‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 20 sur 29 · RES · texte numérisé non relu

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bles de l’heure actuelle, et comme un cadre où l’avenir peut se caser. Mais ces deux systématiques ne valent évidemment qu'autant que la pratique en bénéficie ; elles ont pour eritérium « le sens pratique » (1), qui en interprète el corrige les résultats.

Mais si on laisse de côté le but utilitaire, alors seulement on peul faire de la vraie science. Et, en bon marxiste, M. Sorel utilisait ses remarques d'ingénieur el de savant, pour ses théories sociales. Il constatait que l’application de la systémalique, tant comparative que formelle conduisait, lorsqu'on est dans le domaine de la vie sociale, à l'immobilisme, à l’imperfection et à lPinjustice. Le critère de toute réforme n'est-il pas, en effet, « le sens pratique spécial » qui consiste à « ne pas effaroucher les pudeurs sentimentales par des choses capables de causer la stupeur » (2) Une innovalion, pour être acceptée, ne doit pas contrarier les préjugés religieux, intellectuels, sociaux et mondains, dont l’ensemble forme précisément le critère dont nous parlons. M. Sorel remarquait que toutes les recettes systématiques s’emploient en vue de la pacification politique et sociale, et c'es! ainsi, dit-il, que se développe le socialisme d'Etat (3) Dès lors qu’on est en présence d’une réforme faite et acceptée, on est bien en face d’un évolutionnisme, mais, étant donné que le sens pratique social en est la condition indispensable, égoiste et hypocrite, on peut dire que seul le principe révolutionnaire est moral ; parce qu’il brave ce sens pratique, et parce qu’il est indépendant de toutes les conditions de manifestation effective, de tout fait nouveau, qui tendrait, par sa nature, à se rattacher aux faits anciens, et dont l’influence engendrerait une altération. On voit donc qu’au point de vue moral et scientifique, M. Sorel se prononce nettement, ici, en faveur du principe révolutionnaire contre le principe

(1) Ere nouvelle, mai 1894, p. 322.

(2) Ibid. p. 336.

(3) Ibid. p, 338.

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évolutionniste. Mais on aperçoit l’objection qui se présente. Si le réformisme ne peut s'appliquer qu'avec l’adhésion du sens pratique, qui est l’ensemble des préjugés religieux, intellectuels et mondains, la Révolution va donc à l’encontre de ce sens pratique, et, dès lors, pourra-t-elle avoir lieu? M. Sorel, à cette époque, croyait encore qu’elle ne pourrait survenir que par le fait d’une minorité, qui, à l’abri de ces préjugés, pourrail imposer un ordre nouveau. Mais, hélas! la condition du succès serait dans ce cas la cruauté monstrueuse et le despolisme terrifiant de cette minorité.

M. Sorel n’avail pas encore assisté, parce qu'elle ne s'était pas produite, à la manifestation éclatante du syndicalisme révolulionnaire, démontrant à ses yeux que ce sens pratique n'existe que fort peu dans le prolétariat, et que, la classe ouvrière et productrice étant la plus importante, et en réalité la plus forte, pouvait faire une Révolution en évitant la tyrannic el la férocité.

C’est pourquoi il n'avail pas cette intransigeance que nous lui connaissons aujourd'hui. Quoiqu'il penchât vers le principe révolutionnaire, il ne laissait pas que d'admettre le réformisme en certains cas: « Dans un grand nombre de circonstances, dit-il, la comparaison de divers faits peut éclairer l'esprit du législateur, et engager à suivre des exemples qui paraissent bien nets, alors qu'il n'a point d’autres motifs pour se déterminer. Il est clair qu'une adaptation intelligente peul avoir son importance ; mais cette adaptation doit être limitée aux détails, comme cela a lieu dans la mécanique » (1). Et M. Sorel cile notamment la législation ouvrière comme un domaine de l’adaptation et du réformisme. Cependant, ajoute notre auteur avec prudence: « toutes les tentatives faites pour constituer une sociologie expérimentale, fondée sur les généralisations de l’histoire, appartiennent à la systématique comparative, et leur valeur doit être dis-

(1) Ere nouvelle, mai 1894, p. 335.

