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CHAPITRE IV Le programme de Técole nouvelle

En comparant le réalisme avec l'idéalisme et le pragmatisme, nous n'avons certes pas entendu soutenir qu'il soit la synthèse de ces antithèses : ce serait vraiment trop d'hégélianisme en pareille matière. Il est incontestable que la doctrine nouvelle a fait des emprunts à ses devancières. Il n'est pas moins certain qu'elle se rapproche plus de l'attitude pragmatiste que des théories idéalistes. Elle garde néanmoins son originalité, aussi bien dans la méthode qu'elle préconise que dans les thèses qu'elle avance.

Quelque surprenante que paraisse cette affirmation, on peut dire que le réalisme se caractérise davantage par sa méthode que par ses thèses métaphysiques. Le nom ne doit pas nous tromper; c'est une étiquette qui réunit des choses fort différentes. Sur la question des rapports de la conscience et de la réalité, à part une affirmation générale, les opinions divergentes sont presque aussi nombreuses que les individus. Sur la question de méthode, au contraire, l'accord, explicite ou non, est complet. La doctrine épistémologique, qui a fourni le nom autour duquel se rallie toute l'école, est plutôt l'application d'un programme général qu'une thèse primordiale ; application de première importance, thèse très apparente, sans doute, mais secondaire pour qui recherche, dans les systèmes philosophiques.

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plutôt l'esprit qui les inspire, que les propositions dans lesquelles ils se formulent.

La première a])pariLion collective du néo-réalisme s'identifie avec la publication d'un proj^'-ramme général de réforme intellectuelle ; le programme a été appliqué avant d'être formulé. S'il en était autrement, il ne mériterait guère de considération ; les programmes vides de réalisation, en philosophie, ne valent pas mieux que les promesses stériles des candidats en politique. Ce que nous chercherons, soit dans les formules du programme collectif, soit dans les publications diverses des néo-réalistes, c'est l'esprit général de leur philosophie. Nous interrogerons principalement les signataires du programme ; mais un état d'esprit analogue se révèle chez ceux qui n'y ont pas donné une adhésion formelle. L'étude de la méthode qu'ils recommandent et s'etforcent de suivre, nous amènera à nous représenter l'idée qu'ils se font de la philosophie et de ses rapports avec la science.

l'n premier caractère de la méthode des néo-réalistes, c'est rem})irisme. Une lecture, même superficielle, de leurs travaux sufiit à faire remarquer leur horreur de l'^^ p)-iori, leur souci de l'expérience. Par là, ils sont bien dans la tradition anglo-saxonne. Ce qui les inquiète dans l'idéalisme, c'est moins la thèse métaphysique, que la manière sommaire dont on l'établit. Ce qui les rapproche des tendances vives du pragmatisme, c'est le goût du concret qui s'y manifeste ; si, au contraire, certaines formes de cette philosophie leur inspirent de la défiance, c'est qu'ils y retrouvent les généralisations hâtives qu'ils ont condamnées dans l'idéalisme. - Dogme spéculatif-», - sophisme de pseudo-simplicité •», *• d'importance illicite -, voire - de

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particularité exclusive » et ^ de définition par prédication initiale 5», autant de vocables qu'ils ont mis en usage, pour proscrire la « généralisation indue ^, 1' " abus de l'a priori •» . En l'appelant ^ erreur de suggestion verbale « , ils lui attribuent une origine peu flatteuse : la piperie des mots.

La dialectique pure inquiète ces esprits positifs. Ils n'osent pas se fier à elle pour la solution des problèmes philosophiques. Elle leur sert dans la polémique, mais son rôle constructif est restreint. Nulle part on ne le voit mieux que dans l'étude du problème de la connaissance. Où les idéalistes parlent d'objet et de sujet, d'un et de multiple, d'intuition sensible et de catégories, ils parlent d'organisme et de milieu ; ils étudient .de près le système nerveux, ils en décrivent la structure et les fonctions ; au lieu de faire allusion à la sensation en général, ils examinent des perceptions concrètes ; les catégories intellectuelles sont remplacées par des exemples familiers de connaissance médiate. L'expression est plus abstraite, il est vrai, que chez les pragmatistes ; mais la doctrine cherche à serrer de plus près la réalité expérimentale que ne le fait l'idéalisme.

D'ailleurs une thèse capitale du néo-réalisme est l'indépendance de la métaphysique par rapport à l'épistémologie. Proposition d'une portée considérable pour qui veut connaître la nouvelle philosophie. M. Marvin lui a consacré de longs développements ^). « L'émancipation de la métaphysique par rapport à l'épistémologie ^', comme il s'exprime, est « la caractéristique la plus importante de la philosophie néo- réaliste ». En quoi consiste-t-elle ? En ce que ^ la nature des choses ne doit pas être cherchée en premier lieu dans la nature de la connaissance ». Les questions méta-

1) Cf. The Emancipation of Metaphysics from Epistemology, New Realism, pp. 45-95 ; First Book in Metaphysics, pp. 201-210.

physiques, la nature ultime de la réalité, son caractère moral ou spirituel ne doivent pas être discutés en partant de la notion ou du fait de la connaissance : '• C'est bien un fait général, que, quoi que l'on juge que le inonde est, il est jugé tel, il est donc objet de connaissance ; mais ce fait doit être ignoré ici ; si l'on juge que le monde est spirituel ou moral en tout ou en partie, on ne peut le faire à juste titre qu'en s'appuyant sur des raisons empiriques ^ ^).

M. Marvin a même vu dans cette thèse l'essence du néoréalisme, et il a proposé d'appeler celui-ci simplement le dogmatisme. Le dogmatisme consiste à étudier d'une manière objective les choses physiques aussi bien que les entités abstraites. Le réalisme actuel est un néo-dogmatisme, parce qu'il réagit contre la tradition de Locke, de Kant et de leurs successeurs. Ces philosophes avaient entrepris de faire de l'épistémologie la base et le centre de la philosophie. Mais ce néo-dogmatisme n'est nullement dépourvu de critique. 11 n'est pas un retour pur et simple au rationalisme du XVI if siècle. Selon lui, la théorie de la connaissance dépend avant tout de la métaphysique et de la logique, puis des sciences spéciales ; elle n'a pas le pouvoir de délimiter a priori le domaine de la connaissance. ^ En un mot, le dogmatiste est essentiellement logicien, le criticiste, psychologue >• ^). Les collaborateurs de M. Marvin n'ont pas osé se rallier à cette attirmation liardie : le nom du dogmatisme aurait, pensent-ils à bon droit, justifié de fâcheux soupçons ^) ; ils n'ont pas moins confié à M. Marvin le soin de défendre dans leur volume collectif, la thèse que tous admettent, de l'indépendance de la métaphysique.

1) New Realism, p. 32.

2) Cf. Poffmatism versus Criticism. /oiirn. Phil. Ps. Se. Al., IX (1912), pp. 309-317 ; New Realism, pp. 50-51, note, p. 95, note.

3) Cf. Artielc cité, p. 310, note 2.

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La métaphysique, telle qu'ils l'entendent, embrasse « deux objets : l'étude des fondements logiques de la science et la théorie de la réalité •'. La théorie de la réalité, c'est •• toute collection de propositions existentielles fondamentales et de hautes généralisations existentielles ?' '). La philosophie classique — l'idéalisme — fait dépendre la métaphysique de l'épistémolog'ie sous différents rapports. Puisque la métaphysique et toutes les sciences du réel sont des cas particuliers de connaissance, elles supposent une théorie générale de la connaissance, qu'elles se bornent à appliquer. Tout au moins veulent-ils que l'épistémologie fixe a prio7n les limites de la connaissance possible ; de la seule notion de connaissance, elle déduira la possibilité des recherches particulières, indépendamment de l'expérience. Enfin, elle établira, toujours en toute indépendance, la valeur respective des sciences, et leur certitude ; elle posera d'avance certaines affirmations qu'il ne leur sera jamais permis de contredire ; ainsi elle édifiera au moins les grandes lignes d'une théorie positive de la réalité, et cette théorie, ne dépendant que des lois de l'esprit lui-même, ne sera jamais contredite par aucune expérience.

Prétentions insoutenables, dit M. Marvin. Les sciences dépendent de la logique, non de l'épistémologie, et la logique ne s'identifie nullement avec celle-ci. Elle n'est pas une étude de la pensée, mais l'investigation objective d'entités abstraites : termes, classes, propositions, relations. Il n'a pas fallu attendre la logique symbolique pour s'en rendre compte ; déjà l'ancienne logique était une science objective, non une doctrine de l'esprit. On peut, certes, en déduire des règles d'hygiène mentale, un art de penser, mais cet art n'est pas la logique scientifique ; il s'appuie autant sur des considérations psychologiques et morales que

1) New Realism, p. 45, note.

sur la lo^aque proprement dite. Le rap[)ort fie la logique et des sciences particulières est tout autre : ces dernières substituent, dans les formules générales qu'elle fournit, des termes déterminés aux termes indéterminés ; de même la mécanique appliquée remplace les variables d'une équation par des quantités concrètes. Rien, dans ces opérations, ne suppose une tliéorie de l'esprit ; la logique, comme les autres sciences, s'établit par sa propre force ; elle n'a besoin que des arguments tirés de son objet à elle, non des considérations étrangères de l'épistémologie. Faut-il, peutêtre, se demander pourquoi ce qui est vrai est vrai, pourquoi la vérité est la vérité ? Si tel est le genre de questions que doit discuter l'épistémologie, autant dire qu'elle est vide de sens.

