‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 14 sur 29 · REC · texte numérisé non relu

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réformes. L'expérience est beaucoup plus facile sur l'échange que sur la production; elle peut se poursuivre par tâtonnements, par essais de faible portée, et chaque réforme comporte les corrections que lexpérience suggère. L'Etat est beaucoup plus apte à agir dans le domaine de l'échange, qui est un milieu, une nalure inorganique, que dans le domaine de la production » (1).

M. Sorel ajoute: « Kautsky soutient que la socialisation d'une branche de la production est impossible par voie progressive ; qu'elle exige une transmutation absolue, qu’elle ressemble à la naissance conservant les organes, mais changeant toutes les fonctions. Il affirme la même chose que moi; en appelant la production un organisme vivant, j'ai mis en évidence le rôle décisif du principe intérieur, qui ne peut être changé par des additions successives de petits éléments venant du dehors. Dans l'échange, au contraire, l'addition est possible, parce qu'il s’agit d'un appareil mécanique. Dans la production, les parties n'existent que par le lout, dans l’échange, le lout est une addition mathématique de parties séparables. » (2).

Onnesaurail dire avec plus de clarté que les transformations dans le domaine de la production nécessitent une révolution totale. La prudence réformiste ne serait, en l'espèce, qu'une preuve flagrante d'ignorance. On ne peut donc socialiser la production que par l'abolition préalable du présent ct cette socialisalion ne prendrait un sens réel et efficace, que si elle était étendue en même temps à toutes les branches de la production.

Pour lPinstant, nous n'avons pas à apprécier cette doclrine. Prenons-er note, en regrettant vivement que A. Sorel ne l'ait pas développée davantage.

Un point est acquis : la thèse révolutionnaire est bien dans la tradition marxiste et M. Sorel y donne son adhésion.

(1) Introduction à l'Economie moderne, p. 136, (2) Ibid. p. 4137,

Elle est bien dans la tradition marxiste, parce qu’elle répudie toute utopie, tout plan préconçu de cité future ; parce qu'elle s'appuie sur un fait historique, la lutte des classes ; parce que restant en dehors de la voie politique, elle .est véritablement créatrice et parce qu'elle est enfin un mouvement exclusivement prolétarien. El tous les textes que nous avons cités prouvent en outre que M. Sorel lPadopte el la défend.

Concluons donc en faveur de la catastrophe. Mais celte révolution que sera-t-elle, et comment la réaliser ? Pour tout esprit honnête et actif, le problème de la réalisation se pose inévitablement, Dans toutes ces questions, M. Sorel le répète à satiété, il faut toujours avoir sous les yeux le but pratique poursuivi.

Or, il est certain qu'une révolution, pour se produire, suppose une grande homogénéilé de sentiments et l’ardent désir du succès. Le socialisme, nous le savons, doit fatalement survenir et alors de deux choses l’une : où on attend qu'il arrive, ou on le force à arriver plus tôt qu'il ne le ferait normalement. Pour adopter cette seconde attitude, qui est celle des révolutionnaires, il faut avoir des raisons. Raisons d'intérêts ? Ils sont puissants certes, mais ici inutiles, car la durée d’une. vie humaine faite d'efforts et de.luttes est quand même insuffisante pour atteindre le but et la satisfaction. Raisons d'ordre moral alors ? Evidemment. C’est: la haine de linjustice actuelle et la soif d’une justice future qui peuvent nous rendre actifs et forts (1). Il suffit de voir et d'observer pour être socialiste ; pour être révolutionnaire, il faut avoir le cœur bien placé.

Et si l’on examine l’œuvre de Marx on constate en effet

que lorsqu'il a abordé le problème de la révolution, il n’a pas laissé que de toucher à la question morale. M. Sorel

(1) Sorel. L'Ethique du Socialisme. Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1899.

pos

observe que Marx a donné un caractère éthique à la lutte de classes (1).

Et comment s'étonner, dans ces conditions, que M. Sorel qui est, avant tout, un moraliste, se soit particulièrement consacré au problème de la réalisation socialiste, c'est-àdire à celui de la révolution. |

La révolution, pour se produire, suppose, nous l'avons dit, une grande homogénéilté de sentiments et l’ardent désir du succès, groupés sous l’aile de l’'Ethique. C’est le point de vue moral, réel et permanent, qui va relier la thèse révolulionnaire à notre activité. Il faut donc se préparer à la révolution. Se préparer, c’est, sinon vaincre, comme le croyait Kauisky, du moins commencer à vaincre; c’est, tn tous cas, faire du socialisme militant et réaliser partiellement celui-ci sous son aspect moral.

Et voici que M. Sorel, amené par le problème de la réalisation à examiner la possibilité pratique de la révolution, aboutit, par le sens des réalités que dénote un lel examen, à se cantonner dans le présent avec ce que l'idée de révolution peut y mettre d'elle-même, de force réelle et de puissance motrice, el à négliger complètement le fait plus ou moins lointaix de la réalisation. Sa morale de l'effort inmédial, en l’enfermant dans le présent, sort pien, à mon sens, Sa conception marxiste qui lui interdit toute localisalion de faits ou d'événements précis dans l'avenir.