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culée comme la valeur des méthodes canoniques de consltructions. » (1). a

EU M. Sorel revient vite aux principes fondamentaux : « Le socialisme scientifique, écrit-il, ne prétend point résoudre une question déterminée ; il n'a donc rien à voir avec Îla recherche. des formules empiriques ; celles-ci ne peuvent être construites que dans un but pratique donné, et elles ne va: lent que par le résultat spécial en vue desquelles on Ïes fait » (2). Ainsi donc, en théorie tout au moins, M. Sorel semble bien s’arrêler au socialisme scientifique et au principe révoluionntaire.

El si l’on veut bien reconnaître, ce qui est exact d’ailleurs, que le réformisme est la forme pratique de lutopisme, et qu’il a pour base la systématique tant comparative que formelle, on ne. manquera pas de constater que M. Sorel fait un pas de plus dans la question, en vidant sa conception révolutionnaire de tout ulopisme, ce qui est une précision supplémentaire.

Il a été amené à ce résultat par l’étude de la technologie. Le machinisme, ou plutôt tout le progrès machinal, répond à un besoin d'utilité pratique. Ella méthode technologique, la systématique a la même fin. En sorte que, dès qu’on a trouvé un point de départ vraisemblable, cadrant à peu près, ct'en apparence, avec les faits, on court aux conséquences, pour supputer leur portée pratique. Si cette portée est remarquable, on revient au point de départ, on examine, on essaie d’en faire la théorie et de le légitimer. C’est cette habilude que nous portons dans l’ordre intellectuel. On part d’un principe, on en tire des conclusions correctes et on revient à la source. Celle-ci peut être fausse et les déductions logiques. Etant logiques, elles restent, ce qui est détestable, le point de départ étant faux. « Nous sommes habitués, écrit M. Sorel, à nous servir des résultats de la scien-

(1) Ere nouvelle, mai 1894, p. 334.

(2). Ibid. p. 346.

ce, et nous n’avons guère réfléchi sur les principes constitutifs de la science. » (1). Or ce point de départ, ce principe constitutif (figure géométrique, mécanisme, être vivant, corps collectif), est ce que M. Sorel appelle: le « support expressilo,

Appliquant ces observations au domaine des sciences sociales, M. Sorel constate que les mythes antiques, contenant des descriptions de cités idéales, étaient uniquement destinées dans la pensée de leurs auteurs à « exposer, d’une manière heureuse, certaines idées que leurs connaissances ne permettaient point d'exposer autrement » (2). Or, c’est là une méthode dangereuse, « car la réalité semblant ultrascientifique, le support doit être tenu pour le fondement du réel ; c’est ce qui est arrivé dans l’antiquité ; c’est encore ce qui se produit de nos jours » (3). C’est qu’en effet, les partisans des ulopies « considèrent comme essentielle la description du support expressif et s’imaginent avoir répondu à toutes les objections, lorsqu'ils ont montré que les choses sont logiquement enchaïînées. Ils sont ainsi victimes de lillusion que j'ai décrite plus haut, substituant le support à la réalité » (4). Il convient donc, avant tout, pour bien comprendre les choses, « d'examiner de près les constructions posées au début » (5), c’est-à-dire de faire la critique des supports expressifs. En faisant cette critique, on arrive à voir que c’est un certain état du machinisme et de la tech. nologie qui a donné naissance aux supports et que, cet état n'étant plus le même, les anciens supports doivent être abandonnés avec toutes leurs conséquences.

L’utopisme est donc né du mythe antique par suite d’une fausse interprétation et par suite de ce fait que la descrip-

(1) Ere Nouvelle, mai 1894, p. 346.

(2) Ere Nouvelle, avril 1894, p. 473.

(3) Ibid. p. 473.

(4) Ibid. p. 473.

(5) Ere nouvelle, mars 1854, p. 345.

lion qui, dans la pensée de lauleur, n'était qu'une explication allégorique du présent, devint dans la pensée des hommes postérieurs un modèle de vie sociale.

En résumé, c’est en faisant la crilique des supports expressifs des rêves socialistes, et en les vidant de leur contenu utopique, que M. Sorel en est venu à adhérer au principe révolutionnaire. Mais il faut ajouter qu’il y a adhéré avec d'autant plus d’empressement qu'il y avait courage à le faire.

En 1894, M. Sorel attribuait au principe révolulionnaire un caractère scientifique et un caractère moral.

