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a écrit, au sujet de Proudhon: « Quand on étudie une théorie de la propriété, il faut se demander quelles étaient les tendances esthétiques de l’auteur. Dans ces discussions, chacun de nous apporte, en effet, quelque chose de la partie la plus profonde de son âme. » (1). Et cette conception esthétique, réelle, inavouable et inavouée, consiste à croire qu’on ne peut vivre en beauté que dans un monde où règne la misère (2). « La flûte de Daphnis, dit Miss Bell dans le Lys Rouge, ne chanterait pas si bien, si elle était faite de sept roseaux égaux. ».
Vision essentiellement antidémocratique, qui s’est épanouie cependant avec la démocratie et qui explique, à mon sens, toute la fièvre politique qui remue notre pays. D'ailleurs, la baisse de l'imagination créatrice et le développement de l'esprit critique, ont contribué à la fortifier. Critique, analyse, introspection, qu'est-ce, sinon sortir de soi, faire des comparaisons, el ne trouver le bonheur ou la douleur de la vie que dans les différences. On s’étonnera moins maintenant que M. Sorel soit un ennemi de l'examen de conscience et de la dissection intérieure.
On voit finalement pourquoi les intellectuels ne peuvent pas être des révolutionnaires. Leur sensibilité la plus profonde répugne à la suppression de l'appropriation individuelle des choses et à celle de la direction oligarchique des êtres. Tout au plus peuvent-ils être réformistes, et on sait ce que cela veut dire. Et c’est précisément une idée originale de M. Sorel, que de prélendre que toutes les réformes proviennent de concessions bourgeoises et intellectuelles, des-
{inées à maintenir le statu quo économique favorable à la
(1) Introduction à l'Economie moderne, p. 143-144.
(2) « Pour nos démocrates, comme pour les beaux esprits cartésiens, écrit M. Sorel, le progrès ne consiste point dans l'accumulation des moyens techniques, ni même de connaissances scientifiques, mais dans l’ornement de l'esprit qui, débarrassé de préjugés, sûr de lui-même et confiant dans l’avenir, s’est fait une philosophie assurant le bonheur à tous les gens qui possè-
dent les moyens de vivre largement. » Hlusions du Progrès, p. 49.
minorité capitaliste. Tous les syndicalistes sont d'accord pour définir l'esprit de l'heure: « la jouissance dans le quiétisme ». Je sais bien que M. Guy Grand déclare que ces concessions sont accordées charitablement par les bourgeois, qui, moins sûrs de leurs droits, s'ouvrent aux idées nouvelles. Il se peut, mais c’est exceptionnel. Un industriel, Lorgis, agit comme le dit M. Guy Grand, mais Lorgis est le héros d'un roman de Tristan Bernard { 1). En général, pour qui sait voir, les capilalistes ne consentent des avantages aux prolélaires que parce qu'ils sont touchés par la détresse des ouvriers, et surtout parce qu'ils sont intimidés par les menaces des travailleurs.
Il me semble, toutefois, que cette tendance réformiste que nous trouvons chez les Intellectuels, mandataires des capitalistes, a une source plus objective. Les futurs intellectuels sortent du Lycée, pour entrer à la Facullé de Droit. De la
Faculté, ils passent au Barreau et du Barreau à la politi-
que (2). IL y a beaucoup d'avocats au Parlement. Is y
) apportent les habitudes judiciaires et juridiques de transactions, de compromis, de légalité. Il suffit, pour s'en convaincre, d'étudier l'œuvre des socialistes qui ont eu le pouvoir entre les mains. M. Sorel a comparé ces derniers aux rhéteurs antiques qui firent plus de mal que de bien {3).
On saisit à présent les liens qui unissent le réformisme à la politique, la politique aux intellectuels, et les intellectuels à la bourgeoisie. Il en appert que le réformisme ne peut pas être vraiment socialiste et révolutionnaire.
Résumons-nous. Supposez que les socialistes entrent au
(1) Le Roman d'un mois d'été.
(2) On entre à la Faculté de Droit, parce que ce sont les diplômes juridiques qui ouvrent le plus de débouchés aux activités et aux ambitions. Puis on se fait inscrire à l'Ordre des Avocats. Le Barreau est un salon d'attente. On ne tarde pas à s'occuper de politique, car le titre d'avocat met en vedette dans les milieux politiques et l'influence politique qu'on acquiert met à son tour l'avocat en relief.
(3) Mouvement Socialiste. Septembre 1908, p. 235.