez nettes.

La différence d'avec M. Bergson est plus grande encore. Chez le professeur si écouté du Collège de France, tout tend vers une métaphysique d'un idéalisme subtil, déconcertant ; le public fratiçais ne se contenterait pas d'une philosophie qui ne s'achève pas en affirmations sur les réalités dernières. La psychologie de M. Bergson n'est que la préface de \ Evolution créaùnce ; elle est cette Introduction à la métaphysique qui en est déjà toute pénétrée, qui insinue toutes les doctrines maîtresses de la philosophie première ; ou encore, tout, chez M. Bergson, n'est que la préparation de ce regard que l'esprit jette dans les profondeurs de la réalité ; c'est l'exercice qui dispose l'âme à s'identifier avec la vie qu'elle va étreindre. Construction liardio qui dépasse de loin les délicates analyses psychologiques de James et ses timides inductions métaphysiques, reprises de Fechner ^).

1) Cf. J Henry, Pragmatisme An^lo-Américain et Philosophie nouvelle, R. Néo-ScoL, XIX (1912), pp 264-272. M. Pf.rry conclut parfois un peu rapidement à l'idéalisnie de M. Bergson. Il ne distingue pas entre les « idées » et les « images » dans la piiilosopliie bergsonienne. Le R. P. Rolanp-Gosselin tient compte de cette importante distinction dans son pénétrant article: La perccp-

Nous n'insisterons pas sur les détails de l'analyse réaliste du pragmatisme. Les insuffisances de la théorie de la connaissance sont bien soulignées, encore qu'elles soient plus affirmées que prouvées. Une fine remarque de M. Perry est celle où il montre les pragmatistes victimes d'une conception étroite de la vérité-copie dans leur critique de l'analyse '). Elle est toute conforme à l'esprit aristotélicien. Une étrange méprise a fait croire que la notion traditionnelle de la vérité était celle d'une ressemblance entre un tableau et son modèle : il était trop facile de demander quelle ressemblance il y a entre une pensée et un objet. Mais les anciens se contentaient d'une « certaine « ressemblance ; ils l'appelaient ressemblance '• intentionnelle », ce qui rappelle étrangement telles descriptions de la « fonction î' des idées. Plus exactement, on n'attribuait à l'idée seule ni vérité, ni fausseté. On disait, avec Aristote, que la vérité consiste à dire que ce qui est, est, et que ce qui n'est pas, n'est pas. Rien, dans ces termes, ne rappelle la notion de " copie y> ; il ne s'agit que de " correspondance ».

Il faut avouer que, dans leur zèle louable pour défendre les droits de la raison, les néo-réalistes ont un peu dépassé le but. Ils ont très opportunément rappelé le vieil adage '•^ abstrahentium non est mendacium » : abstraire n'est pas nier les propriétés que l'on ne considère pas actuellement ; c'est simplement les négliger. Ils ont eu soin, d'ailleurs, de rappeler que la forme logique n'est pas tout ; mais, dans la manière de parler des objets de connaissance, en fait donc, sinon en théorie, ils aiment un peu trop à les réduire à des termes et des relations abstraites ; malgré leurs protestations, ils font, en pratique, trop bon marché des restrictions

tion extérieure d'après M. Bergson, Rev. des Se. Phil. et Théol., VIM (1914), pp. 397-422, et montre qu'au fond, les assertions de M. Bergson restent imprégnées d'idéalisme.

1) Voir plus haut, p. 90-91.