Et il écrit: « Le socialisme se réalise tous les jours, sous nos yeux, dans la mesure où nous parvenons à concevoir ce qu'est une conduite socialiste, dans la mesure où nous savons diriger les institutions, et dans la mesure, par suite, où l'éthique socialiste se forme, dans notre conscience et dans Ja vie. » (2). Le programme contenu dans cette phrase prescrit aussi bien l'éducation morale du prolétariat que son éducation économique proprement dite. Peu à peu, M.

(1) Sorel. loc. cit., p. 286.

(2) Ibid. p, 208.

potes

Sorel en arrive à rapporter sur la première de ces éducations toute sa confiance et tout son espoir. En 1899, en effet, il croyait qu'une certaine institution, la coopération économique ouvrière, était un bon outil de socialisme. En 1903, il la condamne : « On peut dire, écrit-il, que la cooopération est un mensonge, tout comme la démocratie. » (1). Et il remarque que la coopérative de produclion ne réussit que lorsqu'elle a une forme patronale et que la coopérative de consommalion est une école de corruption (2). |

En 1899, il soupçonnait déjà, peut-être, ces vérités et c’est, à dire le vrai, sous le jour du progrès moral et individuel qu'il se représentait Ia marche en avant du socialisme. [1 s’arrêtait donc à la vertu de l’idée révolutionnaire. « Sans doute, ce but final (la révolution), écrivail-il, peut être difficilé à réaliser, cette émancipalion lotale et 'simultanée peul paraître chimérique à nos contemporains, qui sont habitués à l’idée d'évolution ; nous sommes ici en dehors de la science, nous posons un principe éthique d’une valeur considérable, qui doit rester inébranlable pour diriger toute notre pensée el pour orienter notre action dans le sens so- Cialiste. » (3).

L'idée révolutionnaire, parce qu'elle est morale, est en dehors de la science proprement dite, mais elle est scientifique en ce sens qu'elle a une valeur motrice et peut commander une réalité. Ainsi s'explique l'appareil de logique puissante où M. Sorel l’a enfermée.

S’il est exact, comme nous espérons l'avoir prouvé, que cette idée se rattache étroitement au problème de la réalisation que les hommes peuvent faire du socialisme, s'il est exact aussi, que chaque fois qu’on lente de passer du domaine des lois directrices dans celui du mouvement, on est obligé de traverser le pont d’une éthique, nous pouvons

(1) Introduction à l'Économie moderne, p. 169. (2) Ibid., I° partie, chap. III et IV.

(3) Revue de Métaphysique et de Morale, loc. cit., p. 300,

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affirmer à priori que les mythes, sans lesquels on ne peut, d’après M. Sorel, expliquer le passage des principes à l’acion (1), supposent nécessairement une morale.

Et c’est maintenant que nous allons étudier le revêtement mythique que M. Sorel a donné à sa thèse révolutionnaire. Notre auteur a laissé la morale de côté, en ce sens qu'il ne dit pas: faites ceci, parce qu’il le faut faire, mais il a eu la géniale idée de la mettre en œuvre en la symbolisant par une image heureuse, une image de lutte et de victoire qui, comme cette morale elle-même, est un effort en même temps qu'une récompense. Ainsi, et d'un seul coup, il a concilié l’éthique avec les seuls mobiles d'action qui sont plus puissants que l’intérêt ou l’amour-propre vulgaires, parce qu’ils prennent leurs racines au fond même de notre nature, je veux dire les oppositions, les luttes et les appétits supérieurs de triomphe.

() Introduction à l'Economie moderne, p. 375.

CHAPELRELCIT

Le mythe de la Grève générale.

Pour hâter l’avènement du socialisme une révolution, disent les syndicalistes, est indispensable. EE comme ce seront les ouvriers, les producteurs qui la feront, il est évident - qu'elle affectera une forme en harmonie avec le caractère de ses opérateurs. Le producteur refusera dé produire, s’il est placé dans les mêmes conditions économiques que les nôtres, et l’on aura la Grève générale. Ecoutons, en effet, ce que nous dit un syndicaliste militant, Victor Griffuelhes : « La grève générale est le refus des producteurs de travailvailler pour procurer jouissance et satisfaction aux nonproducteurs ; elle est lexplosion consciente des efforts ouvriers, en vue de la transformation sociale ; elle est l’aboutissant logique de l’action constante du prolétariat en mal d’émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues contre le patronat. Elle implique comme acte final un sens très développé de la lutte et une pratique supérieure de l’action... Comme cette action devra s'exercer contre des forces multiples el variées, comme elle devra réagir contre des courants divers, ce ne seront pas des décisions uniformes et étroites qui seront applicables. Il appartiendra au travailleur d'adapter au milieu d'alors et,aux éléments

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contraires les armes que les circonstances mettront à sa portée. » On voit donc que la révolution ouvrière se présente nécessairement sous le jour d’une Grève générale: « Il est aisé de se rendre compte que la Grève générale surgit des formes du groupement syndical et de l’orientalion qui s’en dégage. » (1).

