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lures et le mythe n'est-il pas entaché d’utopisme ? D’après M. Guy Grand, M. H. Lagardelle ne voit pas un mythe dans la Grève générale, parce qu'il lentrevoit comme se produisant d’abord par essais isolés de corporations, puis par des actes de classes dont le dernier terme serait la Grève générale. Et M. Guy Grand s’écrie : Cet ordre, cette tactique, n'est-ce pas du rationalisme, n'est-ce pas une conception utopique ? Et pour sa part, il croit que le mythe, sans le contrôle de lintelligence, n'est qu'un instinct brutal (1).
Il me semble que si M. Guy Grand s'était rappelé la définition du mythe, il n'aurait pas montré tant d'assurance dans son objection. « Les hommes qui participent aux grands mouvements sociaux, écrit M. Sorel, se représentent leur action prochaine sous forme d'images de bataille assurant le triomphe de leur cause. » (2). Il s'ensuit que le mythe est le moteur d’une foule, et d'un individu aussi, en tant qu’il participe à un mouvement social, c'est-à-dire collectif. Un homme peut, dans la solitude de sa pensée, rêver au gré de ses désirs et de ses conceptions, d’une cité parfaite dont le plan varie plus ou moins avec les individus. Mais lorsque les prolétaires s'unissent dans un élan d'ensemble, alors il n’est plus question de détails. On ne retient des archilectures personnelle et multiples, qu'un moteur d'action, qu'une aspiration de lutte, se symbolisant dans l’idée de Grève générale. Cette tendance guerrière est commune à tous les ouvriers. Elle est fondamentale et indécomposable et la meilleure preuve en est quon ne lui donne point, dans le prolétarial, des interprétations différentes. Venue du cerveau, l’idée de Grève générale se prêterait aux étreintes variées des intelligences, venue du fond d'un instinct, elle a la réalité d’un fait et la simplicité d'un fait général.
Et quoiqu'elle implique la vision d'un procès guerrier, elle n’est point utopique, et ne se projette pas sur l'avenir,
(4) Guy Grand. La philosophie syndicaliste, p. 93. (2) Réflexions sur la violence, p. 32.
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Elle est en effet braquée sur le présent. Le syndicaliste, par un phénomène curieux, fait abstraction du lemps et considère les grèves partielles d'aujourd'hui comme le vrai commencement de la grande bataille. Dire que la Grève générale se fera ou ne se fera pas, c’est entrer dans l'avenir et dans l’utopisme. Elle se fait à chaque instant, en ce sens qu’elle est sans cesse continuée, c'est tout ce qu'il importe de savoir.
Et puis, il ne faut pas se quereller sur des mots. Une utopie est avant tout une création de l’esprit. À ce titre, elle est contingente aux intelligences et varie avec elles. Un mythe traduit l'âme même d’une classe ou d'un groupe, il en révèle les aspirations communes el profondes, ce qui lui donne une objectivité infiniment supérieure à celle de l’utopie. C’est ce qui fait sa force.
Le mythe répudie donc tout utopisme. Et, de même que l'élément de prospérité économique se rattache à l’idée de lutte de classe, de même s’y rattache aussi la conception mythique de la Grève générale.
Et, en effet, le mythe seul, à mon sens, s'adapte parfaitement à un mouvement ouvrier, exclusivement ouvrier, tandis que l’utopie ne s’y adapte point.
Considérez qu'il n'y a que les intellectuels qui, par leurs habitudes de spéculation idéale, dissocient nettement la théorie de la pratique. Un poète sait très bien que ses vers n’exerceront aucune influence sur la vie sociale. Cela ne l'empêche pas de continuer à rimer. Au contraire, sa liberté poétique y gagne. Pareillement les intellectuels, seuls, se livrent aux rêves précis de d’utopisme, ne craignant point que cette conduite influe sur leurs habitudes. Et, par la suite, s'ils veulent faire descendre ces rêves dans la réalité, le mélange de l’élément intellectuel de leurs rêves et de l'élément moral de leurs efforts, produit un mysticisme qui les amène aux pires atrocités. L’utopisme est le fait d’une élite, et le mysticisme ulopique des agitateurs révolutionnaires est le fait de cette même élite, encore réduite par
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la défalcation des paresseux, des égoistes sceptiques el aussi des hommes prudents et avisés.