1 lu LE NÉO-RÉALISME AMÉRICAIN

qu'ils posent. Us ne se soucient guère de montrer comment sont spécifiés ces termes et ces relations dont ils nous parlent. Ils ont bien fait de montrer, contre les praginatistes, que l'intuition vague et confuse ne suffit pas ; ils ne se sont pas assez gardés de l'excès opposé. Ils auraient dû montrer l'unité nécessaire de notre connaissance, toujours composée de deux éléments, intuition sensible et intelligence, qui doivent s'unir dans une synthèse. On n'expliquera jamais par la seule logique ce qu'est un objet, ce qu'est une qualité ; au bout de toutes les analyses et de toutes les déducti(tns, il vient un point où il faut ajouter : cet être est quebjue chose comme ceci, comme ce que j'éprouve lorsque j'ouvre les yeux, que j'étends la main, que mes oreilles entendent une harmonie. Ce dernier élément, indispensable, doit être éprouvé, il ne peut être adéquatement analysé. En outre, les analyses successives ne restent véridi(|ues, que si l'on a soin de les unir, })iir voie régressive, en une synthèse qui reconstitue l'unité de l'olget, provisoirement dissoute. Nous n'insisterons pas ici sur la philosophie religieuse du pragmatisme ; puisque les réalistes l'adoptent à peu près telle quelle, nous en reparlerons plutôt après avoir marqué la place qu'elle tient dans leur propre conception. Bornonsnous pour le moment à une remarque. Nous avons vu M. Perry en faire la philosophie d'une religion essentiellement laïque. 11 est vrai qu'il s'agit de celle de James plutôt que de celle des pragmatistes continentaux ; ces deux doctrines ont cependant ceci de commun : c'est le vague de l'idée qu'elles se font de l'attitude religieuse et de son objet. La seule artirinatit)n de M. Perry ne sultît pas, sans doule, à inféoder cette [)hilosophie à la nuance de protestantisme libéral qu'il semble admettre. Mais l'imprécision de cette doctrine, facile à tirer en sens opposés, nous rend défiants à l'égard des essais d'*- utilisation - apologétique du pragmatisme. Nous avons, certes, d'autres raisons, et

plus concluantes, de ne pas faire crédit à ces tentatives ; nous nous contenterons maintenant de mentionner celle-ci.

Quelle est, enfin, la source des erreurs d'interprétation, ou plutôt de perspective, que nous avons dû relever ? C'est, nons l'avons dit, une conception générale assez divergente pour que les mêmes mots prennent chez les néo-réalistes et les pragmatistes, une nuance différente, pour que des concepts, qui sont, en gros, identiques, se colorent difïéremment. Nous pouvons la caractériser d'un mot, à présent que nos remarques de détail l'ont certainement déjà suggéré : les réalistes adoptent une attitude nettement intellectualiste, et ne songent pas un instant à s'en défaire, même en exposant et en appréciant une philosophie qui ne veut pas la partager. De là qu'ils accentuent et grossissent les ressemblances comme les différences. Ils ont donné du pragmatisme une interprétation aussi ressemblante que peut l'être une gravure au trait précise et détaillée, d'une peinture impressionniste aux tons juxtaposés, mais fondus en une impression globale. Ce qu'ils croient être les parties du pragmatisme qu'ils approuvent, sont en réalité les thèses que suggèrent à un intellectualiste averti, mais rigide, la lecture des ouvrages pragmatistes et la réflexion sur les situations qu'il y trouve décrites ; les voyant avec d'autres yeux, il les comprendra autrement, et les utilisera fort habilement, certes, mais sans convaincre cenx à qui il croit faire des emprunts. Le pragmatisme n'est ni aussi irrationaliste qu'on le pense, ni aussi intellectualiste qu'on le suppose parfois. Il est plutôt un relativisme satisfait, que ne tourmente pas le besoin des explications dernières. Aussi la contradiction logique le laisse-t-elle assez indifférent : il la déclare relative à un intérêt particulier, qui ne peut pas arrêter la vie de l'ensemble. Par un détour, il revient, qui le croirait ? au phénoménisme auquel aboutit — d'une

manière également inattendue — l'absolutisme qu'il combat. Il n'est pas un scepticisme au sens vulgaire de ce mot, l'une des injures classiques du répertoire de la critique et de l'histoire de la philosophie. Il n'est qu'une courte sagesse de tous les jours, une modeste philosophie de l'expérience ; il s'y conforme et ne croit pas devoir regarder au delà. Chimérique est celui dont la raison ne se contente pas de ce qui suffit à la vie de chaque jour !

