‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 18 sur 29 · RER D TES · texte numérisé non relu

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[=] à l'aptitude productrice des ouvriers. Or, le mythe de la

Grève générale, constamment vivifié « par les sentiments que provoque la violence prolétarienne, produit un état d’esprit tout épique, et, en même temps, tend toutes les puissances de l’Âme vers des conditions qui permeltent de réaliser un atelier fonctionnant librement et prodigieusement

grâce au machinisme bourgeois dont il héritera, et grâce

progressif ; nous avons ainsi reconnu qu'il y a de très grandes parentés entre les sentiments de Grève générale et ceux qui sont nécessaires pour provoquer un progrès continu dans la production. » (1). M. Sorel écrit encore: « La Grève générale correspond à des sentiments si fort apparentés à ceux qui sont nécessaires pour assurer la production dans un régime dindustrie très progressive, que l’apprenitssage révolutionnaire peut être aussi un apprentissage de producteur. » (2). Il nous faut donc indiquer comment M. Sorel voit dans le svndicalisme révolulionnaire « la grande force éducative que possède la société contemporaine pour préparer le travail de l'avenir

« Le producteur libre, dans un atelier de haut progrès, écrit M. Sorel, ne doit jamais mesurer les efforts qu'il fournit à un étalon extérieur. » (3). Ceci est bien conforme à la morale de leffort qui est constituée par un élan indéfini. En mesurant les efforts à un étalon extérieur, au succès obtenu ou à l'échec subi, on les arrête inévitablement par orgueil trop tôt satisfait, ou désespoir trop tôt irrémédiable. Le producteur doit vouloir dépasser sans cesse ce qui a été fait avant lui. Ainsi, la production s’améliorera, « en qualité et en quantité ». Les anciens socialistes utopistes, fait observer M. Sorel, avaient quelquefois, d’une façon vague il est vrai, aperçu ce point de vue sans y insister. Ils avaient remanqué que le producteur peut être animé de

(1) Op. cit., p. 388.

(2) ADI ap 49; (5) 1bid Der

ET pets

celte ardeur semblable à celle que nous fait connaître l'hisloire de certains grands artistes et qui les pousse à se surpasser toujours. Et voici que M. Sorel émet à ce sujet une vue originale ef profonde. L'art n'est-il pas une « anticipation de la plus haute production » ? (1). L'artiste ne con- Sent” pas, en efïfet, à copier des modèles connus, il veut êlre producteur au sens noble et radical de ce mot, c’est-àdire créateur, innovateur. C’est précisément « l’infinité de son vouloir (qui) le distingue de l'artisan commun », lequel n’est qu'un simple copiste. Et l’histoire des découvertes rides inventions, des changements qui ont été portés dans les industries, doit nous confirmer dans la conviction de cette parfaite ressemblance qui existe entre le sculpteur, le peintre, le musicien, le savant, le poète, et l’humble ouvrier de l'usine, car toutes ces nouveautés ont été créées bien souvent « par des ouvriers doués du goût de l'artiste pour l'innovation » (2).

Les analogies qui existent entre l'artiste et le producteur peuvent être poussées plus loin. De même que l’art véritable doit être probe et qu'il ne faut pas chercher à trouver un biais, ou comme on dit un « truc de métier » pour donner Pillusion de la création et de l'originalité, de même dans la production il faut éviter la camelote. Marx luimême est de cet avis. C’est à cause de l'abondance de sa camelote,. d’ailleurs, que l’Allemagne n'a pas encore conquis le rang économique que ses richesses naturelles, son énergie productrice et sa science technique semblaient devoir lui assigner dans le monde.

Mais aussi bien lart et la production se rangent sous la catégorie de l'éthique héroïque. Nous avons vu que c’est cette notion du sublime qui anima les soldats de nos guerres de liberté: Et ceci nous fournit justement d’autres comparaisons. Ces soldats, notamment, nous l'avons déjà vu,

(hOprcit-2p1378:

(2) Ibid., p. 378.

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allaient à la mort, d’après M. Sorel, sans souci des récompenses temporelles et immédiates ou supra-terrestres et religieuses, mais par un élan indéfini de courage. Et « cet effort vers le mieux qui se manifeste, en dépit de l’absence de toute récompense personnelle, immédiate et proportionnelle, constitue la vertu secrète qui assure le progrès continu dans le monde. ». (1). C’est parce que la morale de l'effort a son bul eu elle-même, qu'en lincorporant à la production, on imprime à celle-ci une marche en avant illimitée.