Mais il convient maintenant d'indiquer le jour sous lequel se présente à son tour la Grève générale. Nous allons aborder la question du mythe. « Les hommes, écrit M. Sorel, qui participent aux grands mouvements sociaux, se représentent leur action prochaine sous forme d'images de bataille assurant le triomphe de leur cause », et il ajoute: « Je proposais de: nommer mythes, ces constructions dont la connaissance offre tant d'importance pour l'historien: la Grève générale des syndicalistes et la révolution catastrophique de Marx sont des mythes. » (2).

Sont des mythes encore, ces ensembles d'images par lesquels les catholiques « se représentaient l’histoire de l'Eglise comme étant une suite de batailles engagées entre Satan et la hiérarchie soutenue par la Christ. Dans ce mythe « toute difficulté nouvelle qui surgit est un épisode de cette guerre, et doit fatalement aboutir à la victoire du catholicisme ». C’est ce qui rendit les catholiques très forts. « Si le catholicisme est aujourd’hui menacé, ajoute M. Sorel, cela tient beaucoup à ce que le mythe de l'Eglise militante tend à disparaître. » (3).

L'histoire du christianisme primitif, de la Réforme, de la Révolution, du mouvement mazzinien, offrent des exemples remarquables de mythes.

Un mythe social, au sens que lui donne M. Sorel, est une image globale et guerrière qui pousse dans une même voie des volontés variées et indépendantes. Nous n'avons pas à

(4) V. Griffuelhes, L'Action Syndicaliste, p. 30, 32, 33. (2) Réflexions sur la violence, p. 32, (3) Ibid. p. 33,

présenter ici une théorie ‘des mythes sociaux ; aussi bien, nous en ferons-nous une idée assez complète, en étudiant celui de la Grève générale.

Qu'est-ce donc que le mythe de la Grève générale? C’est une vision de bataille générale et d’écrasement définitif de la classe capitaliste, par laquelle tout homme appartenant à la classe prolétarienne se représente'la défaite de l’ordre bourgeois, tant économique que politique, et le triomphe et la certitude d’une organisation actuellement impossible, d'un ordre nouveau, de l’ordre socialiste, et par laquelle encore le prolétaire est poussé d'ores et déjà dans le déroulement de la lutte. Dans ces conditions, toute grève partielle et présente doit être considérée comme une escarmouche et un combat d'avant-garde du combat décisif.

$ I. LE MYTHE AU POINT DE VUE RATIONNEL ET MORAL. — M. Sorel nous interdit d'analyser les mythes dont la vie provient de leur caractère indécomposable. La physionomie propre du mythe — si l’on nous permet une comparaison — ressemble à la teinte spéciale produite par la rotation rapide d’un écran à plusieurs couleurs. Arrêtez l'écran, vous apercevrez les couleurs diffirentes, mais non plus celle qui était liée au mouvement. Analysez le mythe: son caractère propre et sa vertu agissante disparaissent.

Soil. Mais, même pris en bloc, le mythe produit sur nous une certaine impression, et c’est elle que nous voudrions préciser. Je ne cherche pas le moins du monde à trouver un biais hypocrite pour en arriver à l'analyse prohibée ; je veux uniquement découvrir, avec M. Sorel lui-même, ce qui constitue la force du mythe.

Avant tous autres avantages, le mythe de la Grève générale donne, d’un seul coup, au prolétaire, une connaissance exacte de la situation sociale des classes et de celle qu'y occupe l’ouvrier ; elle lui donne, en outre et spontanément, connaissance de ses droits, de ses devoirs, et, pour tout dire, d’un seul mot, de la conduite qu'il doit adopter. « La reli-

gion, écrit M. Sorel, n'est pas seule à occuper la région de la conscience profonde ; les mythes révolutionnaires y ont leur place au même titre qu'elle » et il assimile les mythes à la connaissance parfaite de la philosophie bergsonienne (1).

Pour la bonne intelligence de notre démonstration, il ne sera pas inutile de résumer la doctrine de M. Bergson, quant au point qui nous intéresse.

D'après le célèbre philosophe, il y aurait deux manières de connaitre, corrélatives à deux manières de vivre. Nous vivons d'abord au milieu des choses et des êtres, comme dans un cadre matériel. L'intelligence a créé, dans le but d'utiliser ce cadre, la technologie, le langage, et, d'une façon générale, la science, dont les éléments sont des créations de l'esprit, modelées sur la nature environnante. Or, celle-ci apparaîl comme une forme de l'espace. Les éléments sont donc discontlinus, à l'égal de la matière et de l'espace, et donnent naissance à la logique, à la raison raisonnante ou discursive, et au déterminisme mécanistique dont le cartésianisme esl le type parfait. C’est 1à le domaine de notre vie superlicielle, de notre moi apparent.