Les ouvriers, au contraire, ne peuvent pas opérer celte dissociation. Ils travaillent avec leurs bras pour vivre. D'un côté, leur ignorance, provenant du manque de loisir et d’instruction, et, d’un autre côté, la hâte naturelle d’un mieux être, les empêchent de se livrer à la confection d'une cité chimérique. Il en résulte qu'un système rationnel et détaillé et sujet à discussion, qu’on leur proposerait comme moteur dactivité, aboutirait à un échec inévitable. Les mythes, au contraire, ont prise sur les ouvriers. Ils traduisent globalement des aspirations profondes et de sourdes revendications. Etant imprécis et indécomposables, ils échappent à la critique discursive, s'imposent en bloc, et, par là, ils satisfont lintelligence intuitive de lPinstinet ouvrier sans contrarier Son ignorance intellectuelle, En outre, ils constituent déjà des motifs d'activité, sont, à dire vrai, une activité commencée, car ils se traduisent par un état virtuel de grève ou même par des grèves fragmentaires, ils se réalisent donc partiellement dans le présent et, par là, ils satisfont, à tort ou à raison peu importe, la hâte de bien-être croissant de l’ouvrier.
On voit maintenant que le mythe de la Grève générale contient bien, et porte, pour ainsi dire, en lui-même tous les éléments constitutifs du marxisme.
Il nous reste cependant à faire remarquer, afin d'être complets, que la Grève générale, comme le socialisme lui-même, est une œuvre grave, redoutable et sublime (1). Il faut que les vrais socialistes se pénètrent bien de cette vérité, « cest à cette condilion seulement qu'ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions intellectuelles immédiates. Quand lidée de la Grève générale n'aurail pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait, déjà par cela seul, être re-
(LD) SorCl AOC cit. 0p-2202
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gardée comme ayant une valeur inappréciable. » (1).
EL nous voici arrivés à un point qui mérile d'arrêter quelques. instants notre attention. Nous saisissons dans celte dernière phrase de M. Sorel, le point par où le socialisme est élroitement lié à une conception morale.
Je ferai remarquer d'abord que le mythe de la Grève générale est bien une morale, en ce sens qu'il se suffit à lui-même. Il est son propre but, pratiquement. Il ne faut point sc hausser sur la pointe des pieds, pour voir ce qu'il y à derrière lui. Il n'est quun mouvement, mais c’est le mouvement qui est tout. Bernstein avait raison de «re que le but n’est rien, et que le mouvement seul est important. C’est particulièrement vrai ici, car le mouvement a sa fin en luimême. La morale de M. Sorel est une morale de Peftort. L’effort renferme dans son sein son principe de continuité. Il suppose une marche en avant, en sorte que ia morale qu’il soutient tend au sublime, et qu’elle ést l'unique à s’en pouvoir approcher puisqu'elle commande de s’efforcer toujours.
Que le mythe de la Grève générale soit une morale, ce n’est pas douteux, et que se soit une morale facile, personne ne l’affirmera.
M. Spronk assure que le communisme correspond à Ia période collectiviste de la tribu et que le syndicalismé révolutionnaire correspond à l’époque des vieilles religions ésotériques, où un groupe d'initiés conduisait la masse par des secrets bien gardés (2). Tel n’est pas mon avis, quant à l’accusation surtout, qui semble peser sur le mythe syndicaliste, la seule qui nous intéresse ici, et suivant laquelle les théoriciens du syndicalisme proposeraient à l’activité prolétarienne le but de la Grève générale, se réservant eux-mêmes de donner à cette fin un sens difficile et convenable.
Il ne faut pas oublier, en eïffet, que la Grève générale n’est pas imposée comme un devoir que le maître donne à l'élève ;
(1) Sorel. Loc. cit. p: 202.
(2) M. Spronk. Le Correspondant, 10 janvier 1909, Article sur M. Sorel,
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elle est l'épanouissement et comme la floraison des tendances ouvrières.
Au reste, il est aisé de constater que le mythe sorellien est la franchise même. Songez qu'un peuple qui emploie toute son énergie à mettre en pratique tel moyen en vue de tei but, est las en finissant. On montait une côte pour voir le coucher du soleil. Parvenu au faîte, on est fatigué, et on pense à se reposer plus ‘qu'à contempler le paysage. Or, M. Sorel nous conseille bien, sans doute, de monter la côte, mais il ne nous a jamais dit qu'il y eut au bout une cité future où tout ne serait
.. qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Il ne parle jamais du terme qui serait un encouragement. Il a d'excellents motifs pour n’en parler point et son attitude est souverainement loyale. C’est peut-être sa loyauté qui constitue la faiblesse de son système, parce que la promesse d'un monde paradisiaque est plus agissante que le conseil d’un effort indéfini auprès de la majorité des hommes et à l'heure actuelle tout au moins. Mais à une minorité, si on la persuade que l'effort est tout, on peut donner un motif péremploire de persévérer dans l'activité, et d'avancer sans cesse. C’est difficile mais non impossible et cel enseignement peut s'étendre. Voilà pourquoi je dis que, ne voulant pas être utopiste, la doctrine de M. Sorel devait être nécessairement morale.