11 n'y a donc pas lieu de constituer cette discipline primordiale, qui devrait, d'a}très les criticistes, démontrer la })ossibilité de toute science, y compris la logique. Pour se fornmler, elle devrait, en elfet, supposer la jtossibilité de la connaissance, attendu qu'elle en sérail elle-même un exemple ; elle devrait également supposer au moins une partie de la logique. N'est-ce pas un cercle vicieux ? Si la critique peut supposer la possibilité de la connaissance, pourquoi les autres sciences n'auraient -elles pas le droit d'en faire autant ? Pourquoi ne pourraient-elles pas se passer d'une épistémologie préalable ? En fait , l'histoire montre qu'elles n'ont jamais demande* l'autorisation de la critique pour se constituer. Elles se sont dévelojipées en toute indépendance. Bien mieux, Kant lui-même justifie sa théorie de la connaissance [)ar les résultats, admis comme certains, de la mécanique et des matluMualiques.

Loin d'être le fondement de toutes nos connaissances, l'épistémologie dépend elle-même d'une foule de sciences. La pensée est un phénomène ((ui intéresse l'organisme aussi bien que la conscience. Elle se produit dans un milieu

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déterminé ; elle dépend de conditions sociales, morales, historiques. Pour l'étudier, ce n'est pas trop de faire appel à toutes les sciences de la nature et de l'esprit. Ce n'est donc pas à l'épistémologie qu'il appartient de délimiter à l'avance l'objet des sciences. Toutes les prophéties en cette matière ont été démenties par l'histoire. Il eût été difficile, au temps de Galilée, de ne pas condamner a priori comme impossibles, les progrès de la science et de la technique que nous voyons réalisés. Aussi 1)ien, l'agnosticisme de Kant, par exemple, n'est pas un corollaire de sa théorie de la connaissance, mais une conclusion de ses doctrines scientifiques et psychologiques, qu'il a fait passer dans sa critique.

A plus forte raison ne peut-on déduire des lois de l'esprit aucune conclusion positive sur la nature de la réalité. Tout ce que Kant ou Hegel ont cru pouvoir dire à ce sujet n'était pas le résultat de leur critique de la connaissance, mais le résidu d'expériences antérieures, de convictions morales, voire de simples préjugés. C'est une illusion de croire qu'on a déduit le principe de contradiction de la nature de l'esprit ; illusion encore de vouloir fonder sur l'épistémologie une doctrine " organique - de la réalité : il n'y a là qu'une généralisation — indue, au reste — d'une observation sommaire des organismes vivants.

Somme toute, pour être féconde, la métaphysique doit avoir le pas sur l'épistémologie. Elle peut en recevoir d'utiles suggestions, en a{)pronant par elle comment se fait le progrès de la science. Mais c'est toujours l'analyse objective des systèmes de propositions, sciences, art, morale, religion, qui lui fournira ses éléments principaux.

M. Spaulding a signalé comme un fait caractéristique le nombre de philosophes qui ne croient plus que la métaphysique dépende de l'épistémologie '). Les essais de descrip-

1) Cl. New Rationalism, p. 53.

tiens de la conscience des néo-réalistes s'inspirent manifestement de la métliodo objective préconisée {»;ir M. Marvin. M. Perrv fait appel aux notions d'ori^anisme et de milieu ; M. Monta^^nie à l'idée d'énergie ; M. Ilrilt réduit la conscience à des entités » neutres -^ en relation ; M. Pitkin se sert de la géométrie projective : rien dans tout cela ne rappelle l'opposition classique de l'objet et du sujet ').

L'épistëmologie de M. Fullerton est d'un dogmatisme bien plus accentué que celui de M. Marvin : on est en droit de l'appeler naïf. Quant à MM. \Voodl)ridge et Bush, ils •ont répété à satiété que la critique de la connaissance déjtend de multiples conditions et ne peut être primordiale. M. Woodl)ridge veut bien admettre que l'on ne peut séparer d'une manière définitive la question de la nature de la connaissance et celle de la nature de la réalité ; car nous ne pouvons rien dire de la réalité sinon en tant qu'elle est connue par nous. Mais il reste à se demander quelle est l'origine de la connaissance, et comment, en fait, nous connaissons. Voilà les questions que doit traiter l'épistémologie '). Elle doit le faire en utilisant les résultats de l'observation ; c'est par cette méthode objective qu'elle parviendra à résoudre la question de la différence entre l'apparence et la réalité, qui fait le fond de la critique de la connaissance ^).

Enfin, un esprit analogue se manifeste dans les phrases suivantes de M. Sellars, l'un des penseurs les plus vigoureux parmi les réalistes indépendants : ^ Les problèmes épistémologiques sont réels; on peut les énoncer clairement.

1) Voir plus loin, ch. V et VI, l'exposé détaillé de ces Ihcories.

2) Cf. The Ficld of Logic Congrcss of Saint-Louis, I, p. 319.

3) Cf. WooDBRiDOE. Perception and Epistemology, Essais in Hon. of W. /âmes, pp. 137-U36; Tlie Déception of tlie Sensés, /onrn. P/iil. Ps. Se. M., X (1913). pp. 515; Bush, T/ic Existcntiul Universe of Discourse, ib., Vl(1909). pp. 175-182; Knowledge and Perception, il)., pp. 393-398; The Sources of Logic, ib., pp. 571 575.

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et, j'en suis convaincu, les résoudre, (iue voulons-nous dire quand nous disons que nous connaissons une chose? Quelles sont les conditions de cette connaissance ? Ces questions et les nombreuses autres questions auxquelles elles conduisent sont aussi empiriques que celles qu'on pose dans les sciences spéciales, et, pour autant que je peux m'en rendre compte, tout aussi susceptibles d'une solution satisfaisante « ^).

L'empirisme des néo-réalistes ne se manifeste nulle part mieux que dans le dédain qu'ils affichent pour l'esprit de système. Sans doute, la recherche de l'unité qu'on soupçonne au fond des choses est le but même de la philosophie ; mais il ne faut pas, pour la réaliser, faire violence aux faits ^). Parfois le lecteur se demande si ce but n'est pas perdu de vue, tant on renie la cohésion doctrinale. On veut traiter chaque problème à part, en ne tenant compte que de ses données propres et immédiates. La solidarité relative des signataires du programme ne les a pas empêchés de donner au problème de la vérité et de l'erreur des solutions fort divergentes. Ils n'en ont été nullement déconcertés ^). Bien mieux, lorsqu'une thèse particulière qu'ils soutenaient leur paraissait d'accord avec leur position générale, ils ont parfois fait remarquer avec satisfaction qu'ils l'avaient adoptée en toute indépendance, sans s'apercevoir de cette harmonie '*).

Aucune doctrine ne paraît définitive ; le principe même du réalisme épistémologique, l'indépendance de rol)jet et du sujet, n'est qu'une affirmation de nature expérimentale, qui n'a, en soi, rien d'irréformable. En général, un système

1) Critical Realism, p. v.

2) Cf. HoLT, Concept ofConsc, pp. ix-xi.

3) Cf. New Realism. pp. 36, 480-486 ; Perry, Some dispuied Points in Neo- Realism, fourn. Phil. Ps. Se. M., X (1913), p. 462 ; voir aussi Fullerton, Everybody's World and the Will to believe, ib., pp. 438-441.

4) Cf. Marvin, Dogmatism versus Criticism, Joiirn. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), pp. 315-317; PiTKiN, Rejoinder to Professer Bush, ib., XI (1914), p. 384.

pljilosopliique " organique -^ dont toutes les parties se commandent réciproquement, est inadmissible parce que contradictoire : il n'est, en elfet, qu'un cas particulier de la «théorie interne -^ des relations '),

Il s'en faut cependant que cet empirisme se réduise à un vulgaire sensualisme. Il est tout l'opposé du nominalisme positiviste. Déjà William James avait insisté sur la présence, dans la conscience, d'éléments non sensibles ; il avait admis, sans trop préciser, la valeur de la logique et des mathématiques, aussi bien que celle de la psychologie et de la physique ; mais le monde concret l'attirait toujours plus que les entités abstraites, quelle que fût leur importance. Les réalistes gardent ce sens très large du mot empirisme ; ils l'affermissent en insistant sans cesse sur le caractère objectif des sciences abstraites. Souvent ils répètent qu'elles ne peuvent nullement se réduire à la psychologie, pas plus que leurs objets ne se ramènent à des actes subjectifs. Pour mieux accentuer ce caractère objectif, ils aiment à dire que les objets de ces sciences, sans avoir une existence proprement dite, jouissent d'une '> subsistence -^ objective, indépendante des actes de connaissance. En résumé, - le réaliste est un ompiriste à l'esprit ouvert. Il est tout prêt à rencontrer et à reconnaître comme un fait tout être quelconque, à croire à l'existence ou à la subsistence d'une entité, de quelque espèce qu'elle soit. Les seules restrictions sont a pos(crio7'i. Pour le réaliste, l'étude du processus de la pensée n'est (ju'un champ d'investigation parmi bien d'autres. La logique, l'arithmétique et les mathématiques en général sont des sciences qui peuvent être poursuivies indépendannnent de l'élude de la pensée. Les entités dont

I) Cf. Me Gii.vARY, The Relation of Conscioiisness and Ohjcct in Sensé Perception, nul. Rev., XXI (1912). p. 15:< ; Spauldino, T/ic Postulâtes of a Setf- Critical Epistemology, ib., XVIII (1909). pp. 615-641.

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elles s'occupent ne sont pas physiques ; elles ne sont pas mentales non plus. Pourtant, elles sont des entités ; ce sont donc des entités subsistantes. Ces sciences n'examinent donc pas des entités physiques ou mentales, mais elles étudient un champ indépendant et objectif qui leur est propre ^-M- Aussi, -puisqu'il accorde une condition ontologique indépendante aux choses de la pensée comme à celles des sens, aux entités logiques comme aux entités physiques ", le néo-réaliste n'hésite pas à s'appeler '• un réaliste platonicien 2).

Tout l'ouvrage de M. Holt « The Concept of Consciousness •■> repose sur cette distinction ; elle fait aussi le fond du livre.de M. Spaulding : " The New Rolionalism •^.