Nous vivons ensuite d'une facon profonde et cachée, où le moi est libre, où le discontinu n'existe plus et où, par conséquent, les états de conscience ne se juxtaposent plus les uns aux autres, mais se fondent les uns dans les autres. Ici, il ny a plus de temps, cette forme immatérielle de l'espace dont il possède la divisibilité et la discontinuité, mais il y a durée pure, laquelle est indécomposable et continue. C’est le domaine de l'instinct, de‘la liberté et de la créaion. On peut connaître ce moi profond non pas par l'intel-’ ligence discursive où analvrtique, mais par un grand effort qui, nous libérant des catégories intellectuelles créées pour voir la réalité sous un angle pratique, nous permet d'avoir une vision directe el désintéressée du réel, par une + (orsion :

encore de la pensée sur elle-même, et enfin par une espèce de

(1) Réflexions sur la violence, p. 173.

retour de lintelligence sur le chemin qu’elle a parcouru en partant de l'instinct, ce qui permet à la première de revenir au second et d'adopter sa méthode de connaissance, faite toute entière de sympathie profonde et mystérieuse. C’est la forme vivante de Pintuition.

Et pour connaître, non plus seulement le moi profond, mais la vie elle-même, d’une manière, incomplète peut-être, mais directe et absolue sur les points où portera cette connaissance, il faut suivre la nouvelle route qui nous à été indiquée. Chez les animaux, l'instinct les avertit de la réalité et de ses conditions, et s’extériorise en action. De là, la concordance absolue et grandissante de l'instinct et de la réalité qui se sont comme adaptés l’un à l’autre. Chez l’homme, au contraire, l'instinct s’est intériorisé en conscience, el, par l'intelligence, à agi sur les choses. L’entendement devient un écran intermédiaire et déformateur, Or, en opérant la « torsion » de la pensée sur elle-même, on peut voir la réalité telle qu’elle est et acquérir ce sens exact de la vie. Les artistes, grâce à l'intuition esthétique, ne voient-ils pas le mouvement d’une ligne, là où le vulgaire n’aperçoit qu'une forme froide et inanimée? Rodin nous a appris qu'à la lumière d’une lampe, il distingue les plis nerveux dans les reins de la Vénus de Praxitèle. Quelque chose d’analogue est possible pour nous, et nous pouvons, en disparaissant sous la surface de notre intelligence, plonger au fond de nos instincts, et voir l’existence d’une manière vague, sans doule, mais néanmoins directe.

Etant donné l’enseignement qui résulte de la philosophie bergsonienne, le dualisme qui existe entre le moi superficiel et le moi profond, entre la connaissance logique et la connaissance intuitive, nous le trouvons encore — on l’a fait souvent remarquer — entre la science et la métaphysique, entre l’évolution déterminée et le progrès créateur, entre l’utopie et le mythe, entre le réformisme et la révolution, entre la morale courante et celle des producteurs, entre la vie politique et le mouvement prolétarien.

Ce qui correspond au moi superficiel et social, c’est — économiquement — le mode d'échange des produits et — politiquement — les constitutions et les codes appropriés. Ce qui correspond au moi profond, c’est — économiquement — l'organisme vivant de la production, et — politiquement — Ja capacité sociale du vrai producteur. Cela dit, nous allons comprendre comment la conception mythique de la Grève générale peut être assimilée à la connaissance parfaite de la philosophie bergsonienne.

Suivant M. Bergson, la vie véritable est avant tout liberté et création ; la connaissance véritable est adéquate à la vie, en sorte qu'elle est elle-même indépendance et fécondité. Connaître, c’est se saisir dans sa plénitude, c'est-à-dire en création. Dès l'instant donc, où une foule d'hommes, les ouvriers, grâce aux contrariétés sociales grandissantes, ne peuvent plus plier leur intelligence et leur volonté sous l'appareil législatif et capitaliste, où les nécessités des appélits accrus éveillent, en même temps que leurs jalousies, leurs instincts, et en même temps que leurs instincts, l'intelligence spéciale liée à ces sourdes aspirations de classe, dès cet instant, l’esprit ouvrier revient en arrière, plonge au fond de ses intuitions obscures, certaines et utiles et, par la conception révolutionnaire, les traduit en programme d’action et les extériorise en réalité.

L'instinct de lhomme va à la recherche des choses. Par une sympathie mystérieuse, ces deux termes en présence se limitent réciproquement. Instinclivement, le producteur est en accord avec la nature. Mais l'intelligence, en se greffant sur l'instinct, a fait pencher la balance et détruit l’harmonie. Le capitalisme est né de l’hypertrophie de l'instinct en intelligence. C’est en revenant aux aspirations profondes qu'on reprend la notion de l’accord fondamental et qu'on cède à la poussée révolutionnaire, destinée à faire remonter le plateau de la balance vers le point d'équilibre.