EL, de son caractère moral, on va saisir une curieuse conséquence. Marx voyait et avail raison de voir, dans les revendicalions ouvrières, un moleur de révolulion. Dans ces revendicalions éclairées el comme soutenues par léthique, M. Sorel a vu plus profondément une cause catastrophique qui serait loujours agissante el qui, Comme toutes les morales, ne sortirait que plus forte des persécutions et des défaites lemporaires, M. G. Le Bon a constaté que les per-
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sécutions furent toujours une cause de survie et de recrudescence pour les morales persécutées (1). M. Sorel semble -être de cet avis. Il a eu certainement une idée profonde en faisant du socialisme une morale. afin de lui assurer l’ardeur guerrière et la pérennité.
Peu importe que cette morale soit naturelle et absolue, ou simplement contingente aux époques, et en l’espèce, découlant du fait de la production. « C’est en raison des valeurs nécessaires pour perfectionner la production, écrit M. Sorel, qu’elle (la nouvelle école syndicaliste), a un souci considérable de l'éthique » (2). Il semble qu’en général, M. Sorel, est partisan de cette morale relative. Je dis: en général, parce qu'il parle quelquefois, comme s'il croyait à une éthique naturelle. N’invoque-t-il pas quelque part à l'appui d’une thèse « les sentiments élémentaires de l'équité RO re
De toutes façons cependant la morale est au premier plan, car, de deux choses l’une: ou la production est une obligation pour l’homme, et alors elle est commandée par la morale, ou elle est la satisfaction d’un instinct, d’un besoin, d’un caprice, et alors le fait de lui tout subordonner révèlerail un égoisme monstrueux érigé en principe éthique.
M. Sorel s’est rendu compte de l'importance capitale de la question morale et il écrit: « Quand l’idée de la Grève générale n'aurait pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait, déjà par cela seul, être regardée comme ayant une valeur inappréciable. » (4). Voilà le dernier argument que donne notre auteur en faveur de son mythe el du socialisme lui-même. Il est impossible de dire plus clairement: À supposer que la Grève générale ne corresponde à aucune aspiration profonde du prolétariat, ce
(1) G. Le Bon. La Révolution française et la psychologie des Révolutions, p. 22-35.
(2) Réflexions sur la violenee, p. 345.
(3) Introduction à l'Economie moderne, p. 257.
(4) Réflexions sur la violence, p. 202.
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qui — si nous nous sommes trompés, et tout le monde peul se tromper -— devrait la faire écarter, mais si, malgré ce dé-
faut, elle élève le niveau moral des êtres humains, il faut l’adopter, N'est-ce pas Jà subordonner toute la question sociale àAla morale? El je suis persuadé que si M. Sorel a une dilection toute spéciale pour son mythe, c'est parce que ce dernier donne au socialisme « une valeur morale si haule, et une si grande loyauté». (1). Nous avons déjà
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fourni le commentaire de cette pens
Voici encore une autre citation qui vient à l’appui de nos assertions : « Les syndicalistes révolutionnaires, écrit M. Sorel, veulent exalter lPindividualité de la vie du producteur ; ils vont donc contre les intérêts des politiciens qui voudraient diriger la révolution de manière à transmettre le pouvoir à une nouvelle minorité ; ils sapent les bases de l'Etat. Nous sommes parfaitement d'accord sur tout cela; et c'est justement ce caractère (effrayant pour les socialistes parlementaires, financiers et idéologues), qui donne une portée morale si extraordinaire à la notion de la Grève générale (1): » C’est dire nettement aux socialistes parlementaires: Vous avez recours à l'Etat pour sauver le prolétariat, parce qu'en vous incorporant à l’État, vous devenez les dispensaleurs du bonheur et les premiers à en profiten. Nous, nous fuyons la voie politique, parce qu’elle est corruptrice et parce que nous risquerions d'y perdre notre honnêteté comme le mouton sa laine aux épines du buisson. Nous choisissons la roule où la morale est un soutien. Nous lultons pour lutter, sachant bien qu'il y a gloire à le faire el, accessoirement, utilité, et nous méprisons vos récompenses lemporelles.