Il est en tout cas impossible d'identifier le néo-réalisme avec l'empirisme vulgaire. L'expérience, au sens ordinaire, n'est pas sa seule source d'information. M. Marvin ^) déclare nettement qu'il est empiriste en ce sens que la cohérence systématique n'est pas le seul critère de la vérité. La source principale de la connaissance, c'est la ^ perception directe " ; mais cette perception n'est pas nécessairement sensible : elle peut être intellectuelle ; ici M. Marvin se dit franchement rationaliste ; il rejoint ainsi M. Spaulding ■*). Mais il restreint le champ de la perception intellectuelle aux seules sciences logiques et mathématiques ; si celles-ci sont infaillibles, il n'en est pas de même des déductions qu'on a essayé d'en tirer par rapport à l'ensemble de l'univers : les synthèses philosophiques ne sont que d'hypothétiques généralisations d'expériences.

1) New Realism, pp. 40-41.

2) New Realism, p. 35.

3) Cf. First Book in Metaph., pp. 96-105.

4) Cf. New Rationalism, p. 43, et A Reply to Professor Dewey's Rejoinder, Journ. Phil. Ps. Se. M., Vlll (1911), pp. 568-569 où M. Spaulding distingue l'observation sensible et l'observation « idéale >.

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Nous voyons ainsi se révéler un nouveau caractère de la doctrine que nous étudions : l'intellectualisme. Va\ l'examinant de plus près nous serons peut-être amenés à y voir la marque distinctive et spécifique de sa méthode.

L'intelligence discursive est bien pour ces logiciens notre seule source de connaissance philosophique. Nous ne possédons pas de faculté meilleure, pour nous donner accès à la réalité, que cette raison raisonnante, si bafouée de nos jours. Le mysticisme sous toutes ses formes est peu goûté. Si on lui montre parfois quelque sym[»athie, on l'écarté cependant de la philosophie scientifique, qui doit être accessible à tous, non à quelques privilégiés ; aucune illumination ne peut, d'ailleurs, j)révaloir contre la raison logique '). Le volontarisme, l'intuitionnisme antiintellectualiste sont dédaigneusement qualifiés de romantisme. Pleins d'une confiance un peu naïve dans la raison humaine, nos philosophes croient qu'elle parviendra à sup})rimer tout m3'stère dans l'univers^). La philosophie doit, conmie toutes les connaissances, être claire et distincte, exprimable en propositions précises. Tandis que les spéculatifs se font gloire de leurs conceptions ^ inetfables •', la vraie philosophie sera énonciable, discursive, conforme aux lois de la logique ^).

Son procédé sera l'analyse. « Expliquer, c'est analyser un tout en parties ou une complexité en éléments qui sont plus simples et dont les relations sont plus simples -^ *).

1) Cf New Rationalism, p. 407.

2) Cf. KuiiAR E. SiN(.KK Jk., On Mind as an Observable Object. /ourn. Phil. Ps. Se. M.. IX (1912). p. 211.

3) Cf. Henry M. ShefulR, Ineffable Philosophies, th., VI (1909), pp. 123-129.

4) Marvin, The Nature of Explanation, ih.. IV (1907), p. 113.

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Considérer attentivement l'objet, le réduire successivement à des éléments de plus en plus simples, voilà la méthode à suivre ; que les parties soient séparables de fait ou qu'elles soient disting-uées par la seule pensée, le procédé est le même. Il importe d'ailleurs de tenir compte, non seulement des éléments qui constituent la chose, mais des relations qui les unissent. La chose n'est pas la somme de ces éléments, elle les suppose placés dans un certain ordre. La terminologie des intellectualistes, on l'avoue, a été parfois cause de confusion ; ils ont laissé dans l'ombre la part de synthèse que comporte leur procédé ').

Cette méthode nous est déjà connue par les applications qu'en fait M. Spaulding à la critique de l'intuitionnisme pragmatiste ^). Elle repose, en délinitive, sur la théorie des relations externes, qui apparaît de plus en plus comme le fond même du néo-réalisme. Tout résoudre en termes logiquement indépendants, mais unis par des relations qui respectent leur nature propre, tel est l'idéal de la nouvelle école. M. Spaulding fait, il est vrai, quelques restrictions peu précises, qui corrigent jusqu'à un certain point les excès de l'intellectualisme. Les sciences, comme la réalité elle-même, présentent des discontinuités. En passant d'une science simple, comme la cinématique, à une branche plus complexe, comme la dynamique appliquée, on introduit' des éléments nouveaux. Il en est de même de la physique, de la chimie, de la biologie. Des relations vraiment nouvelles, irréductibles aux termes connus, viennent s'ajouter. Aussi la déduction universelle de toutes les propriétés est impossible. L'induction, tenant compte des discontinuités, doit intervenir pour nous faire connaître le réel. En ce sens, il y a un élément non rationnel dans la nature ; il est dû, soit

1) Cf. New Realism, pp. 24-25.

2) Voir plus haut, pp. 89-92.

à l'imperfection actuelle de notre connaissance, soit même à la structure de l'univers '). Ce dernier rnot atténue considérablement le radicalisme des i)remières affirmations, mais on j)eut se demander s'il leur laisse encore une portée véritable.

Avec la persévérance qui le caractérise, M. Spaulding ai)plique sa doctrine à quatre espèces d'ensembles, pour montrer que l'analyse les explique sans les déformer. 11 distingue les collections ou agrégats d'entités quelconques ; les classes composées d'entités qui ne sont pas elles-mêmes des classes, tels les atomes de charbon, les nombres pairs, les fractions rationnelles : ce sont les notions universelles ; les classes formées d'autres classes de moindre extension, comme les nombres, divisés en ordinaux et cardinaux, pairs et impairs, ou les ('déments chimiques, monovalents ou non monovalents ; enlin, les touts organiques : un organisme, une molécule individuelle, un atome déterminé. S'aidant des travaux de M. Bertrand Uussell, il passe en revue ces quatre groupes et leur applique laborieusement sa théorie, à grand renfort de signes mathématiques.

Il met une singulière ol)slinaiion à réfuter, à propos des organismes, le vitalisme de M. llans Driesch -). 11 reconnaît que l'organisme, comme tout, obéit à des lois spéciales, plus complexes que les lois physico-chimiques qui régissent ses parties. Ces lois ne sont pas mécaniques, au sens strict du mot ; elles sont spccifiqiics. Mais, pense-t-il, aucun mécaniste n'a jamais dit autre chose, et il n'y a pas lieu d'imaginer un éh'ment propre aux êtres vivants. Une énergie particulière qui viendrait troubler arbitrairement le

1) Cf. New Realism, pp. 218 230. Pour l'ensemble de Tapologie de Tanalyse, cf. ib., pp. ir)5-247.

2) Cf. ib., pp 243 247 ; Dricsch's Theory of Vitalism, Phil. Rev.. XV (1906). pp. 5!8-r)27 et le compte rendu de louvraKe de Driesch, The Science and Philosophy ofOrganism, ib., XVlll (1909), pp. 63-69, 436-442.

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jeu des forces pliysico-cliiiiiiques rendrait impossible toute science biologique. Une entélécliie, destinée, à les diriger, serait inutile ; la finalité et la conscience n'ajoutent rien aux lois propres de l'organisme. Si la spécificité des propriétés exigeait une entélécliie, il n'y aurait pas de raison d'en nier l'existence dans le monde inorganique lui-même ; la distance entre les deux règnes, si vivement revendiquée par les vitalistes, serait effacée. D'une manière générale, les causes finales, et tout ce qui n'est pas mécanisme pur, n'a pas la faveur du réalisme ^).

M. Pitkin manifeste les mêmes tendances. Pour lui aussi, l'analyse ne déforme pas les objets, elle respecte, entre autres, la réalité du temps. Mais la critique du vitalisme est plus radicale encore chez lui -). Aucun des faits biologiques qu'il examine en détail ne se prête le moins du monde, selon lui, à une interprétation vitaliste. Les transformations les plus profondes en apparence, la digestion, la sécrétion, se réduisent, sous sa critique, à de purs déplacements mécaniques. C'est une manière assez inattendue de justifier l'analyse intellectuelle du reproche de déformation. En voulant montrer que les transformations organiques dans la nature ne sont nullement des exemples de relations internes, il semble bien que M. Pitkin perd un peu de vue leur nature véritable. Ce qu'il reproche surtout au vitalisme de Driesch c'est sa tendance idéaliste. L'entéléchie, placée dans le monde nouménal, ne peut avoir d'effet dans celui des phénomènes, qui est celui qu'il s'agit d'expliquer ; au reste, à y regarder de près, le monde nouménal et l'entéléchie ne sont qu'une réplique bien inutile

1) Cf. Spaulding, New Ration., pp. 342-344; Holt, Conc. ofConsc, pp. 158-159; Marvin, First Book in Metaph., pp. 248-252 ; à V American Philosophical Association, M. Montague a défendu le vitalisme, attaqué par M. Marvin; ci.Joiirn. Phil. Ps. Se. M., XVI (1919), pp. 129 131.

2) Cf. New Realism, pp. 377-434.

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(les j)liéiiomènes (jui nous sont accessibles. Dès lors, ne vaut-il [>as mieux né^^^ii^er cet hypothétique réunie iih'-al, produit (lu pur veiltalisnie f

Mais M. Spaukliug ne s'arrête jias au poiiU où nous sommes parvenus. L'originalité et l'essence même du néoréalisme, selon lui, c'est d'être une application consciente et rigoureuse de la lofi"ique moderne. C'est par là qu'il se constitue, qu'il se ditierencie des autres systèmes, et qu'il est impliqué par eux, malgré eux, dans leur jiropre atiirmation. Telle est, en résumé, la thèse développée, sous des formes multiples, dans son dernier ouvrage '). Essayons de l'expliquer quelque peu.