Nous n'avons pas à apprécier la philosophie de M. Bergson, mais il est incontestable qu'elle fournit l’occasion de

donner à la conception mythique de la Grève générale une portée singulière. À l’aide d’une descente opérée au fond de l'instinct du travailleur — et l’homme est surtout un animal mécanicien, homo faber — nous prenons non seulement connaissance du moyen aple à réaliser nos aspirations complètes de producteur, mais encore nous prenons conscience de la légitimité de ces aspirations.

Je ne suis pas sans ignorer que l’on peut reprocher à une telle doctrine mille défauts, dont le moindre est peut-être l’obscurité, mais remarquons, pour le moment, qu’elle offre le grand avantage de dépasser le cercle d'intelligence facile où la logique règne en souveraine et de chercher les racines de nos idées, de nos sentiments et de nos volitions dans l’arrière plan de notre âme, et, si j'ose dire, dans l’alambic même qu'obnubile la chaleur de la vie et de la création.

Quoiqu'il en soit, le mythe de la Grève générale est donc assimilable à la connäissance parfaite de la philosophie bergsonienne. De son caractère spontané et intuitif découlent quelques conséquences.

Nous avons dit, on s'en souvient, qu'il est indécomposable et créateur. Il est créateur, et la notion que nous en avons est créatrice elle-même, parce qu’elle est comme le coin que l’on tiendrailt entre ses mains, d’un avenir qui a daigné se laisser surprendre. Le futur vient à nous, et en méme temps nous tire à lui. En y entrant peu à peu, nous le réalisons. C’est cette représentation d’une action prochaine et d’une réalisation subite et générale de l'avenir qui, chez une masse d'hommes, constitue un mythe. Le mythe est une image agissante et fertile. ET c’est parce qu'il est conforme à une réalité, dont par sympathie instinctive on devine l’inéluctable réalisation, mais qui, n'étant pas encore réalisée, ne peut pas faire l’objet d’une représentation de l'esprit, que le mythe n'est pas une « description de choses » et qu’il est tout le contraire d’une utopie. Il est « indécomposable en parties qui puissent être appliquées sur un plan de descrip-

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tions historiques. » (1). Puisqu'il constitue une image motrice — et comme « le mouvement est l’essentiel de la vie

affective comme « c'est donc en termes de mouvements

nr) qu'il convient de parler de la conscience créatrice » (2) — il s'ensuit qu'il est, en langage de mouvement, une expression de convictions et de volontés (3). Le mouvement étant un loul indivisible, au moins d’après M. Bergson, le mythe est indécomposable lui aussi et ses parties se fondent si bien les unes dans les autres que leur signification commune n’est qu'une tendance portant d'ores et déjà contre notre société.

Ce caractère particulier du mythe est étroitement lié à sa nature intuitive. Les utopies, au contraire, ressortissent du domaine intellectuel et représentatif, parce qu'elles forment un objet de comparaison avec la réalité superficielle, spatiale et temporelle. C’est ce qui explique d’ailleurs que les utopistes peuvent, grâce à ce contact avec les faits, observe M. Sorel, devenir à l’occasion d’habiles chefs de Gouvernement (4):

Mais si le mythe est un mouvement opposé à toute division, il ne faut pas lui infliger l’analyse. L'analyser ce serait introduire la logique et le déterminisme là où règnent la fantaisie et la création. Il ne faut pas croire avec Renan, dit M. Sorel, que ce qui n’a pas de précision, n’a pas de sérieux. Ce qu'il faut surtout s’inlerdire, c'est de comparer le mythe. aux, faits accomplis de son chef Ho ny a pas'a examiner si ses résullats sont bons ou mauvais. S'ils sont mauvais, c’est que le mythe n’est pas assez concentré, et le mouvement ouvrier pas assez consistant. En comparant le mythe aux faits, on emploie une méthode logique et intellectualiste, el si on ne tarit pas la source du mouvement,

(1) Réflexions sur la violence, p. 49.

(2) Op. cit., p. 43.

(3) Op. cit., p. 46.

(4) Op. cit., p. 46.

on l’empoisonne à coup sûr. C’est qu'en effet, le sens du mouvement est en lui-même, puisqu'il est indécomposable el continu. L'important n’est que d'agir, et le meilleur moyen d'agir avec succès, c'est de le faire en dehors de toute comparaison, qui peut engendrer découragement et faiblesse. Aujourd'hui, le dogme de l'Eglise militante s’affaiblit, observe M. Sorel, et le catholicisme est menacé. L’offensive est une garantie de vie et de victoire, conxme le prouve l’art de la guerre.

La pratique confirme ces théories. Les socialistes, comme les chrétiens autrefois, même s'ils échouent momentanément, dit à peu près M. Sorel, ne se découragent pas, parce que le socialisme est un travail de préparation. Un échec n'est qu'une insuffisance de préparation. Il n’y a donc qu’à se bien préparer.

Mais encore faut-il, pour que le mythe ait cette vertu de compréhension spontanée et d'activité indéfinie, que les images qu’il contient soient spéciales : « Il faut faire appel, déclare M. Sorel, à des ensembles d'images capables d’évoquer en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie, la masse des sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. » (1).