Cinq ans après, en 1899, dans un article publié dans « La Revue de Métaphysique et de Morale », sur l’Ethique du Socialisme, M. Sorel écrivait, au sujet du principe révolutionnaire: « Sans doute, ce but final peut être difficile à réaliser, cette émancipalion totale et simultanée peut paraître chimérique à nos contemporains qui sont habitués à l’idée d'évolution ; nous sommes ici en dehors de la science ; nous posons un principe éthique d’une valeur considérable, qui doit rester inébranlable pour diriger toute notre pensée et pour orienter notre action dans le sens socialiste » (1).

M. Sorel adopte donc une attitude nouvelle. Il retire be principe révolutionnaire du domaine de la science et le place en dehors. Pourquoi? C’est en 1907 qu'il nous donne lui-même le secret de ce changement. Dans les articles qu’il consacra à l’Evolutlion créatrice de M. Bergson, et qui parurent dans « Le Mouvement Socialiste », M. Sorel écrit : « On peut rechercher les relations du travail et de lintelligence de plusieurs manières distinctes : en s’occupant soit des objets produits, soit des processus du travail, soit des machines qui fabriquent » (2). M. Bergson se place aux deux premiers points de vue, et M. Sorel avoue que, dans ses

(1) Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1599, p. 300.

(2) Mouvement Socialiste, 15 nov. au 15 déc. 1907, p. 482.

articles, publiés en 1894, dans « L’Ere nouvelle », sur la nouvelle et l’ancienne Métaphysique, il se plaçait au troisième point de vue, et il reconnaît sans peine, qu’à cette époque, en 1894, il avait tort de croire que « la science s’applique parfaitement à la nature » (1). Entre 1894 et 1899, M. Sorel, au lieu de considérer principalement la machine, considère l’ouvrier, et entre au cœur même de la vie productive. Ce domaine lui paraît être autonome et il le sépare franchement de la science proprement dite. L'analyse de la production et de lPéchange ont dû le fortifier dans sa nouvellce position. Le moraliste cède enfin à ses aspirations les plus profondes, l'individualiste à ses conceptions les plus chères el M. Sorel voit au fond d’un produit, par delà les machines, l'âme du producteur, sa moralité technique, son entrain et son initiative. D’ailleurs, la vision de la vie qui s’agite autour de lui ne le porte-t-elle pas à découvrir la force causale de la morale? Toute l’action des Allemanistes à l’époque de lAffaire Dreyfus est subordonnée à une éthique et il le constate avec joie (2).

. Dans l’organisation économique, il aperçoit le domaine de la production comme un petit royaume indépendant, où la force motrice est la morale et la liberté, et où le principe révolutionnaire, quoique en dehors de la science, demeure à sa place. Voilà pourquoi, dans l’Introduction à l'Economie moderne, en disant que la production est un organisme vivant et que l’échange en est l'appareil mécanique, en disant. que lune forme un tout, grâce à l’ensemble, tandis que l’autre n’est qu'un amas d'éléments additionnés, que la première ne peut subir de modifications que par voie ré- .volulionnaire, au lieu que la seconde souffre le réformisme, M. Sorel en dépit de la netteté de la division et de l'énergie des conclusions qu’il en lire, reste en dehors de la science

(1) Mouvement Socialiste, 15 nov. au 15 déc. 1907, p. 482.

(2) Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1899, p. 301.

classique et expose une doctrine conforme à ses idées de

Pour résumer brièvement l’évolution révolutionnaire de M. Sorel, on peut dire qu'au début il se méfie et de l’utopisme, dont il aperçoit l’erreur fondamentale, et du principe révolutionnaire qu’il enfante, qu'ensuite, il vide le principe révolutionnaire de tout utopisme et le considère sous le double caractère de la morale et de la vérité sociale, et qu'il l’admet enfin en le plaçant en dehors de la science el au centre même de la réalité et de l’Ethique.

$ II. THÉORIE DU MYTHE. SA GENÈSE. — Mais ce principe révolutionnaire, M. Sorel l’a enfermé dans l'enveloppe du Mythe. Le mythe de la Grève générale est « un ensemble d'images capables d'évoquer en bloc, et par la seule inturtion, avant loute analyse réfléchie, la masse des sentiments qui correspondent aux diverses manifestations » d’une activité qui veut triompher d'activités contraires et qui se représente ce triomphe sous la forme d’une vicloire guerrière.