La logique fondée par Aristote a dominé la philosophie jusqu'à nos jours, et son déclin dans les sciences mêmes ne date pas de loin. Le type de l'être, pour elle, est la chose physique avec ses propriétés, son activité, ses causes, ses lois. L'espiit est une de ces choses, d'une nature particulière ; en vertu d'une action mystérieuse, elle connaît les autres choses. Son activité est régie par certaines lois, propres à sa constitution, qui lui assurent la coimaissance de la vérité. Ces lois sont principalement les principes d'identité, de conlradiclion et du tiers exclu, ainsi que celui de l'évidence ou de l'inconcevabilité du contraire. Tandis que les premiers concernent la suite logique du raisomiement, le dernier sert à vérifier les prémisses. La logique a i)our objet d'étudier ces lois qui règlent les rapjxiits des classes d'objets sur lesquelles s'exerce le l'aisoiniement. Cette logique ancienne est donc essentiellement [)sycliologique.

La logique nouvelb^ au çonti'.iire. est issue du progrès des sciences, surtout îles sciences exactes. Sa notion fonda-

I) Cf. New Rationali^m, pp. 3-43, 109-200 et passlm.

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mentale est celle de relation, sous la forme de l'implication. Les objets sont reliés par des relations qui ne les modifient pas. Ils constituent, grâce à elles, des systèmes dont la première propriété doit être la cohérence, l'absence de contradiction interne. Ces systèmes ne sont pas, comme dans l'ancienne logique, des classes contenues les unes dans les autres et partiellement identiques ; ce sont des propositions ; l'affirmation de l'une entraîne celle de l'autre. Cette relation d'implication est strictement objective. Elle n'est pas une loi de l'esprit, mais bien une loi des entités logiques elles-mêmes. Elle n'est pas créée par nous, mais découverte, tout comme les termes. Elle se justifie par voie d'induction, car elle ressort de l'examen de tous les cas où elle s'applique ; on n'y a découvert aucune exception, tandis que les anciens critères de l'évidence et de l'inconcevabilité de l'opposé ont été démentis par toute l'histoire de la science. De plus, le nouveau critère s'implique lui-même, soit sous sa forme })0sitive, soit sous la forme négative de la réduction à l'absurde. Ainsi toute la logique, et toute la philosophie et la science sont un vaste système cohérent qui s'impose par lui-même. Il ne faut pas cependant le regarder comme une vérité absolue : ses prémisses ne sont, en détînitive, que des postulats. Il y a pourtant quelque chose d'absolu dans le réalisme, au point qu'on peut l'appeler un absolutisme logique : c'est qu'il est slrictemenl et absolument vrai que ce système logique est cohérent, qu'il est affirmé et est impliqué dans sa propre négation.

Il y a dans ce programme de M. Spaulding un curieux mélange d'absolutisme et de relativisme. Très ferme dans son affirmation de la valeur générale du système, il devient sceptique quand il s'agit des critères des prémisses en particulier : qu'elles soient établies' par la perception, la mémoire, \a tradition, l'induction, l'évidence, l'inconcevabilité de l'opposé, elles n'ont qu'une certitude psycholo-

132 LE NKO-RKALISMF. AMERICAIN

gique et relative. Lorsque enfin le dernier critère, celui de cohérence, est recoinniandé, on est un peu étonné de le voir proposer seulement, dans une formule un peu ambiguë, comme ^ un critère logique extrêmement digne de foi ^ ^). Ici l'empirisme et l'intellectualisme analytique se rejoignent: M. Spaulding est soucieux de n'exclure aucune possibilité encore inconnue. Aux relations logiques insoupçonnées, il faut laisser « la porte ouverte ». Car, malgré les implications logiques, tout ne se tient pas comme dans les systèmes monistes ; les relations sont externes. La connaissance est donc additive : elle est susceptible de progrès réel. Elle se développe par accroissements partiels. Pour connaître une chose il n'est pas nécessaire de la connaître tout entière : on peut avoir des connaissances, comme des ignorances partielles ; il y a un milieu entre la connaissance entière et l'ignorance totale.

L'ouvrage capital de M. lloh n'est que le brillant développement d'un }»r()graninie analogue ^). M. lloli est pourtant plus hardi que M, Spaulding. Il est plus conséquent dans la déduction. La grande découverte de nos jours, c'est l'unité de. la logique et des mathématiques. Pas plus que l'algèbre ou la géométrie, la logique n'est l'an de i)enser correctement. Comme elles, elle a Vêtrc ])our objet, l'n système mathématique est défini par ses termes et ses hypothèses fondamentales ou postulats. Ces points de départ, qui ne sont pas détinis par d'autres })roj)ositions, engendrent toute la suite des théorèmes ; ils sont actifs par eux-mêmes ; ce n'est pas notre esprit qui déduit des conséquences ; elles sont produites objcdircmrut . Les termes et les propositions fondamentales sont le domié. Les termes initiaux et sinqtles peuvent èire déterminés \hypotht'Cated)

1) New Rationalism. p. 135.

2) Cf. Conc. of Cotise, surtout pp. l-7t3.

LE PROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 133

de diverses manières. Avec l'aide des propositions, ils donnent naissance à des termes plus complexes. On peut se demander s'ils sont eux-mêmes totalement indépendants les uns des autres ou s'il est possible de les ramener à l'unité. Existe-t-il une proposition unique dont puissent sortir tous les termes initiaux et tous les postulats, par conséquent tous les systèmes qu'ils engendrent ? L'idéal de la philosophie serait de le trouver. Pour répondre à la question, la logique n'a qu'un moyen : observer. Jusqu'ici ce principe n'a pas été découvert. L'existence de la contradiction dans le monde est même une sérieuse présomption contre la possibilité de le trouver jamais. Nous savons que les termes ont l'être, comme les autres parties du système, nous ignorons si cet être est indépendant ou dépendant dos autres éléments objectifs. La philosophie n'a pas le droit d'éliminer a priori les discontinuités.

Peut-on même dire que les systèmes où se rencontrent des contradictions et les propositions qui les produisent n'ont pas d'être ? Il ne s'agit évidemment pas d'être réel, physique ; il s'agit d'être logique. En ce sens, il faut dire d'abord que tout terme initial est. Quant aux propositions, il est certain que tant que la contradiction à laquelle elles mènent n'est jias découverte, rien ne parait s'opposer à ce qu'on leur attribue l'être logique. Le leur refuser, dès qu'on a remarqué la contradiction, n'est-ce pas céder à un goût subjectif pour les systèmes cohérents, à l'exclusion des autres ? Il semble bien qu'il faille distinguer entre ditférents systèmes ou, — c'est un synonyme — •• univers de discours ^ (itniverse of discourse) . Un système de propositions contradictoires est un système qui ne correspond pas à un système de termes ; mais en soi il possède l'être logique comme celui-ci.

On voit l'importance que prend la déduction en philosophie. Elle est, à proprement parler, l'unique méthode

possible. Ne parlons pas de l'induction mathématique, qui n'est qu'une déduction déj^^uisée. Mais l'induciir)!! ordinaire, celle de Mill, que la logique vulgaire considère comme le moyen d'atteindre l'universel et dont elle foit, par suite, la l)ase de la déduction, ne mérite pas ce crédit. Toute explication, toute induction, tout jugement même, consiste à placer des êtres dans un certain ordre ; or, c'est là l'essence du raisonnement déductif, qui ne se confond nullement avec le syllogisme classique. L'ordre n'est pas le résultat qu'on obtient en collectionnant des cas individuels, il est le moyen nécessaire pour les classer, même dans l'induction,

La logique est donc entièrement non spatiale et intemporelle. Elle s'occupe de termes et de relations. p]lle n'a que faire de « sul)stances -. Dire que la matière et l'esprit diffèrent parce que ce sont deux substances totalement étrangères l'une à l'autre n'a pas de sens en logique ; il est supcrtlu de se demander quelle est la substance des êtres. La logique s'occupe d'entités - neutres ^ ; elle se contente d'en observer l'existence et les relations.

Tel est le suprême effort de synthèse du néo-réalisme. Si les }»rincipes en ont surtout été mis en lumière par M. Spaulding et ^L Ilolt, MM. Marvin et Perry, quoique phis timides, n'en sont pas éloignés. Quant aux auteurs qui n'ont pas signé le programme, ils ne semblent pas près de se rallier à de })areilles hardiesses. M. \\'(»odbridge a soutenu l'indépendance de la logi(jue et attache l)eaucoup d'importance à hi n(»tion de relation '); >L lUisli insiste sur l:i notion d' •• univers discursif - ^) ; ces deux auteurs ont sans doute quehjue sympathie pour les idées énoncées à ce

1) Sur l'indépendance de la logique, voir The Fichi of Lofiic, Congr. of Saint- Louis, \, pp. 313-330 ; pour la notion de relation voir plus loin, ch. V.

2) Cf. par exemple The Existential Universc of Disconrse, journ. Phil. Ps. Se. M. VI (1909), pp. 175-182, et plus loin ch. V.

LE PROGRAMME DE l' ÉCOLE NOUVELLE 135

sujet par MM. Holt et Spaulding ; ils n'y ont donné aucune adhésion publique. Mais la plupart des autres néo-réalistes se contentent d'un empirisme assez ordinaire et d'un intellectualisme moins synthétique, quoique résolu. Adversaires du mysticisme et du romantisme, ils n'ont pas formulé aussi rigoureusement leurs principes. Les vastes synthèses déductlves les effilaient plus qu'elles ne les attirent.