Ces images sont des images de guerre, entraînant à leur suite, le cortège fatal des violences. Mais ces « violences prolélariennes ne sont que des actes de guerre ayant la valeur de démonstrations militaires, et servant à marquer la séparation des classes. » (2).

Quelle est donc, en l'espèce, la notion de guerre ? Ce n’est pas. la notion de combats successifs et divers, mais d’une série d'engagements préparatoires précédant la grande balaille, lécrasement final, la victoire définitive. Toutes les grèves partielles actuelles doivent être considérées comme

(1) Op. cit., p. 173.

(2) Op. cit., p. 161.

autant d’escarmouches et combats d'avant-garde en attendant la grande mêlée. La Grève générale apparaît comme la lutte dont l'issue sera péremptoire. Et ce qui fait qu'on se bat bien dès maintenant, qu'on se montre syndicaliste militant, c’est qu'on regarde instinctivement les grèves présentes comme le commencement réel de la bataille gigantesque. On sent, intuitivement, que tout se tient et que le mouvement est indécomposable. -

Av reste les images mythiques en question étant des visions guerrières, M. Sorel a indiqué, pour la bonne intelligence de la psychologie syndicaliste, des analogies très curieuses entre la conception de la Grève générale et les Guerres de la Liberté.

Pendant les guerres de la Liberté, chaque soldat se considérait comme un personnage dont l’action individuelle était très importante. De là, précisément, ses actes héroïques. C’est cet esprit individualiste et épique qui donnait et qui donne encore aux armées cette fougue mystérieuse et cohérente qui remplace avantageusement la discipline aveugle et plate. Un des chefs les plus distingués de la ‘cavalerie française, le général Dunlop, tend aux mêmes conclusions, nous apprend M. Sorel. En outre, cet esprit d'offensive générale permettait Pabsence d'un plan de campagne. Chose très remarquable, la victoire était due plus à l'élan des hommes, qu’à la stratégie des chefs. Les- armées de la Convention, déguenillées, farouches et magnifiques, battirent des armées plus régulières et plus nombreuses. Ceci ne vient-il pas, par parenthèse, confirmer cette thèse sorellienne que pour gagner la bataille sociale et rendre le socialisme réel, un enthousiasme général et individuel à la fois est préférable à un plan logique, rationnel, utopique de cité future ® L'idée de Grève générale, nous dit M. Sorel, est « la manilestation la plus éclatante de la force individualiste dans les masses soulevées. » (1).

(1) Op. cit., p. 876.

Poursuivons les analogies. M. Sorel pose un principe qui s'applique à notre matière: « Cet effort vers le mieux qui se manifeste, en dépit de l'absence de toute récompense personnelle, immédiate et proportionnelle, constilue la vertu secrèle qui assure le progrès continu dans le monde, » (1). Renan a remarqué que les Russes et les Turcs se faisaient tuer pour un paradis chimérique, tandis que les Grecs el les soldats de la Révolution allaient à Ia mort pour entrer dans la gloire. On ne se fait pas soldat et on ne court pas le risque de perdre sa vie, sur la simple promesse de récompenses temporelles. Il faut croire à limmortalité, au paradis ou à la gloire, qui est, elle-même, dit Renan « une espèce d’immortalité ». Les ouvriers feront donc la grève, se livreront à tous les préparatifs qu’elle nécessite, se sacrifieront en un mot, pour la gloire, parce que « le ressort de l’immortalité, que Renan regardait comme si puissant, écrit M. Sorel, est évidemment sans efficacité ici, car on n’a jamais vu des artistes produire des chefs-d'œuvre, sous l'influence de l’idée que ce travail leur procurerait une place dans le Paradis (comme les Turcs se font tuer pour jouir du bonheur promis par Mahomet). » (2). Je veux admettre avec M. Sorel que la perspective des lauriers futurs puisse pousser à la mort, mais je crois, contrairement à ses affirmations, que le simple désir du Paradis et du plaisir de Dieu peut inspirer un grand artiste. Il me suffira de citer comme exemple Fra Angelico. Et que cette soif d’immortalité soit plus puissante que l’appétit de la gloire, c’est une opinion qui se peut soutenir victorieusement.

Peu importe. Recherchons d’autres analogies (3) entre la

(1) Op. cit., p. 385.

(2) Op. cit., p. 386.

