MON
M. Sorel, qui ne donnait pas à ce mot le sens qu’il lui donne aujourd'hui; parce qu'ils furent de faibles théoriciens (1). M. Sorel remarque que les vrais hommes de science ne se lancent pas dans la politique active. Ils sont d'autant plus hardis dans leurs doctrines, qu'ils sont plus timides en fait. En wvoïci le motif: « D’ordinaire, écrit Sorel, les philosophes n’aiment pas aller jusqu’au bout ei refusent de répondre, d’une manière conforme, aux principes qu’ils ont posés. ». Pourquoi ? Parce que, en général, leurs habitudes en souffriraient, ainsi que le cadre matériel, social, de leur intellectualité. Mais; ajoute M. Sorel, il ne manque pas d’esprits ardents prêts à tirer toutes les conséquences d’une doctrine. » (2). Et voici un point de vue nouveau, constituant le pont qui, des rives droites du lâche quiétisme, va mener M. Sorel aux rives gauches d’un révolutionnarisme courageux. Si donc, M. Sorel en arrive à vouloir ‘aller jusqu'au bout de ses principes, jusqu'aux conclusions les plus dures, les plus gênantes qui arrêtent les égoistes, c'est par une logique honnête et par les difficultés qui exigent des sacrifices devant lesquels la plupart reculent.
Bref, on voit qu’à cette époque, M. Sorel ne penche vers les solutions nettes, radicales, révolutionnaires, que dans la mesure où la morale est engagée dans le débat, et réclame la conformité absolue de l’action et des principes adoptés avec toutes leurs conséquences.
Après le « Procès de Socrate », c’est-à-dire à partir de 1889, M. Sorel, si j'en crois M. Spronk (3), étudia jusqu'en 1901 environ les théories de K. Marx, et l’exégèse chrétienne. Mais son activité intellectuelle était énorme. Fidèle à ses
goû
LE
s philosophiques, il suivait de près la philosophie de
(1) Op. cit., p. 204.
J (2) Ibid. p. 201.
(3) Correspondant, 10 janvier 1909.
M. Bergson, qui publia, en 1888, les « Données immédiates de la conscience ».
En 1894, c’est-à-dire au plein même de ces études, M. Sorel publia dans « L’Ere nouvelle » une série de quatre articles ayant pour titre « L’Ancienne et la Nouvelle Métaphysique », et constituant le résumé riche et un peu obscur des études entreprises après {a publication du « Procès de Socrale ». Nous allons nous y arrêter un moment, car ils indiquent un stade plus avancé de l’évolution révolutionnaïre de notre auleur. A cette époque déjà, M. Sorel pose comme principe que « pour connaître l’homme, il est toujours nécessaire de le considérer tout entier, comme travailleur, et de ne jamais le séparer des appareils avec Tesquels il gagne sa vie » (1). Il montre dans ses articles la dépendance qu'il y a entre la technologie et l'intelligence. C'était pousser jusqu'à ses extrêmes limites philosophiques le marxisme qui, comme chacun sait, voyait surtout dans la civilisation le produit de la technologie.
Tant y a que M. Sorel illustrait d'avance cette parole de M. H. Poincaré: . « La science a eu de merveilleuses applications : mais la science qui n'aurait en vue que les applicalions ne serait plus la science ; elle ne serait plus que la cuisine ». Il distinguait soigneusement de l'assemblage de phénomènes qui a des fins pratiques, la science rationnelle qui a tout simplement pour objet d'établir des lois indépendantes de toutes les conditions possibles d'apparition réelle. Daus un but d'utilité pratique, expliquait-il, on peut, par exemple, soil calquer un pont sur le modèle d’un pont existant déjà, el c’est ce qu’il appelle « la systématique comparative », soit établir d’après plusieurs ponts réels, un pont type empruntant sa forme aux détails les meilleurs des autres ponts, et c’est 1à « la systématique formelle » qui doit être comme « une enveloppe » contenant toutes les solutions qui correspondraient à toutes les conditions non définissa-
(1) Ere nouvelle, mai 1894,