Toute cette morale de M. Sorel, c'est du Kant enveloppé dans du Nietzsche, €’est « le vivez dangereusement » érigé en « impératif catégorique ».
Constatons d’ailleurs qu'il faut bien que les fiens du so-
(D)'Op:"cit.,p. 39:
(2) Op. cit.; p. 370.
cialisme et de l'éthique soient étroits, puisque déjà au Moyen- Age, les Vaudois considérèrent uniquement le problème social sous langle de la morale et M. Sorel suit leur exemple. Ce qui semble l’attacher le plus à son mythe, n'est-ce pas le ferment moral de celui-ci ou ce qu'il appelle « son caractère dinfinité. » ?
$ III. LE MYTHE ET SA VALEUR MOTRICE. — Nous savons à présent ce qu'est le mythe de la Grève générale et quels sont ses principaux caractères. C’est le même souci d'action qui amena M. Sorel à le considérer attentivement, qui doit, à notre tour, nous faire demander comment lidée de la Grève générale peut se traduire en mouvement (1). Souvenonsnous toujours que la conceplion mythique est une conceplion morale. Les hautes convictions morales, écrit M. Sorel, « ne dépendent point des raisonnements ou d’une éducation de la volonté individuelle: elles dépendent d’un état de guerre auquel les hommes acceptent de participer, et qui se traduit en mythes précis. » (2). Autrement dit, dans l’arène où se déroule la lutie, le prolélaire qui + descend trouve l’arme nécessaire dont le côté extérieur est le mythe et le côté intérieur la morale.
Le Play a remarqué, observe M. Sorel, que l’ardeur morale des chrétiens augmenta toujours à l’époque des concurrences et des luttes religieuses. C’est 1à un fait capital et qui semble bien prouver qu'il y a entre la lutte et l'éthique un rapport de cause à effet. Des observations plus récencentes confirment ces remarques. M. P. Bureau et M. P. des Rousiers ont été, paraît-il, vivement frappés par le fait que les peuples les plus forts et les plus violents sont aussi les moins corrompus. C’est l’état de güerre qui engendre la morale et le mythe, en sorte que ceux-ci forti-
(1) La theorie, déjà ancienne, d’A. Fouillée, sur les idées-force a habitu nos contemporains à ces problèmes.
(2) Réflexions sur la violence, p. 319.
fient celui-là et apparaissent, si l’on veut, comme de meilleurs moyens de combattre. Le mythe est moteur d'activité parce qu’il naît de l’activité elle-même et y revient. Sa place par rapport à l’action est celle du sang par rapport au cœur. Il naît dans le mouvement collectif d'une foule au moment où elle parvient à l’homogénéité des sentiments, à l’ardent désir de se libérer et de vaincre.
Plus qu'un moyen de lutter, le mythe est la vision du combat et la soif de la victoire. Naissant en pleine action, il est la représentation de la lutte et, à dire le vrai, il est cetle lutte elle-même, puisque nous combattons dans le champ de cette représentation. Il est le moi pensant dont on ne devine la présence que par le moi agissant auquel il commande. £
On voit comment la vision de la Grève générale se traduit en action. Ce qui donne au mythe sa valeur positive, c’est qu'il n'est pas imposé aux hommes par un maitre ou par une conception intellectuelle, mais qu'il surgit de certaines réalités. C’est en pensant aux forces qu'il représente, que Proudhon a écrit: « L’idée naît de l'action, et doit revenir à l’action, sous peine de déchéance pour l'agent.
La lutte engagée entre le capitalisme et le prolétariat, nous dit un militant, M. Griffuelhes, na pas été « commandée par des formules et des affirmations théoriques quelconques. », elle a consisié « en une série d'efforts quotidiens, rallachés aux efforts de la veille, non par une continuité rigoureuse, mais uniquement par lambiance et par l'état d'esprit régnant dans la classe ouvrière ». ( 1).
Un point est acquis. L'état de guerre est renforcé par la morale et le mythe qui en découlent, et il existe du fait que deux classes (capitalisme et prolétariat) sont en présence. Ce qu'il faut, c'est donner à cet état le degré d’acuité indispensable à l’action socialiste efficace. Il n’y a pour cela qu'un seul moyen, que les hommes les plus représentatifs
(1) V. Griffuelhes. L'Action Syndicaliste, p. 8.