On peul remarquer en passant que le mythe de la Grève générale étant moral, créateur et à la portée de tous, est éminemment universel et philosophique. « La philosophie, dit magnifiquement M. Sorel, ne comporte pas de division de la société en classe pensante et en classes dégagées de la faculté de raisonner, la philosophie est toute liberté. CA

Mais, toute la question est de savoir « s'il y a dans le monde des producteurs, des forces d'enthousiasme capables de se combiner avec la morale du bon travail, en sorte que, dans nos jours de crise, celle-ci puisse acquérir toute l’autorilé nécessaire pour conduire la société dans la voie du progrès économique. » (3). Ces forces existent, déclare brièvement M. Sorel, ce sont celles qui résultent « de la propagande en faveur de la Grève générale ». Et il ne nous donne pas d’autres explications. Mais, avec ce que nous connaissons déjà de la doctrine de notre auteur, il nous est facile d'indiquer comment Ia propagande de la Grève générale se concilie avec la morale dùu bon travail.

Qu'est-ce, en effet, que cette morale du bon travail? C’est une morale de lPeffort continu, créateur, désintéressé. N'estce pas celle du mythe de la Grève générale ? Les syndicalistes révolutionnaires, en enfermant le socialisme dans le mythe, laissent de côté les avantages arrachés au capitalisme

(1) Op. cit., p. 385.

(2) Essai sur l'Eglise et l'Etat, p.37.

(3) Réflexions sur la violence, p. 387,

actuel, ou ceux attachés à la cité idéale. Ils agissent avec un héroïsme individualiste qu'ils portent dans leur propagande. IIS abandonnent la voie polilique et tous leurs efforts tendent vers le mieux, c’est-à-dire vers l’écrasement de l'adversaire.

Dès lors, puisqu'il y a identité entre l'éthique de la Grève générale et la morale du bon travail, on comprend toute l'importance du mythe au point de vue professionnel. En travaillant, l’ouvrier sait qu’il contribue à l’av ènement du socialisme el n’ignore pas qu'il y contribue également en faisant acte de syndicaliste militant. La propagande révolutionnaire devient un travail socialiste et le travail d'usine devient à son tour une lutte socialiste. IL y a entre ces deux éléments fusion absolue.

E’ M. Sorel, en présence de l’admirable désintéressement révolutionnaire et de la fécondité créatrice du producteur conclut: « Si donc l’histoire récompense l’abnégation des hommes résignés qui lultent sans se plaindre et qui accomplissent sans profit une grande œuvre de l'histoire, comme l’affirme Renan, nous avons une raison nouvelle de croire à l'avènement du socialisme, puisqu'il représente le plus haut idéal moral que l’homme ait jamais connu. Ce n’est pas une religion nouvelle qui se ferait sur terre, sans l’aide des penseurs bourgeois : c’est une vertu qui naît. » (1).

On ne saurait plus clairement et plus franchement indiquer le caractère éthique et uniforme de l’activité syndicaliste, tant révolutionnaire que technique.

8 V. LE MYTHE ET LA VIOLENCE. Nous venons de présenter un exposé du mythe de la Grève générale et nous avons indiqué les voies par lesquelles il remontait directement à l'essence même du marxisme. Le mythe de la Grève générale se présente aux hommes sous l’image d’un grand combat. Mais qui dit: combat, dit: lutte physique, blessures, mort. La conception mythique comporte-t-elle Ia notion de violence ? Cette question est intéressante, car une interprétation

(1) Op. cit., p. 351.

affaiblie ou exagérée de la violence sorellienne peut faire rattacher la doctrine de M. Sorel à une simple doctrine de l'énergie, à la manière de. Nietzsche ou bien à une thèse anarchiste, libertaire, analogue à celle d’un Bakounine par exemple.

Suivant Kautsky, qui creyait bien interpréter K. Marx, la violence, qu'il ne faut pas éliminer à priori de la révolulion, ne l’accompagnerait pas nécessairement.

M. Sorel, au contraire, ayant remarqué « que le déroulement normal des grèves comporte un important cortège de violences » (1), déclare nettement que le mythe de la Grève générale implique la notion de violence ; et, toute la question est de savoir « ce qui résulte de l'introduction de la violence dans les relations du prolétariat avec la société » et « ce qu'est la violence prolétarienne par rapport à la révolution sociale future » (2), au combat final, à l’écrasement définitif.

De l'introduction de la violence dans les relations du prolétariat avec la société il résulte d’abord que la force ouvrière en s’attaquant aux patrons contraint ceux-ci à se grouper pour se défendre. Elle leur donne l'esprit de corps, et par là même la puissance. Elle a pour conséquence de bien diviser la société en deux camps antagonistes et de préciser ainsi la notion de lutte de classes.