(3) Autre analogie. Les soldats de Ja Liberté €taient si courageux, si entreprenants qu’ils ne manquaient point, en cas d'échec, d'attribuer la cause de la défaite à la trahison des chefs, ayant failli à la consigne. De même nos grévistes attribuent les causes de leur insuecès, lorsqu'il se produit « à la vilenie

de quelques camarades qui n'ont pas fait tout ce qu’on avait le droit d’atten-

ESQUERRÉ 5

Grève générale et les guerres de Liberté ou même les guerres en général. « Tout ce qui toughe à la guerre, écrit M. Sorel, se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre on ne tue pas les vaincus, on ne fait pas supporter à des êtres inoffensifs les conséquences des déboires que les armées peuvent avoir éprouvés sur les champs de bataille : la force s'élale alors suivant sa nature, sans jamais prétendre rien emprunter aux procédures juridiques que la sociélé engage contre les criminels. » Et il ajoute « plus le syndicalisme se développera, en abandonnant les vieilles superstilions qui viennent de l'Ancien Régime et de l'Etat... plus les conflits prendront un caractère de pure lutte, semblable à celui des armées en campagne. » (1). C’est la nolion d'Eat, que les socialistes parlementaires préservent d'ailleurs avec un soin jaloux, qui a produit les « scènes sanglantes de 93, landis que la notion de lutte de classe tend à épurer la notion de violence. » (2). En somme, dit M. Sorel, « nous avons le droit d'espérer qu'une révolution socialiste poursuivie par de purs syndicalistes ne serait point souillée par les abominations qui souillèrent les révolutions bourgeoises. » (3).

EL, à ce sujet, un petit problème se pose, que M. Sorel n’a pas touché et qu'il est intéressant de chercher à résoudre. Sans doute, comme le remarque notre auteur, les révolutions idéalistes ont toujours été très féroces (4). Ne rappe-

dre d'eux ». Réflexions sur la violence, p. 381. De là, dans l'un et l’autre cas, une justice impitoyable et des violences de châtiment provenant du sentiment très vif de la probité qu'il faut apporter dans l'accomplissement des tâches.

(@) Op. cit., p. 161. M. Sorel, d'après les renseignements donnés par le Colonel Lafaille, fait remarquer que dans la guerre d'Espagne, sous Napoléon, les meurtres et les cruautés, commis en Catalogne, ne furent jamais le fait des soldats espagnols enrégimentés depuis un certain temps et ayant pris les É mœurs propres à la guerre. Op. cit., p. 161, note 1.

(2) Op. cit., p. 162.

(3) Op. cit., p. 166.

(4) Ruine du Monde Antique, p. 273.

lons que la Terreur qui fut, comme on sait, l’œuvre de théoriciens obstinés. Mais ne peut-on pas supposer que ces révolutions idéalistes, qui ont pour but d'instaurer une société nouvelle, ont été moins cruelles que ne le sera celle révolution prolétarienne qui vise à détruire ce qui existe? Ne peut-on pas croire à plus de barbarie de la part d’un ins- Uünct qui brise toutes les habitudes d'humanité, que de la part d’une volonté farouche évidemment, mais à qui l'intelligence et les traditions imposent certaines limites ?

Si invraisemblable que cela paraisse, on aurait tort de le croire. Dans Ia révolution idéaliste, en effet. entre un élément spécial. Les théoriciens qui lui donnent le branle veulent imposer des plans à l’excellence desquels ils croient fermement ; mais, comme ils ne constituent jamais qu'une minorilé, ils sont obligés, pour obéir à leurs convictions, autant que pour satisfaire leur amour-propre d’inventeurs, de déployer, dans l’exécution de leurs desseins, une grande rapidité et une grande énergie. Engagés dans l’action révolu-tionnaire, ils se laissent emporter par la fièvre du mouvement. Ils en arrivent vite à se croire des apôtres. Poussés d’abord par des mobiles nobles ou mesquins, mais puissants : par bonté et par vanité ils versent ensuite dans le mysticisme, el ils continuent leur course précipitée en lui attribuant des raisons nouvelles. À leur but, ils sacrifient, comme l’a dit Jaurès, non seulement leur vie et leur repos, mais encore |’ « immédiate tendresse humaine ». M. A. France, dans « Les Dieux ont soif », a bien mis en lumière ce côté mystique des révolutionnaires, et M. G. Le Bon, dans un livre consacré aux Révolutions, y a longuement insisté. Il semblerait que ces volontés idéalistes qui supposent des plans détaillés, et qui ont pour berceau la cervelle humaine, devraient trouver dans ce berceau la garantie de leur modération. Ii n’en est rien. Dès l'instant où l’action vient appuyer l'idée, celle-ci s’enfièvre, s’exaspère, se rapporte à l'avenir, et prend une teinte de cauchemar. L'action ellemême s'adapte minutieusement à celte conception, en sorte

que les révolutionnaires idéalistes produisent assez bien l’impression de somnambules qui, les yeux braqués sur l’idée, sur le schéma à réaliser, vont droit au but, foulant aux pieds la réalité, écrasant — parce qu’ils ne les aperçoivent pas — les choses et les êtres qu'ils massacrent stupidement, alors qu’ils auraient pu simplement les mettre hors de combat.

