‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 21 sur 29 · II. M. Sorel est prêt à présent à élaborer sa doctrine du · texte numérisé non relu

II. M. Sorel est prêt à présent à élaborer sa doctrine du

(1) Mouvement Socialiste, mai 1907, p. 477.

mythe. Il a aperçu la vanité du rationalisme en général, et du rationalisme historique en particulier. Il a nettement aperçu la force motrice des sentiments, surtout lorsqu'ils se groupent en bloc et se traduisent par des images de lutte. De là au mythe social de la Grève générale, il n’y a qu'un pas. Ce sont les circonstances qui vont permettre à M. Sorel de le franchir, ou plutôt ce sont les circonstances ellesmêmes qui vont déterminer la formation du mythe sorellien. 1 s’agit donc de connaître ces circonstances { 1).

A l’époque où nous sommes arrivés de son évolution, M. Sorel était révolté par la stupidité des Malon, des Rouanet et des Fournières, qui prétendaient être les seuls dépositaires du vrai socialisme. Il connaissait déjà K. Marx et il ne pouvail comprendre qu'on eût fait dire au maitre tant d'insanités. Par un noble scrupule de conscience, il approfondissait la doctrine de l’auteur du Capital, afin de voir ce qu'elle contenait véritablement. Cet examen de l'œuvre de K. Marx dut le remettre en présence de la thèse catastrophique si obscure, si mal comprise et qui allait s’éclairer tout à coup, à la lumière du syndicalisme naissant.

Sur ces entrefaites, en effet, survint l'Affaire Drevfus qui, comme chacun sait, agita considérablement la France et fut l’occasion de polémiques, de luttes et de haines inextinguibles. Elle eut un grand retentissement ef une influence énorme. Notre auteur assisla à ce spectacle unique. La question judiciaire se gangrena de politique. Les partis, quels qu'ils fussent, y virent un scandale à exploiter dans un but électoral. Cette affaire démontra clairement à M. Sorel que les socialistes eux-mêmes cherchaient à tout utiliser pour arriver au pouvoir. Les marxistes auslères étaient en droit de s'étonner de cette conduite, eux qui laissaient la politique de côté. Un des représentants les plus autorisés du marxisme, Kautsky, en 1901, au Congrès de Paris, légitima cependant l’entrée des socialistes au Parlement et l'arrivée

(1) G. Sorel. Le Confessionni. Come divenni sindacalista.

de Millerand au pouvoir, en disant qu’on acceplait cela « comme une espèce de ruse de guerre que des circonstances locales exceptionnelles pouvaïent rendre légitime. » (1).

La politique transforma et altéra profondément le socialisme qui dégénéra simplement en un parti d'opposition. C’est la décomposilion d’une doctrine, écrit M. Sorel, qui renseigne sur le contenu de son origine. Le socialisme juridique ayant donc dépouillé. son vêtement révolutionnaire, se fit voir tel qu’il est en réalité, c’est-à-dire « une poursuite de la force que fournit l'Etat. » (2).

Le parti socialiste dégénéra, dis-je, en un parti d'opposition qui comme le plus avancé des bourgeois était réformiste, mais qui avait soin de le dépasser toujours un peu, croyant mériter par là son étiquette spéciale.

Cette conduite souverainement égoiste et si peu scientifique, révolta M. Sorel. Il avait encore pu croire quelquefois le socialisme compatible avec la politique. Il revenait définitivement de son erreur, saisissait le lien nécessaire du réformisme et de la politique, découvrait les tares inhérentes à celle-ci, et condamnait définitivement celui-là.

M. Sorel était non seulement un savant mais encore un grand honnête homme. Il avait un amour passionné de la -vertu. Le réformisme politique, les faits le prouvaient surabondamment, était foncièrement immoral. Il fallait donc le rejeter. On devine d'ici le dégoût et peut-être aussi le désespoir que dut ressentir M. Sorel, à ce moment-là, en face de la société.

Mais voici cependant qu'il n'était pas seul dans son cas. Quelques hommes violents, les allemanistes et les anarchistes, avaient bien compris la manœuvre politique des partis dont ils abandonnèrent la zone d'activité pour protester et agir sur le terrain de lindépendance individuelle et de la morale. Ils protestèrent avec véhémence. Ef je crois que

(1) Sorel. Op. cit., p. 18.

(2) Mouvement Socialiste, avril 1907, p. 336.

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