Si telle est la méthode de la philosophie, il n'est pas difficile de deviner son objet et sa nature '). Sans nier, loin de là, l'influence immense qu'elle exerce et doit exercer sur la vie psychologique et morale, les néo-réalistes ne voient pas dans cette fonction ce qui la constitue essentiellement. Depuis que les philosophes ont commencé à réfléchir sur le monde, les uns ont considéré leur enseignement comme une vie spirituelle, sans rapport direct avec la science, les autres n'y ont vu qu'un prolongement de celle-ci. Les néo-réalistes optent résolument pour ce dernier parti. Ni par son objet, ni par ses procédés, la philosophie ne diffère essentiellement des sciences. Elle ne les domine pas dédaigneusement comme ses humbles servantes. Elle ne prétend pas réinterpréter leurs résultats, de manière à les transformer totalement par son pouvoir magique. Elle ne mesure ni les limites, ni la certitude des autres connaissances. Elle ne se réserve pas l'intuition de la nature vraie des choses, abandonnant à ses sujettes la vue trouble des phénomènes. N'étant ni une poésie, ni une morale, elle doit se contenter du même objet et des mêmes moyens d'investi-

I) Pour ce qui suit, voir New Realism, pp. 21-42; Marvin, First Book in Metaph., pp. 3-21, 44-51 ; Holt, Conc. of Consc, pp. ix-xi, 47-48; Perry, Près. Phil. Tend., part. I, passim.

gation que les sciences. Il n'v a entre ces deux branches du savoir qu'une dilférence de degré. Aux sciences particulières les recherclies de détail, les questions techniques, l'emploi confiant des méthodes de travail ; à la philosophie les généralisations, la critique approfondie des instruments de connaissance. Les méthodes que la pliilosophie emploie et justifie sont celles que les sciences ont em'ployées avant elle. A vrai dire, si elle a mission de s'en occuper, c'est qu'aucune Ijranche particulière ne s'en est encore emparée. Mais que de vérités scientifiques d'aujourd'hui ont conmiencé par être des thèses philosophiques ! Il suflit de songer à la théorie atomique.

Ainsi k philosophie et les sciences, loin de s'opposer, doivent collaborer. La distinction des problèmes, nécessitée par la division du travail scientifique, ne peut pas être définitive; il faut, à la fin, rétablir l'unité de l'objet, provisoirement dissoute. La logique et les mathématiques aideront la philosophie à trouver sa méthode générale ; elles fourniront les principes d'une critique de la connaissance *). La biofogie, la physiologie, la psychologie contribueront largement à édifier l'épistémologie. Par contre, la philosophie réaliste débarrassera la psychologie des préjugés dualistes et subjectivistes qui en ont arrêté le développement. Au lieu d(^ l'introspection artificielle des lal>oratoires, elle permettra d'employer les' méthodes ol)jectives dont l'usage a été si vivement contesté.

La connaissance philosophique étant do même nature ((uo celle des sciences, elle est stisceptible de s'accroitre comme elle. Pour cela, elle doit renoncer aux fausses méthodes qui ont jusqu'ici retardé sa marche. Elle ne doit plus se confondre avec l'histoire des systèmes. Que de temps perdu à

I) Voir, outre les ouvrages de iM. Spauldiiig. l'article de M Karl Schmidt. Critique of Coé^nition anJ its Principics. /oiirn. Phil. Ps. Se. M., VI (1909),

pp. 2r.! 2«7.

LE TROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 137

rechercher la vraie pensée de Kant ou de Hei?el, alors que l'examen direct de la question aurait produit des résultats positifs ! Ce n'est pas qu'il faille dédaigner l'histoire de la philosophie, (^utre l'intérêt qu'elle présente par elle-même, elle explique souvent l'orii^ine psychologique de certains problèmes, et, par suite, leur portée exacte. Mais il ne faut pas se laisser absorber par elle au détriment de la doctrine elle-même.

11 faut avoir soin de formuler nettement les thèses qu'on défend. Pour cela, il est nécessaire de bien diviser les questions ; la confusion empêche tout progrès. Puis il feut définir exactement les termes employés. Les questions de mots, loin d'être dénuées d'importance, sont essentielles ; faute de définitions précises, on ne se comprend pas. Comment alors discuter en connaissance de cause .? Pour sortir de cette difficulté, il faut innover hardiment, créer et définir des termes. La tradition philosophique ne peut pas nous aider. C'est elle, au contraire, qui nous a mis dans l'embarras actuel. Tout progrès philosophique s'accomplit par la défiance à son égard. Elle n'a ni termes définis, ni doctrines assurées. « Nous sympathisons, mais nous ne sommes pas d'accord, nous différons d'avis, mais nous ne sommes pas en désaccord... Le premier devoir des philosophes n'est pas d'être d'accord, mais de rendre explicites leurs accords et désaccords implicites ?' ^). Sinon, la philosophie restera perpétuellement un mélange de mauvaise science et de poésie encore pire; elle retournera à l'ère des sopldstes.

Pour réaliser ce vœu, il faut que les philosophes collaborent au lieu de s'isoler. Comme une collaboration simultanée de tous est impossible actuellement, il faudra se contenter d'abord de réunir des groupements restreints.

1) New Realism, p. 29. Le «programme » de 1910 débute par des considérations sur la nécessité de la coopération; cf. ib., pp. 471-472.

Ceux-ci formuleront leur proLiraiiiine, travailleront à développer (les doctrines communes bien définies. Il sera possible alors de comparer ces tliéses et do las discuter. Les collaborations locales prépareront une coUaboratirin générale et systématique.

Le programme que nous venons d'exposer ne manque pas d'ampleur. Par des développements quelque peu imprévus, il passe d'un point de vue qui pourrait être terre à terre à un véritable platonisme matbématique. Au lieu des timides inductions que promettait le début, nous sommes jetés dans de singulières hardiesses déductives. Un bon nombre des principes énoncés appartiennent à l'essence même de toute méthode p]iiloso])hique; sous des formules déconcertantes se cachent parfois des vérités élémentaires ; d'autres fois, des assertions tranchantes ne parviennent pas à masquer l'insuffisance des conceptions.

Les multiples professions de foi empiristes sont trop bien dans l'esprit de la })hilosophie anglo-saxonne. Sans croire beaucoup à l'inHuence déterminante de la race, il est permis de signaler ce lien historique. La réaction contre l'idéalisme, sortie du pragmatisme, explique encore le choix de cett€ étiquclie, qui n'est cependant pas exempt d'équivoque. Fervents de la science objociive, les néo-réalistes n'ont pu supprimer ni déguiser la valeur absolue de la logique et des mathématiques. En les menant sur le même pied que les sciences expérimentales ou les perceptions immédiates, ils ont voulu en exalter la certitude. Est-ce l'habitude du langage pragmatiste qui leur a fait employer ce vocabulaire? Etaient-ils, en le faisant, les héritiers directs de la tradition anglaise? Craignaient-ils de se comiiromettre avec le subjectivisme, s'ils parlaient de vérités idéales, nécessaires ou

LE PROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 139

a prioi'i ? 11 eiil mieux valu, seinl)lo-t-il, employer ces termes, en avant soin, cela va sans dire, de les expliquer, au lieu de se contenter d'un mot vague, prêtant à des confusions dangereuses. Xous tondions ici à l'une des faiblesses de la méthode néo-réaliste. Dans l'ardeur de la polémique, nos auteurs se laissent entraîner à des affirmations absolues qu'ils ne se donnent pas la peine de nuancer ; à première vue, on croit apercevoir des contradictions flagrantes ; une bonne part des critiques stériles du programme et de l'épistémologie réaliste aurait été évitée, si les novateurs avaient expliqué d'emblée leur pensée. Leur tendance à prendre, de leur côté aussi, toutes les propositions des adversaires dans le sens le plus absolu, sans tenir compte des ensembles et des circonstances historiques, n'a pas été non plus sans leur faire commettre de singulières injustices dans -leurs critiques.

Si nous considérons l'ensemble du programme réaliste, l'empirisme dont ses auteurs se targuent revient à « ce truisme bien négligé du réaliste naïf, que... chaque chose est précisément ce qu'elle est et ne doit pas être, à force d'explications, supprimée et transformée en une autre " *). Truisme, sans doute, mais qu'il était opportun de rappeler. Il est à la base de toute vraie philosopliie. Mais que de fois n'est-il pas négligé par les constructeurs de S3^stèmes qui semblent plus préoccupés de faire œuvre d'imagination créatrice que de science objective ? Bien des idéalismes ne sont-ils pas une perpétuelle protestation contre ce principe trop simple? Ne cherchent-irs pas avant tout à nous montrer que rien n'est tel qu'il paraît ? Quand même ce serait là la conclusion de la philosophie, on n'aurait pas le droit de

1) HoLT, Conc. of Consc, p. 339: « ... that sadly neglected truism of the naive realist, that — Everything is precisely what it is, and is not to be explained away as something else ».

poser ce princijte au point do clé[)art ; sinon, on s'interdirait logiquement tout raisonnoniont .

Si les néo-réalistes s'insurgent contre la primauté de l'épistémologie, c'est, en somme, au nom dti même '• truisme *^. Ils répudient le psychologisme, parce que le psjchologisme fait des entités logiques et des vérités nécessaires de simi)les manières d'être de l'esprit, ou des abréviations commodes de la pensée. L'absolutisme idéaliste ne trouve pas grâce à letirs yeux, parce qu'il consiste, en somme, à iransporter dans un esprii plus vaste, mais conçu sur le modèle de l'esprit humain, ce que le psychologisme ordinaire affirme de celui-ci; la vérité abstraite n'est nécessaire que par le fait de cet esprit; en soi elle n'est [»as absolue.