C’est ce qu'évitera le révolutionnaire syndicaliste. Il écoute son instinct, mais cet instinct naît de la réalité et va vers elle. Le syndicaliste, n'ayant devant lui aucun plan, ne fait pas dépasser à son regard la limite du réel. Cette notion positive lui épargnera les inuliles cruautés. Sa fin est de vaincre le monde capitaliste. Après la victoire, les hostilités cessent. On nous objectera qu'il est difficile de connaître le moment où on a définitivement vainçu, sans dépasser la norme des coups indispensables. Sans doute, mais la Grève générale apparaissant sous le jour d’une guerre, on sent d'instinct la défaite morale d'abord, et effective ensuite de ladversaire. On ne tue pas ceux que l'on peut faire simplement prisonniers. C’est, il est bon de le rappeler, ce sens du réel qui empêche de s'exagérer le danger de tel adversaire, et qui porte le syndicaliste à le mettre simplement hors de combat, alors qu'un révolutionnaire idéaliste n'eûl pas manqué de l’occire, crovant ainsi mieux servir ses intérêts.

Il est encore possible de donner d'autres motifs en faveur de la révolution syndicaliste, au point de vue de l'humaine pitié: L’instrument révolutionnaire du syndicaliste porte son bul en lui-même, et se satisfait en s’exerçant. Loin d'être un moyen de moraliser les êtres et les choses, il est la morale même. C’est sa force et son frein. Chez l’utopiste, la révolution n’est qu'un moyen de réaliser ce qu'on croit être le bonheur et le bien. La morale est dans le but, de telle manière qu'on ne croit pas nuire à ce but et le ternir, en barbarisant le moyen, afin de le rendre plus radicalement énergique. Le frein n'existe plus dans le moyen.

Cependant il est prudent de douter de tout, et tout particulièrement de la délicatesse humaine, lorsque l’homme est obligé de se déployer tout entier, L'homme « a des canines, comme le chien et le renard, disait Taine, et, comme le chien et le renard, ils les a enfoncées dès l’origine dans la chair d'autrui. Ses descendants se sont égorgés avec des couteaux de pierre pour un morceau de poisson cru. À , il n’est point transformé, il n'est qu'adou- DESARNer Oui, il n’est qu'adouci ou plutôt assoupi, et peut, comme en témoigne l'histoire, se réveiller quelquefois. JL ne le faut pas oublier, et c’est pourquoi M. Sorel conclut : Le

présent encore

« caractère pacifique (de la révolution prolétarienne) n'est, sans doute, qu'une hypothèse, mais la férocité des idéalistes est une certitude. » (2).

$ II. LE MYTHE AU POINT DE VUE SOCIALISTE. — On vient d'étudier la nature et les avantages du mythe de la Grève générale. Nous sommes maintenant en mesure de voir sl cette conception est bien socialiste. « Toute la question, écrit M. Sorel, en ce qui concerne le mythe, est de savoir » si la Grève générale contient bien tout ce qu'attend la doctrine socialiste du prolétariat révolutionnaire, » te

Or, nous allons le voir, le tableau fourni par la Grève générale « est vraiment complet », et « comprend lous les éléments de la lutte reconnus par le socialisme moderne. » (4).

Les trois éléments constitutifs du socialisme : lutte de classes, prospérité économique préalable et absence d’utopie, se retrouvent dans le mythe de la Grève générale.

C’est d’abord la lutte de classe. Pour bien comprendre la theorie marxiste de la lutte des classes, il ne faut pas se

(1) laine. Vie et Opinions de Th. Graindorge, p 267. (2) Ruine du Monde Antique, p. 274.

(3) Réflexions sur ia violence, p. 181.

(4) Ibid, p. 185.

rie

placer sur le terrain de l’économie, car alors on tait des classes des personnalités mythologiques. Il faut se placer nous dit M. Sorel au point de vue juridique. Il n’y à qu'un Code et qu’un Droit, mais la classe ouvrière, comprenant les choses d’une manière inconciliable juridiquement avec les {.odes officiels, on peut dire qu'il y a deux partis, celui des Codes et son adversaire, et dès lors, on peut parler de jutte. Bien entendu, ajoute M. Sorel, il faut, au point de vue marxiste, nier le droit naturel, qui est un instrument d'union pour adopler le droit historique qui est contingent à une ciasse (1).

Les classes étant distinguées juridiquement, il est certain, quoique M. Sorel ne nous le dise pas, que la classe ouvrière, fermée aux distinctions juridiques, ne prend conscience de sa position, en face de la classe capitaliste, que grâce au point de vue économique. D'une manière générale, c’est le fait d’être salarié ou non qui divise la société en deux partis. L’ouvrier, le producteur, est avant tout un salarié. Mais, mieux que le salaire, il existe une circonstance qui indique véritablement si un individu doit être rangé du côté capitaliste ou du côté prolétarien: c'est la grève. Si l’on compte au nombre des grévistes, rien ne prouve mieux qu'on partage non seulement leur condition matérielle, mais encore leurs aspiralions et leur idéologie. Enfin, ajoute M. Sorel, « toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu'au point de la Grève générale. » Alors « la société est bien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. »

Dans le mythe de la Grève générale, nous retrouvons encore le deuxième élément constitutif du socialisme: la prospérilé économique préalable. Marx a dit que la catastrophe

finale serail précédée d’une crise économique grave. Mais

(1) Sorel. Le prétendu socialisme juridique. Mouvement Socialiste, avril 1907, p. 343.

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