Il en résulte ensuite que, précisant cette notion, elle la protège et la garantit. La violence s’oppose aux transactions qui constituent la corruption politique. L'idéal capitaliste est « un arrangement des appélits sous les auspices des avocats politiciens » (3). La violence, au contraire, conslilue une solution rapide, nette et propre. D'ailleurs, si les ouvriers veulent transiger, il leur faut des parlementaires qu'ils prennent dans leur sein. El, à ces derniers, les capitalistes ouvrent des horizons étrangers, font voir du pays, si j’ase dire, et diminuent chez eux, par là, le sentiment cor-

Op cit mp 09

(2) Ibid., p. 65.

(3) Ibid., p. 311.

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poratif. La violence n’a pas ces inconvénients. Employée par tous les prolétaires, elle assure Funité des vues, l’'homogénéité des aspirations, et elle empêche les défections. Rejetant les solutions transactionnelles, elle renforce Ia sépara- Hüon des classes et la notion de leur lutte.

Il faut éviter toutefois le danger d'une faible violence. À ne créer et à ne frapper que médiocrement, on effrayerait simplement les capitalistes qui inelineraient lâchement aux concessions ; et il serait à craindre que les ouvriers ne se laissassent gagner à des avantages immédiats. Il faut done men'acer avec véhémence et frapper avec énergie, pour obliger les patrons à se révoller malgré eux, à se solidariser el à prendre position d’'adversaires.

Quant à ce qui concerne la société future, on peut dira que la violence en est la préparation au point de vue économique lui-même. Nous avons déjà indiqué les motifs pour lesquels la catastrophe ne saurait survenir qu'après une crise économique due à une hypertropbie de la production. EE il est aisé de voir que la violence, en unissant les patrons révoltés, les rend cruels et égoistes et les oblige, pour augmenter leur propre bien-être, à accroître la production, à développer le machinisme dont le socialisme héritera, choses qui suscileront les appétits et les révoltes des prolétaires et qui, par conséquent, hâteront l’arrivée de la Révolution.

On comprend maintenant que M. Sorel ait conseillé aux ouvriers de « payer d’une noire ingratitude la bienveillance de ceux qui veulent protéger les travailleurs. » (1), et de « rosser les orateurs de la démaicratie ». Cette manière forte que préconise notre auteur, est en outre, à son avis, le seul moyen de retremper les énergies européennes « abruties par lhumanitarisme ». (2).

Et la violence contribue, comme on le voit, non seulement à l'avènement mais encore au fonctionnement de la société

(DÉOprcrt.p: 117:

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future. Car elle est chose guerrière et donne à l’activité syndicaliste une allure militaire qui, si l’on se souvient des comparaisons établies «entre la Grève générale et les guerres de Liberté, est étroitement liée à la conception héroïique et créatrice de la morale du sublime.

Cependant M. Sorel ne nous donne pas de nombreuses explications nous permettant de définir exactement la violence qu'il recommande. Il ne nous a donné, de son propre aveu « aucune indication utile propre à éclairer la tactique. » (1). Son silence est motivé. Pour bien voir les choses nouvelles et les forces naissantes, il faut n'être pas sur la scène, mais dans la coulisse, « il faut, dit M. Sorel, se placer résolument en dehors des applications immédiates, et n'avoir en vue que d'élaborer des notions. » (2). En outre, un exposé systématique de la violence risquerait de « fermer la porte à beaucoup de faits nouveaux, que des circonstances imprévues ne cessent de faire jaillir. » (3). Cette attitude est bien marxiste. Il faut éviter de porter des précisions dans le domaine de l’avenir. La notion de violence qu’on nous donne est donc vague, mais les circonstances se chargent de la combler, et de lui donner un cadre à la fois précis et changeant. Cette notion, aujourd'hui, est extrêmement large et constitue une échelle dont les extrémités rejoignent d’un côté l'énergie morale, et, de l’autre, la férocité physique (4). Ce sont les nécessités de l'heure, ce sont les circonstances qui poussent le prolétariat sur cette

(1) Op. cit., p. 65.

(2) Ibid., p. 67.

(D «La violence jouera toujours le rôle qu’elle a joué dans le passé, celui de destructrice des hypocrisies sociales. Une fois de plus la violence aura servi à la genèse et aux progrès des idées juridiques ». Voilà qui indique surtout l'obligation de l'énergie morale. Voici maintenant l'apologie des voies de fait : «Il ne manquera sans doute jamais de grévistes pour rappeler à coups de poing, ces bons Messieurs (le législateur et le capitaliste) à la réalité. (G.

Sorel. Mouvement Socialiste, avril 1907, p. 348).