Mais n'est-ce pas une faiblesse de refuser pour cela à l'épistémologie la place qui lui revient dans la philosophie ? L'excès de zèle n'est pas une force. Le dogmatisme est une réponse insuffisante à l'épistémologie subjectiviste. Si les principes élémentaires sont niés, il faut, non les prouver, cela va de soi, mais les justifier en quelque manière en les éclairant. On ne peut évidemment déduire de qtielques réflexions sommaires sur la nature de la pensée toute une philos(»[»hic de l'être et du monde, iim d'ailleurs y songe à l'iieure présente ^ Le temps des posi-ivantiens est bien passé. On reconnaît la nécessité de l'expérience pour connaître les caractères concrets ilu monde. Xul ne pense à déduire l'aspect et les lois des pliénomènes particuliers de celles de l'être ou de l'esprit abstraits. Mais encore, ne faut-il pas jusiifier ces orientations générales^ Ne faut-il pas (jue la critique Hxe les limites de la connaissance ? N'est-il pas vrai de dire (prelle dttit déterminer les bases de la science et do la philosophie ^ La théorie de la connaissance commando l'idée ({non se fait do la philosophie ; elle

LE TROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 141

doniio naissance aux f^rands systèmes. A toutes les époques, c'est par elle que s'est ()[)éré le profères ou du moins le changement en j)liilosopliie. Le néo-réalisme n'écha})pe pas à cetie loi. Son [)roi^ramme contient, quoi qu'il en dise, une épistémologie. L'objectivisme qu'il atfiche, est une doctrine de la connaissance, au moins implicitement atiirmée, sinon énoncée et prouvée ouvertement.

On conçoit fort bien une réflexion critique sur toute connaissance humaine qui en dégage la nature logique, et par suite, la valeur et l'étendue. Adoptant au début une attitude neutre, elle n'est a priori ni objective, ni subjective. 01)jet et sujet sont des différenciations du donné à critiquer, qu'il faut jusîitier, non supposer ; elles impliquent, en réalité, déjà toute une psychologie et une critique. Ici au contraire, il s'agit simplement de se mettre en face des phénomènes de connaissance pour voir en quoi ils consistent. Ce qui frappe d'abord, c'est que toute connaissance complète est un jugement au sujet de certaines choses. Elle consiste à dire qu'un phénomène ou un objet est, qu'il a des propriétés, qu'il obéit à des lois. Dans ce qui pourrait n'être qu'une masse indistincte, vide de déterminations, on discerne des termes et des rapports plus ou moins stables, des activités et des sujets passifs. En même temps qu'émergent les groupes de propriétés que sont les objets et les lois plus ou moins générales qui les régissent, on voit se développer une opposition particulière entre l'ensemble qu'on ap})elle le monde, et le centre persistant quoique actif, vivant et par conséquent évoluant, qui se révèle comme le moi. L'un éclaire l'autre ; tous deux ol)éissent à certaines lois communes, comme ils sont aussi, chacun de son coté, soumis à des règles propres. Les lois communes sont celles de l'être ou de la métaphysique et de la logique, les autres celles de la psychologie et des sciences objectives. Les relations entre ces groupes de

142 LE NKO-RKALISME AMKKHAIN

propriétés et de lois posent et on même temps résolvent le prol)l('me de la connaissance. En pfjiii'suivant les règles des ditïérents ordres de sciences et en les critiquant par l'application des lois les })liis générales, on achèvera l'épistémologie. Ainsi se constituera une théorie et une critique complète de la connaissance et de ses différentes variétés, qui ne se confondra pas, à coup sûr, avec la })sychologie. Si elle se rap[)roche de la métaphysique et de la logique, elle s'en distingue assez }»ar l'iniérét critique qui la constitue, pour être regardée comiiie une hranche indépendante.

Notre conception n'est })as opposée à celle des néoréalistes. M. Marvin ne fait-il ]>as rentrer dans la métaj>hysique, outre l'étude des caractères généraux de la réalité, celle des fondements logiques de la science ? Sa métaphysique se constitue donc de deux parties bien distinctes, dont la seconde n'est rien autre qu'une épistémologie, au sens où nous l'entendons M. A vrai dire, son objet nous paraît un peu étroit. Jja connaissance humaine embrasse plusieurs espèces assez ditlérentes, malgré leur caractère commun : intuition vague, pen'eption sensible, affirmation des principes, raisonnement vulgaire, tém(»ignage, inférence morale, méthode scientifique ; il faut les examiner toutes, sans se borner à la variété plus raffinée, mais aussi moins riche, pour iaciuelle le siècle dernier eut ce culte excessif qui est un peu passé de mode. Il reste

1) On pourrait dire que ces deux objets disparates en apparence, sont considérés en métapliysique sous le mêttie aspect : les principes premiers de l'être et par suite, de la connaissance. Cette t)pinion pourrait se réclamer du patronage d'Aristote, qui traite aussi bien des premiers principes logiques que de l'être réel dans sa Métaphysique, nous croyons pourtant qu'on reste fidèle à son esprit en distinguant deux sciences : la critique des premiers principes a pris une ampleur qui a permis de reconnaître son caractère propre ; on ne le pouvait soupçonner lorsque cette science tenait tout entière dans les première^ pages des livres III et iV de la Métaphysique.

LE PROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 14o

niêiue à se demander s'il ne faut pas concevoir, au moins comme possible, une intuition où le sujet et ro])jet s'identifient pour dépasser la connaissance discursive, non ])()ur s'abaisser au-dessous d'elle. Cette hypothèse, quand même elle n'aurait pas d'autre valeur, servirait de norme idéale à la critique de la connaissance humaine ^). On ne peut nier que cette critique ne conduise jtarfois à modifier ou à reviser certaines conclusions des sciences ; tout au moins interprétera-t-on différemment certains résultats ; la philosophie, sans sortir de son rôle, mettra en garde contre racceptation hâtivement dogmatique de toutes les fonnules quelles qu'elles soient.

Nos conclusions ne doivent pas déplaire à M. ^^^oodbridge^). M. Perrv et ses collaborateurs .semblent entièrement d'accord : •• Il faut que la philosophie soulève les questions de l'épistémologie, ne fût-ce que pour leur assigner un rang secondaire. Il ne sert de rfen d'ignorer le fait de la conscience elle-même. Tôt ou tard, le sujet connaissant doit tenir compte de soi-même et devenir conscient de cette relation intérieure à- un fond subjectif, qui, dans la direction première, objective ou extérieure de la connaissance, est naturellement négligée. Le réalisme ne consiste pas à négliger les problèmes par aveuglement ou naïveté. S'il conclut, comme il le fait, que le sujet, dans la grande majorité des cas peut être négligé, et l'objet être expliqué en termes qui lui sont propres, ce n'est qu'après un examen suffisant de la situation. Le droit de négliger de la sorte les conditions subjectives de la connaissance est le résultat de réflexions critiques. Et c'est un résultat qui n'est pas de mince importance, car il établit du coup les droits de toutes

1) Cf. L. Noël, Note sur le « problème » de la connaissance, Annales de l'Institut supérieur de Philosophie, t. Il (1913), Louvain, p. 685 et note,

2) Cf. The Field of Logic, Congress of Saint-Louis, \, p. 319.

144 LE NKO-RKALISME AMÉRICAIN

les l)ranches spéciales de nos connaissances « '). N'est-ce pas ce qne nous venons d'expliquer ? El M. Marvin luimême, s'il veut être « dogmatiste - n'en pn'tend [)as moins être critique -).

Dans ces conditions on s'éuinne de lui voir soutenir que l'épisfémologie n'est pas le fondemenl logique de la })liilosopliie, y coni[)ris la mëtapliysique. Certes, ce n'est point }»ar elle (pi'il faut aborder l'étude de la philosopliie. Mais cette question de })riorité de temps ne concerne en rien celle de l'ordre logique des matières. Lorsque nous nous livrons à la réllexion critique, notre esprit n'est jias une - tabula r(is((-. 11 est déjà enrichi d'expériences, de jugements, d'appréciations, de sciences, de préjugés aussi. La critique ne s'exerce que sur des données préalables, même sur des convictions philosophiques déjà arrêtées, au moins pmvisoiiement. Klle les épure et les unifie, elle ne les remphice pas. Mais en le faisant, elle joue un rôle de première inij)ortancedansla constitution de la synthèse philosopliique. Klle occupe la i)remière place dans le laldeau impersonnel qu'est la }»l)ilosophie objective ; en d'auires termes, logiquement, elle en est le fondemenl .

Chez M. Marvin, il est vrai, comme chez d'autres néoréalistes, le m(»l é}>istémologie désigne jdutot une théorie biologique et psychologi(|ue de la conscience; alors il va de soi (pfelle sui)pose la nK'iajthysique. surtout si celle-ci comprend l'examen criticpie des principes d(^ la science. Mais n'est-il i)as étrange de voir juxtaposer dans une même science deux jiaflies ;iussi disparates (jue des questions de l()gi(pie critique et des généralisât i(»ns de lois existentielles? Cette dernière jiariie ne }>arait même nullement d'accord avec les principes réalistes sur l'analyse. S'il est vrai que

1) Cf New Realism, p. 41.

2) Cf. par exemple, New Realism, p. 51, note.

LE PROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 145

rintellij^ence a un objet autre que les faits individuels, si elle peut étudier objectivement des termes et des relations abstraites, pourquoi son suprême effort serait-il une généralisation des faits constatés ? Car les propositions existentielles portent sur des constatations, — à moins que M. Marvin ne parle, comme M. Holt, d'existence ou d'être lo<^ique. De telles généralisations sont toujours contingentes. Leur .certitude ne dépasse pas les limites d'une haute probabilité. Pourquoi, au contraire, ne pourrait-on pas étudier la notion d'être en elle-même et déduire les conséquences qui en résultent })our tout être possilde? Un travail de cette nature n'a rien que de conforme aux tendances objectivistes de nos auteurs. Ils ne pourraient être arrêtés que par ce reste d'empirisme vulgaire qui vient parfois obscurcir l'idée qu'ils se font de la philosophie et de ses rapports avec les sciences du concret. .