D'où est done venue une telle conéeplion ? Comment M. Sorel en est-il arrivé à élaborer sa théorie du mythe et à la préciser ? Telle est la deuxième question que nous avons à résoudre.

I. Il est incontestable que l’étude que M. Sorel fit des, mythes platoniciens dans le Procès de Socrate, ne pouvait guère lui suggérer sa conception mythique.

Partant du concept rationaliste du bien et du mal, du mérite et de la sanction, estimant en outre que la sanction doit toujours accompagner l’acte, Platon, voyant que cela n'avait pas lieu dans le monde réel, imagine une cité féerique « où les choses se passeraient conformément à la pure logique » (1). Dans « Phèdre », par exemple, Platon, pour décrire le délire avec exactitude et scientifiquement, c’est-à-dire pour en rattacher les effets à des causes, au

(1) Procès de Socrate, p. 348.

lieu de se baser sur la science physique nerveuse de l’époque, qui était stupide, crée une physiologie imaginaire, cause logique de l'effet, à la description duquel il apporte tous ses soins (1). En sorte que M. Sorel écrit: « Les mythes platoniciens ne sont ni des fables insignifiantes, ni de pures inventions poétiques destinées à amuser le lecteur et à détourner son attention du véritable problème — ni des rêveries mystiques imaginées pour alourdir la raison. Le fond est toujours sérieux et scientifique. Ce sont des œuvres composées avec une logique rigoureuse. On pourrait les appeler des essais phénoménologiques sur les créations de la raison. » (2). D'ailleurs, le goût de ces conceptions chimériques n’est pas perdu ; l’économie politique n'est pas autre chose qu'une abstraction, fondée sur des hypothèses tout à fait contraires. » Et « Lange fait observer que les combinaisons théoriques n’offrent de danger que dans le cas où l'esprit en arrive à oublier qu’elles manquent de réalité. » (3). Platon, très loyalement, ne donnait pas ses mythes pour des réalités, les Athéniens ne s'y trompèrent -point. Aristote donnait à ces constructions une forme lourde et scientifique, qui faisait prendre pour une réalité, ce qui n’en était pas une. Il reconnaissait que ces édifications de cités idéales sont utiles pour celui qui veut « raisonner sur les législations réelles. » (4). Et M. Sorel nous avoue que « lorsqu'on ne- peut pas présenter une description vraiment scientifique des phénomènes, on est obligé de construire un système: la méthode platonicienne est alors parfaite, mais il faut éviter de s’abandonner aux caprices de l’imaginalion. Pour que cette méthode soit légitime, il faut de plus qu’elle soit utile et que l'emploi des mythes soit motivé. » (5). Retenons cette phrase. Nous verrons qu'à un

(1) Sorel. Op. cit., p. 349.

(2) Ibid. p. 348.

(3) Ibid. p. 346.

(4) Ibid. p. 346.

(5) Ibid. p. 349.

certain moment, notre auteur viendra à s’en souvenir et à en tirer profit.

Pour le moment, bornons-nous à constater que le mythe platonicien diffère radicalement du mythe sorellien. Le premier est un produit de limagination, destiné à faciliter l'explication du présent, tandis que le second est un reflet de certains sentiments et comme la projection de ces sentiments sur l'avenir, vers lequel se pousse notre activité.

En 1894, M. Sorel, dans ses articles sur « L’Ancienne et la Nouvelle Métaphysique », parle à nouveau des mythes platoniciens. Il en pense encore (1) ce qu'il en pensait en

À cette époque, l’auteur du Procès de Socrate a parfaitement analysé les causes qui ont donné naissance à l’utopisme rationaNste, il en a découvert l'illusion. La défiance à l’égard des pures constructions de l’esprit comme agents de politique sociale va croître, à mon sens, sous les influences suivantes :

Sous l'influence d'abord de la théorie catastrophique de Marx. Cette théorie demeure encore obscure pour M. Sorel, mais il est évident qu'elle renferme peu d'intellectualité, et notre auteur a dû être frappé de ce que Marx lui accordait une grande force motrice.