Si l'on veut atteindre efficacement le pragmatisme, c'est dans ce contentement un peu bourgeois qu'il fout l'inquiéter. Il ne suffit pas de lui juxtaposer une philosophie plus consistante et plus logique ; il n'y verrait qu'une satisfaction individuelle, un caprice de certains esprits, caprice légitime, — tous les caprices le sont - mais caprice tout de même. Il faut montrer que l'expérience ne se suffit pas à ellenirme ; elle nous pousse à la dépasser. Les besoins moraux et religieux, qui jouent un rôle dans la conception pragmatiste, ouvrent des perspectives sur quelque chose de plus grand, de plus définitif que l'expérience vulgaire toujours variable. Il serait possible de montrer que leurs exigences ne seraient satisfaites que par un absolu, aussi éloigné, du reste, de rAl)solu hégélien que des âmes cosmiques de Fechner. Mais déjà dans toute affirmation, dans tout jugement, si banal soit-il, se cache quelque chose qui dépasse l'expérience, la biologie. Sans cet élément, aucune expérience n'est complète ; aucune philosophie n'est achevée si elle n'en examine les conséquences. M. Woodbridge l'a signalé avec force. ^ Le fait que les [trocessus logiques sont des actes vitaux, dit-il, n'a rien à voir avec leur caractère distinctif comme processus logiques. Ils ressemblent à tous les autres processus en ce qu'ils sont sujets ii l'évolution ; ils s'en distinguent en ce que la pensée ne ressemble pas à la digestion ou à la respiration. Par le fait qu'on regarde les processus logiques comme vitaux on ne sup[>rime pas le

moins du monde leur valeur logique ; il n'est pas inutile de considérer leur prétention à nous donner une connaissance réelle d'un monde réel... Le jugement prétend être plus qu'une action quelconque. . . Il a une signification propre " '). Quelle est celte signification ? C'est qu'une chose non seulement paraît, mais est ; dans l'existence la plus fugace, il y a quelque chose de nécessaire et d'absolu : la nécessité d'affirmer qu'elle est, l'impossibilité d'affirmer le contraire. Dans ce fait si modeste et si solide qu'il doit contenter tous les empiristes, on peut trouver le lien de l'expérience concrète et de l'analyse intellectuelle, avec ses conséquences. Ou, si l'on préfère, c'est là que s'unissent le monde idéal et le monde réel ; c'est là qu'on peut constater leur pénétration mutuelle, disons mieux, leur identité ^).

Les néo-réalistes auraient mieux fait, sans doute, de creuser davantage le Mt de la connaissance, pour y trouver ses lois idéales ou plutôt analytiques. Ils se sont bornés à les affirmer. C'est évidemment qu'ils -en étaient trop con- "^aincus. Leur valeur s'imposait à eux. Partageant leur conviction, nous aurions mauvaise grâce à critiquer leur affirmation. Mais nous aurions aimé à la voir mieux mise en lumière ; plus complète, leur épistémologie aurait été plus persuasive.

Quoi qu'il en soit, la critique du pragmatisme que nous venons d'examiner, fait mieux comprendre les caractères de la philosophie réaliste. Unie aux pragmatistes dans la lutte contre le monisme idéaliste, elle préconise un empirisme d'une nuance spéciale. 11 pousse plus loin que le pragmatisme l'affirmation de l'indépendance réciproque des parties de l'univers. Au lieu du courant de l'expérience

1) The Field of Logic, Congress of Saint-Louis, I, pp. 322-323.

2) Cf. L. Noël, Les Frontières de la Logique, R. Néo-Scol., XVII (1910), pp. 229-233.

indistincte, il voit des choses, des termes et des relations. Dans l'impression vécue, il introduit l'analyse. Le monde est accessible à la recherche intellectuelle abstraite; les lois logiques et mathématiques ne sont pas de simples résumés d'expériences, elles ont une objectivité qui domine l'épistémologie biologique.

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