Mais en fait la logique de M. Spaulding et de M. Holt comprend un certain nombre de questions qu'on rattacherait plus aisément à la métaphysique telle que nous la comprenons. Le sens du mot être, de la relation, de la dépendance et de l'indépendance, n'est pas seulement logique, il est aussi métaphysique. L'être n'est pas seulement le lien abstrait des propositions, ni la dépendance l'implication logique : les êtres réels, les phénomènes, l'univers sensible obéissent à certaines lois générales, par le fait même qu'ils sont. Les néo-réalistes n'ont pas distingué comme on le faisait autrefois, l'être réel, actuel ou possible, de 1' '• être de raison •■> . Leur logique contient d'abord des propositions qui ne concernent que la forme pure des êtres, o])jets du raisonnement ; elles se rapportent à l'implication logique, ses formes diverses et ses conditions. D'autres s'appliquent à l'être lui-même, à sa notion abstraite, et par suite, à tout être existant ou possible. Les premières sont le domaine propre de la logique, science de 1' " être de raison •?, les

secondes appartiennent à la métaphysique, science de l'être réel. Celte dislinctiou est essentielle dans la philosophie d'ArisLote et de ses disci})les. KUe suffit à enlever tout fondement aux injustes criiiques de M. Spaulding. La logique qu'il aj)pelle - traditionnelle « et qui est fondée sur la jtsychologie ne remonte guère au delà du xix" siècle. Avant ce temps, c'était un lieu commun de détinir la logique, non par les actes de l'esprit auxquels elle s'applique, mais par l'ordre qu'elle établit entre les concepts objectifs des choses. Sans doute, la tradition aristotélicienne qui avait une doctrine ferme sur l'être et le connaître, sur la })ersonne humaine et le monde, se rendait compte de la ditîérence qui existe entre l'ordre logique ou abstrait et l'ordre réel des êtres existants ou possibles. Les relations logiques corvesjtondcni à des relations réelles, elles ne sont jamais, telles quelles, réalisées ni réalisables dans la réalité. Exprimant cette correspondance par des entités d'un degré d'a])Straction très élevé, mais con(;ues sur le modèle de l'être réel, la vraie Idi^icjiie Lraditionnelle ne sacrifie aucunement l'objectivité de son objet. Si la substance parait préoccuper davantage Aristote, ce n'est pas au point de lui faire négliger les autres catégories. Sa logique n'est pas seulement une logique de classes : le syllogisme, d'après lui. est fondé sur l'identité de l'oire ; mais parmi les espèces d'être il range la relation. Peu de jihilosophies ont accordé à cette catégorie une ol»jectivité aussi marquée que ne l'a fait la philosophie péripatéticienne, surtout chez ses interprètes cbrt''li(Mis. M. Spauldiiig s'est a{>ercu quelque pari de ce (pie sa condamnaiion avail de sommaire '). Pour s'en convaincre tout à fail, il lui faudrait lire des volumes antiques, un peu rébarbatils. (|ue ne fiMiillettent guère les logiciens modernes; ils y irouvcraiciii ce|ieii(laiil des rétlexicms judicieuses, (pii

1) Cl Nlw Rutiin.. p. 108, noie.

LE PROGRAMME DE l'ÉCOLE NOUVELLE 147

ne contredisent nullement la loi^ique ol)jective, même la logique mathématique ').

Nous comprenons qu'en purs logiciens, les néo-réalistes puissent mettre sur le même rang toutes les espèces d'objectivité, qu'ils ne distinguent pas entre l'être logique et l'être réel. On peut le faire au début de l'épistémolog'ie neutre que nous esquissions tout à l'heure, mais la philosophie ne peut se contenter de ces cadres vides. Elle ne doit pas établir, à son point de départ, une différence de nature ou de substance dans 1' ~ étoffé » (i'/?^/f) dont est fait le monde. Mais il vient un moment où la tâche s'impose de déterminer les ressemblances et les différences entre les êtres. La logique est ^^ neutre «, oui : elle ne se prononce pas sur la nature des objets auxquels elle s'applique. La métaphysique ne peut l'être ; elle ne doit certes pas prendre parti sans examen et même, ses convictions ne seront pas dictées par les conséquences morales. Mais elle ne peut se désintéresser des différences objectives entre les êtres ; certaines se constatent par l'observation et l'expérimentation ; d'autres se déduisent par raisonnement. La tendance excessive à l'analyse pure risque de dissoudre toute la philosophie. Nous avons déjà signalé les principaux inconvénients de ce procédé chez les néo-réalistes '^j. Le vague dans lequel cette méthode laisse la nature exacte des " termes -^ et des '• relations " n'est pas le défaut le moins frappant dans une philosophie qui se pique de clarté et rejette avec dédain le « dogme spéculatif ^•. La relation est une idée commode qui signifie, pour les néo-réalistes, aussi bien la qualité et

1) On peut citer, par exemple, le Dominicain espagnol Jean de Saint-Thomas, qui écrivait dans les premières années du xvne siècle son Cursus Philosophiciis ; dans Logica, p. u, q. I, art, III, q. H, on trouve sur la logique et son objet, !'« ens rationis » , de profondes considérations, d'où il ressort que la « tradition » péripatéticienne n'est pas précisément telle que la croit M Spaulding. Cf. op. cit., t. I, éd. Vives, Paris, 1883, pp. 192-201, 216-243.

2) Voir plus haut, pp. 109-110.

toutes les propriétés, que le rapport pr()}irement dit. L'ancienne philosophie d'Aristote était mieux inspirée, quoi qu'on en dise, en considérant comme son objet principal la substance, l'être dont l'existence est directement affirmée, et auquel se rapportent, dans une mesure diverse, les autres propriétés, action, forme, qualités de toute nature, étendue, quantité, situation locale, durée temporelle. Les propriétés sont en rapport avec la substance, elles la déterminent ; ainsi on peut les appeler des relations. Mais le mot relation a un sens plus précis : il constitue une manière d'être particulière, fondée sur les autres catégories, mais non identique à elles. Les logiciens modernes ont poussé très loin l'étude des relations ; mais les scolastiques les avaient devancés en plusieurs points ; sous des noms différents, on y trouve déjà des théories qui passent })our nouvelles ; les relations «symétriques-' et '• asymétriques ^ par exemple, s'aj)pellent parfois relations d' " équiparance - et de "• disquiparance •• '). Ainsi la relation est, en un sens, interne : elle contribue à la constitution de l'être total, delà substance déterminée; mais, considérée à part ^ rap portée aux autres éléments dont se compose l'être concret, elle en est distincte, elle leur est « extérieure ". Ainsi du point de vue de la réalité métaphysique, le plus comjiréliensii", l'être complet ou la substance individuelle comprend les relations ; du point de vue [dus abstrait de la logique, la substance, sujet de la relation, la propriété qui en est le fondement, et la relation elle-même sont susceptibles d'être isolées.

1) Cf. Mercier, Métaphysique ^incrale, ri'"' 174179, 4' édit., Louvain. 1905, pp. 3(30-376 ; Remer, Siimma praclectionuni philosophiae sc/iolasticae, Prato, 1895, I, pp. 319-331. Parmi les anciens on peut citer encore Jean ve Saint- Thomas, Cursus Philos.. Log., p ii. q. XVIi, pp. 494-527. La notion de relation a été l'objet d'études approfondies de la part des théologiens scolastiques, à propos du traité de la Trinité.

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N'est-ce pas une illusion analogue qui ûiit exalter la logique niathéinatiquc ? Qu'elle ait, historiquement, ramené les esprits à la logique objective, nous ne le nions pas ; les néo-réalistes en témoignent assez pour eux-mêmes. Elle a eu le mérite, en particulier, d'attirer l'attention sur la notion de relation, fort négligée par l'atomisme en cosmologie et l'associationnisme en psychologie. Mais ses plus fervents admirateurs n'ont pas encore réussi à montrer une vérité nouvelle dont la révélation lui soit due, un sophisme qu'elle seule ait réfuté définitivement. Les néo-réalistes en fait n'en ont pas usé ; ils y font des allusions, parfois ils emploient des symboles, heureusement plus intelligibles que ce « péanien •? qu'Henri Poincaré avouait ne point entendre. Tout ce qu'ils disent sous cette forme, et en général tout ce qu'expriment les symboles plus compliqués de la véritable logistique, peut être énoncé plus aisément dans le langage philosophique ordinaire. La logistique, de l'avis même de mathématiciens, n'est pas encore assez claire ni assez siïre pour servir à une réforme fondamentale de la piiilosophie '). Après cela nous attacherons moins d'importance aux erreurs qu'on peut relever en matière mathématique chez M. Spaulding ^) : elles prouvent surtout que sa vraie pensée est assez indépendante de la forme qu'il croit devoir lui donner.

On a remarqué que l'analyse de M. Spaulding est en réalité une synthèse ; reconstituer, comme il le prétend, le continu avec des termes et des relations, ce n'est pas précisément décomposer la réalité en éléments plus simples ^).

1) Cf. Harold Chapman Brown, If the Blind lead the Blind. A Comment on « Logical Form » in Professor Perry's « Realistic Program », Journ. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 491 496.

2) Arthur R. Schweitzer, Some Critical Remarks on Analytical Realism, journ Phil. Ps. Se. M., XI (1914), pp. 169-184.

3) H.T.CosTELLO, A Neo-RealistieJheoryofAnalysisJourn.Phil.Ps.Sc.M., X (1913), pp. 494-498.

Mais le même critique se liàte d'ajouter que, par un caprice (lu langage, les sciences mathématiques dites analytiques sont justement les })lus synthétiques. Pour nous, M. Spaulding a i)rincipalement voulu affirmer la suprématie de l'intelligence raisonnante. L'analyse conduisant nécessairement aux relations, se mue en synthèse ; les néo-réalistes, comme d'autres intellectualistes outranciers, n'ont pas assez remarqué cette loi propre de l'intelligence : loin d'a})pauvrir de plus en plus son objet, elle y découvre des richesses nouvelles ; elle ne dissout pas seulement ; son vrai progrès consiste à unir des notions en apparence disseml)lal)les ; au lieu de piétiner sur place, elle identifie par l'affirmation, les notes préalablement isolées.