Sous l'influence ensuite des études d'histoire religieuse. Les origines du christianisme apprennent en effet, à M. Sorel, qu’il exista dans les masses croyantes des ensembles d'images qui correspondaient à des sentiments de passion et de lutte, à des désirs de victoire sur le monde païen et que ces ensembles d'images s'évoquaient instantanément. C'était Jà des visions motrices. M. Sorel ne les appelait pas encore des mythes. Il est même probable, à mon avis, que M. Sorel croyait, en étudiant cette particularité des origines chrétiennes, se trouver en présence de quelque chose de spécifique, étranger aux mouvements de l’ordre économique, et

(1) Ere Nouvelle, avril 1894, p. 473.

qu'ayant découvert plus tard le mythe social de Ia Grève générale, il a fait appel alors aux mythes religieux pour faire comprendre la portée de son invention.

Sous l’influence encore de la philosophie bergsonienne. En 1894, M. Sorel constatait que la formule de la nouvelle métaphysique était: « invasion des émotions dans le domaine des représentations » ( 1). Les états affectifs ne peuvent être représentés. Lorsqu'ils interviennent, + le cours logique des représentations est rompu, et l'illusion du libre arbitre se produit » (2), en sorte que la liberté, ou ce qu’on est convenu d'appeler liberté, serait une décision libre en ce sens qu'elle émane de l’âme toute entière. M. Sorel fait bien quelques restrictions à la doctrine de M. Bergson, mais en somme l'acceple. Plus tard, lorsqu'il nous parlera des guerres de la Liberté et de ses soldats, il les glorifiera, parce qu'ils furent individualistes et héroïques et créèrent vraiment de la vertu avec leur être tout entier. M. Sorel penche vers M. Bergson, et, étant descendu au fond même de l'âme humaine, il s’est aperçu que la sensibilité et la volonté, plus que l'intelligence, déterminent les actions. Il a évolué incontestablement. En 1889, dans le Procès de Socrate n'écrivait-il pas? : « Il y a encore des personnes éclairées qui s'imaginent que le cœur peut suggérer des solutions à l'homme blasé sur Île rationalisme. » EU il trouve cette illusion ridicule et néfaste. Or, n'est-ce pas dans le cœur, c'est-à-dire dans ce qu'il v a de plus stable en nous, que prennent naissance l’individualisme et l’héroïsme ? En 1894, on peut affirmer que M. Sorel commence à apercevoir la valeur motrice des émolions.

Sous linfluence enfin de lexpérience. de Renan. M. Sorel, en étudiant les origines du christianisme, prenait contact avec Renan. L'illustre auleur de la Vie de Jésus exerça sur lui ce charme auquel nul d'entre ceux qui l'ont prati-

(1) Ere Nouvelle, mai 1894, p. 51.

°(2) Ibid. p. 59.

re

qué n’ont pu résister. Il était l’homme le plus aimable à coup sûr, et le plus intelligent peut-être, de son temps. Ses opinions sur {outes choses méritaient une vive curiosité. Quoi d'étonnant dès lors, à ce que M. Sorel ait examiné de près les opinions de Renan, non seulement sur l’histoire religieuse, mais encore sur l’histoire française de l’époque el sur le problème de la politique sociale. Or, on sait que Renan entra assez vite dans le clan des conservateurs et au « Journal des Débats ». Il s’intéressa avec une émotion patriotique el clairvoyante à la crise morale et matérielle qui secoua la France, après la défaite de 1870. Ce prince des rationalistes, qui employa toute sa sensibilité à colorer sa raison de teintes variées, se posait le douloureux problème de Ia solution qu'ilconvenait de donner à la question sociale. Fallaitil recourir à une démocratie ou à une aristocratie? Fallait-il obéir à Caliban ou à Ariel? Qui devait commander ? Renan bien entendu adopta une solution rationaliste el aristocratique. On connaît son rêve politique dont chacun de ses Drames philosophiques est comme une face.

Mais il eut la douleur de constater, en examinant de près les événements, que l'intelligence n’est pas la directrice du monde, que l’enseignement supérieur ne peut pas corriger les erreurs d’une nation et que lhistoire ne peut pas fournir des indications utiles aux peuples, dans les jours angoissants. Il en arriva à ne voir dans les études historiques, qu'un amusement artistique. M. Sorel nous rappelle tout cela dans un article qu'il a publié au sujet des Cahiers de Jeunesse de Renan (1).

Il est permis de croire que lexpérience d’un homme aussi intelligent que Renan a dû rendre M. Sorel averti et méfiant à l’égard des effets sociaux du ralionalisme, dont elle l’éloigna pour lui faire chercher les mobiles de la conduite populaire dans le domaine affectif et intuitif.

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