échelle, et l’arrêtent à la méthode qui, naturellement et provisoirement, s'adapte le mieux à l'intérêt socialiste de la classe ouvrière.

$ VI LE MYTHE DE LA GRÈVE GÉNÉRALE ET LA GRÈVE GÉNÉRALE POLITIQUE. — On pourrait peut-être vouloir concilier le point de vue politique des socialistes réformistes et le point de vue révolutionnaire des syndicalistes, et, dans ce bul, préconiser la Grève générale politique, ou, si l’on veut, la révolution politique tendant à un changement radical, instantané, non pas du mécanisme, mais de Pesprit et comme de l’âme même de l'Etat.

La Grève générale politique, c’est l’abstentionnisme systématique, c’est la mort volontaire et provisoire de tous les ciloyens, en lant que citoyens. Entre la simple promenade menaçante et l’émeute, dit M. Sorel, pourrait prendre place la Grève générale politique, qui serait susceptible d’un très grand nombre de variétés; celle peut être de courte durée et pacifique, avant pour but de montrer au Gouvernement qu'il fait fausse route, et qu’il y a des forces capajbles de-lui résister ; elle peut être aussi le premier ‘acte d’une série d’émeutes sanglantes. » (1).

Indiquons cependant quelques différences fondamentales entre la grève prolétarienne et Ia grève politique.

L'une est un mythe, c’est-à-dire un tout indivisé, l’autre « combine des incidents de révolte économique avec beaucoup d’autres éléments qui dépendent de systèmes étrangers à l’économie » (2). Dans ce dernier cas, tout dépend de l’art avec lequel les éléments hétérogènes sont fondus.

Si la première suppose une prospérité économique antérieure, la seconde suppose plutôt la dégénérescence. C’est qu’er effet les peuples faibles cherchent le secours de l'Etal, comme les enfants celui des parents. La grève poli-

(1) Réflexions sur Ja violence, p. 225.

(2) Ibid, p.232.

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tique suppose encore que l'Etat a une organisation toute préparée pour remplacer l’ancienne. Elle implique donc l’utopisme, tandis que le mythe révolutionnaire le rejette.

M. Sorel remarque encore — et avec raison — que, dans le cas d’une Grève générale politique, les classes ne pourront plus être définies par la place que leurs membres occupent dans la production capitaliste. Tous les malheureux ne tendront-ils pas leurs bras vers l'Etat, qu'ils soient producteurs ou non ? Dans ces conditions, la séparation des classes ne se fera plus au point de vue de la production économique, mais au point de vue de la richesse et du sort. Dès lors, la masse offensive ne sera plus bien délimitée. Un hasard de for- Lune amènera souvent une adhésion ou une défection. En outre, ce sera la jalousie et même la vengeance qui déclancheront lactivité révolulionnaire. Or, ces sentiments, entre tous dangereux, sont inconnus du syndicaliste qui n'obéit, suivant M. Sorel, qu'à la conception du sublime et à l’orgueil de l’homme libre.

Au reste, de même qu'il y a deux conceptions de la guerre. l’une — toute épique — celle des guerres de Liberté, qui fait que l’on se bat pour la gloire, pour la vertu fortifiante. Pautre — toute romaine — qui consiste à se battre en vue d'un profil matériel, de même que la Grève générale syndicaliste a pour but le combat où elle donnera la mesure de sa valeur, où elle sera héroïque et glorieuse, tandis que la Grève générale politique a pour but unique la conquête des pouvoirs publics. C’est pourquoi la grève prolétarienne emploiera la violence qui est morale, et qu'on peut appeler la force du prolétariat, au lieu que la grève politique emploiera la force, qui est immorale, et qu'on peut appeler la violence de l'Etat.

Le meilleur moyen par conséquent de conserver au mouvement syndicaliste sa vertu et son originalité c’est de l’empêcher de se transformer en un mouvement politique qui pourrail aboutir à une Grève générale politique. Pour cela,

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suivant M. Sorel, il convient de se méfier des socialistes parlementaires, dont l’ambition considère le prolétariat comme un tremplin, et la chose publique comme une industrie.

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Les idées génératrices de la conception mythique de la Grève générale.

Nous venons d'étudier assez longuement la conception mythique de la Grève générale. Nous avons vu que les mythes sociaux étaient des constructions par lesquelles les hommes : se représentent leur action prochaine sous forme d'images de bataille assurant 1e triomphe de leur cause » (1

Nous avons démontré que, nés de laction, ils v poussaient inévitablement, et qu'ils étaient, en une certaine manière, le commencement de la révolulion. Nous n'en sommes encore, si l'on veut, qu'aux marches qui mènent sur le champ de bataille, mais c'est déjà l'état de guerre.