M. Spaidding et M. Marvin ont cru devoir sattaquer au vitalisme, tel, surtout, qu'il est défendu par Hans Driesch. Ils le rap[)rocheni, l)ien à tort, de l'antiintoUectualisme bergsonien ; la légitimité du procédé analytique entraine, pensent-ils, la fausseté du vitalisme. Mais cette condamnation sommaire n'est i)as une application heureuse de l'analyse. Le vitalisme n'a rien de commun avec l'antiintelleciualisme, ni avec la caricature qu'en fait M. Pitkin. Driescli a eu tort de vouloir le rattaclier à l'idéalisme ; mais les expériences sur lesqtielles, en outre, il s'apjiuie, gardent toute leur valeur, et l'interprétation qu'il en doime est conforme à la méthode scientifique autant qu'à une solide tradition. L'entéléchie qu'il a voulu ressusciter est, en somme, ce qu'Arisiote appelait de ce nom ; les - propriétés spécifiques ^ de M Spaulding ne sont ni plus ni moins mystérieuses. Pour nous, nous acceptons volontiers la conséquence que Drioscli n'a pas osé tirer : s'il y a une entéléchio, un princij)o d'uiiitt' dans l'organisme vivant, l)Our(jU(.)i n'y (mi aurait -il pas dans tout corps, même inorganique f Nous ne séparons pas les ajtjdications de l'hylémorphismo dans les dillérents domaines ; la forme est le

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principe uniliant et directeur des opérations de tous les êtres de la nature ').

En somme, le rappel des droits de l'intelligence était opportun à une époque où la philosophie risque de se perdre dans une vague intuition. Il était nécessaire, si l'on voulait distinguer le programme nouveau de ses antécédents pragmatistes. Mais il faut regretter la tendance au rationalisme absolu qui se fait jour })ar moments chez les néo-réalistes. Un peu plus d'- empirisme -^ devrait ici rajtpeler aux réformateurs la nécessité de tenir compte de ce que la réalité présente de rebelle à l'analyse. De plus, en se conformant mieux à l'esprit de modestie qui leur suggéra le premier prinpcipe de leur méthode, ils se griseraient moins d'affirmations générales sur la valeur conquérante de la raison humaine. Ils réserveraient, sinon le fait, du moins la possibilité du mystère.

Une notion plus précise de l'analyse intellectuelle, un sentiment plus juste du rôle de l'expérience et du raisonnement, auraient aussi préservé les néo-réalistes de certaines obscurités dans l'exposé de la notion même de la philosophie. A certains moments, la philosophie parait mise exactement sur le même plan que les sciences ; elle est, tantôt leur premier stade de développement, tantôt, une collection de notions générales, mais d'ordre expérimental. Dans les essais d'épistémologie de MM. Holt et Pitkin, par exemple, on ne sait trop où finit la biologie, où commence la philosophie proprement dite. Ailleurs on nous dit, que « la philosophie est spécialement chargée de corriger les résultats obtenus dans chaque ordre de recherches spéciales par

1) La synthèse du mécanisme et du vitalisme esquissée par M. Spauldino, New Ration., p 342, ressemble très fort au vitalisme, ou mieux, à l'animisme péripatéticien. Cf. D. Nys, Cosmologie, t. II, 3^ éd., Louvain, 1918, pp. 55-57, 456-461 ; Mercier, La définition philosophique de la vie, 2" éd., Louvain, 1898.

les résultats d'autres recherches »^). O positivisme s'accorde mal avec les thèses platoniciennes sur la n;iture des idées générales.

De même le dogmatisme scientifique étonne un peu comme une survivance, à une époque où les savants euxmêmes ne sont jdus idolâtres de leurs mélliodes. Il faut, certes, prendre la science au sérieux, mais il ne faut pas lui demander ce qu'elle ne peut donner. Il ne faut pas confondre le fait et l'hypothèse-^). P]t la nature de la théorie scientifique ollo-môme devrait être discutée. M. Spaulding a reconnu autrefois le mérite de l'œuvre de M. Duhem ^); il l'a malheureusement négligée dans la suite. Une philosophie qui ne tient aucun compte des sciences n'est certes plus possil)le aujourd'hui, La réflexion plnlosophique suppose comme matière renseml)le des connaissances et de la culture d'une époque, et de nos jours, la science occupe une trop grande place dans la pensée et la vie pour qu'on puisse la négliger. Mais on a reconnu ({u'elle ne possédait pas cette suprématie absolue doni elle s'enorgueillissait naguère. Pour se dégager fie ces obscurités, la philosoi)hie doit dépasser l'ordre des faits expérimentaux, et se réserver le domaine des notions générales, nécessaires à toute pensée, vulgaire aussi l)ieii que scientifique. En d'autres termes, la m(>taphvsi(|ue et la critique de la connaissance lui assigneront son véritable objet "*).

1) New Realism, p. 26.

2) Cf. M. R. Cohen, « The New Realism », Joiirn. Phil. Ps. Sr. M., X (I9i3). p. 207.

3) Voir son compte rendu de La Théorie Physique, dans/onr/j. Phtl. Ps. Se. At., \U (1906), pp. 606-610.

4) M. Perry semble, au (orul, de cet avis, lorsqu'il essaie de dislinj.'uer la science et la philosophie, comme la description rigoureuse des faits, d'une part, et la recherche du sens précis des notions mises en œuvre, de l'autre. Cf. Près. Phil. Tend., pp. 4.'S 84. Voir aussi les judicieuses remarques de M. Fullerton, Introd to Philos., pp. 244-247, 255-259.

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La collaboration est le seul moyen qu'il y ait de constituer une pliilosophie constructive complète. La division du travail s'impose, en présence de la masse de matériaux à classer et à critiquer, mais, pour ne pas être stérile, elle doit être l'objet d'un effort collectif et coordonné. Les règles de méthode pratique des néo-réalistes contiennent d'excellents préceptes. La coopération peut donner de bons résultats, au moins pour clarifier les idées. Mais il ne faut pas se leurrer de l'espoir qu'un accord parfait se réalise en philosophie. La réalité est trop vaste et trop mystérieuse, l'esprit humain à la fois trop fécond et trop limité pour qu'on puisse en quelques thèses satisfaire définitivement toutes les intelligences. La découverte de la vérité philosophique est lente, pénible et mêlée d'insuccès, disait déjà la sagesse ancienne ^). L'expérience des derniers siècles confirme ce jugement, et les néo-réalistes eux-mêmes ont montré plus de bon vouloir dans le travail commun qu'ils n'ont enregistré de succès. Les appels à la collaboration, à la constitution d'un vocabulaire nouveau, risquent de produire un effet contraire à celui qu'on on attend : l'émiettement des forces n'est guère moindre si les chercheurs constituent des groupes indépendants que s'ils s'enferment dans leur pensée personnelle. La multiplication des programmes n'entraine pas celle des découvertes ^). Le progrès et

1) Cf Saint Thomas d'Aquin, Sutnma contra Gentiles, I I, c. 4, I. HI, c. 39.

2) L'opportunité et la possibilité de la coopération en pliilosophie ont été discutées dans les associations et les revues américaines à l'époque de la publication du « programme ». Voir J. E. Creighton, The fdea of a Philosophical Platfortn, fourn. Phil. Ps. Se. M., VI (1909), pp. 141-145; J. A. Leighton, Philosophy and the History of Philosophy, ib., pp. 519 524 ; ces auteurs nient l'opportunité ou la possibilité de l'accord explicite ; en sens contraire, Karl Schmidt, Concerning a Philosophical Platform, ib., pp. 673-685 ; A Reply to Professor Creighton, ib., pp. 240-242 ; voir encore, Savilla Alice Elkus, A Philosophical Platform from another Standpoint, ib., VII (1910), pp. 19-20. Les discussions de l'American Philosophical Association ont donné lieu à différentes communications de MM. Schmidt, Pitkin, Norman Smith, Théodore de Laguna, reproduites dans

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l'entente ne sont possibles que (I;ins une tradition où la pensée prend un point de départ au moins provisoire. L'histoire et l'usage peuvent seuls fixer la terminologie et le sens des prol)lèines. Certes, les réalistes ont raison de réagir contre l'abus de l'histoire, qui nienace parfois de supprimer la pliilosojihie elle-même. Il ne suffit i)as de savoir cq (]ue d'autres ont pensé ; il faut se placer en face des problèmes et tacher de les résoudre. Mais pour en saisir le sens, il n'est pas superflu de savoir comment on les a compris dans le passé. Une histoire exacte, plus scrupuleuse (|ue celle que présentent parfois les néo-réalistes, est au moins un point de départ utile, (^n voudrait parfois découvrir des moyens infaillil)les, mécaniques, pour accroître le savoir collectif. \'ains ellbrts ! L'humanité ne s'enrichit que par la continuité du travail. Pour ai)prendre, elle doit, comme l'individu, profiter des expériences passées, recueillir dans sa mémoire les idées acquises, les entretenir et les augmenter }>ar relVori persévérant. La science, pas plus que l'homme, ne peut s'isoler de la tradition nourricière.

Journ. Phil. Ps. Se. M., IX (1912), pp. 615-616. 701-717, X (1913), pp. 91-95 ; Phil. Rev.. XXII (1912), pp. 172-178, 245-247. — Voir aussi les réflexions un peu sceptiques de M. Miller au sujet de la multiplication des programmes réalistes, dans son article : Is Conscioitsncss a « Type of Bdiavior *? Journ. Phil. Ps. Se. M., VIll (1911), pp. 326-327.

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