Il est infiniment probable que c'est à partir du moment où M. Sorel a eu une idée nette des mythes sociaux, que la révolution lui est apparue pratiquement utile et nécessaire. C’est la conception mythique du bouleversement final qui a donné à ce dernier foule sa valeur pragmatique.

Il convient donc, dans les pages qui vont suivre, d’examiner les motifs qui ont d’abord démontré à M. Sorel la né-

cessilé théorique des révolulions, el qui ont ensuite amené

(1) Réflexions sur la violence, p. 32.

cet auteur à élaborer cette théorie des mythes, sous le jour de laquelle la révolution prend une portée nouvelle et immédiate.

$ I. M. SOREL ET SON ÉVOLUTION RÉVOLUTIONNAIRE., — Ce n’est pas d'un coup, et sans hésitations, que M. Sorel a accordé son suffrage au principe révolutionnaire contre le principe réformiste. Son premier ouvrage « Le procès de Socrate », date de 1889. Dans ce travail, l’auteur, qui a montré toujours une curiosité passionnée pour la morale et le droit, se livra à une grande étude d’érudition et de philosophie, afin de prouver que, pour bien connaître Socrate et sa doctrine, il convenait d'étudier le milieu où l'antique philosophe vécut.

Par Socrate, M. Sorel fut amené à faire une étude des mythes platoniciens. Il savait que les hommes cédèrent souvent à la description de cités idéales. Il mit en relief le but légitime que poursuivaient les novateurs du genre. Dans la suite des âges, on vit dans ces descriptions, non pas ce que Platon y voyait, mais des modèles sur lesquels on devait calquer la réalité. Et il est certain que ces constructions puisaient leur perfection morale dans l'agencement équitable de tous les détails, et, par là, se recommandaient aux activités humaines. Ce qui faisait la valeur de ces édifices, - c'était l’ensemble. Dès lors, on comprend qu'ils n'auraient pu entrer en réalisation que tout d’une pièce, et non progressivement: car prendre un détail et l'adapter à l'heure présente, c'était, en l’adaptant, le modifier et ne rien prendre, à vrai dire, du modèle idéal. Ils ne pouvaient se réaliser qu'en tombant en bloc dans la place, et en poussant dans le néant, les institutions et l’ordre du monde actuel. On voit d'ici la chimère d’une telle conception. On oubliait complètement que les masses, étrangères à ces constructions architecturales, apanage de quelques intellectuels, s’opposeraient à celte vie nouvelle et obligatoire. Et c’est ce qui explique, à mon sens, qu'on n'appliqua jamais ces utopies que sur

une échelle restreinte, avec le libre consentement de ceux qui étaient disposés à suivre un utopiste. Tous les individus qu'Owen entraîna dans sa « Nouvelle-Harmonie », le voulurent bien, mais ils ne le voulurent que parce qu'ils connaissaient, avec plus ou moins de précision, le plan à appliquer, et ils le connaissaient parce qu’ils étaient plus ou moins eux-mêmes, — c'est un fait constaté (1) — des intellectuels déclassés.

Il est incontestable que les conséquences désastreuses et puériles qu'on tira des cités idéales devaient empêcher M. Sorel de s'arrêter à la conception révolutionnaire qui en découlait.

En 1889, notre auteur admet que le réformisme, comme la révolution, peut imprimer à la réalité une forme nou- velle: « Il faut beaucoup de temps, écrit-il, ou de grandes révolutions, pour que l’esprit humain fasse passer dans la pratique tous les résultats de ses théories » (2).

Mais il se méfie cependant des révolutions sociales, car il en est à cette période de sa pensée, où il ne les considère qu'à la lumière d’un ulopisme appliqué : « La majorité du pays ne peut en général, dit-il, accepter facilement de grands bouleversements fondés sur des théories absolues. : C'est le mot « absolues » qui indique ici que ces théories forment un système complet détaillé, architectural, en un mot, une utopie, « Une société se développe historiquement, continue notre auteur, et les masses fiennent à leurs traditions. Lies novateurs ne peuvent réussir qu'à force d’audace, ils sont ume minorité, mais s’ils ont la foi, ils peuvent quelquefois ‘triompher en profitant d’occasions ‘favorables » (3). EL, lorsqu'ils triomphent, nous l'avons déjà vu, ces ulopistes triomphent- par la férocité. Rappelons-nous les Jacobins en 1793. Ils eurent recours à la violence, selon

(1) Dolléans : Robert Owen.

(2) Procès de Socrate, p. 109.

(3) Procès de Socrate, p. 205.

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