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M. Sorel, en entendant leurs cris d’indignation, écouta, surpris et charmé par ces accents nouveaux de probité et d'énergie. |
Ces hommes — telle est du moins mon opinion — eurent d'autant plus d’audace, qu'ils voyaient leurs adversaires affaiblis par leurs égoismes concurrents. C’est bien là ce qui prouve que ce n'étaient pas de simples illuminés, des fous furieux, essayant, si je puis dire, de se distinguer par le bruit du canon là où l’on n’entendait que le bruit du pistolet. C’étaient des gens honnêtes, qui, par raison clairvoyante et légitime habileté, profitèrent des circonstances et furent violents, parce que c'était le seul moyen, sinon de vaincre immédiatement, du moins de se faire craindre un moment, de vivre, de faire école, de faire nombre, et aussi de vaincre peut-être plus tard. Ce fut précisément ce caractère d'honnêleté, d’habileté, qui signala leurs protestations à l'attention de M. Sorel.
« On aurait pu penser, il y a quelques années, écrit M. Sorel, que les temps du marxisme étaient passés, et quil devait prendre rang, comme beaucoup d’autres doctrines philosophiques, dans la nécropole des dieux morts ; seul, un accident historique pouvait lui rendre la vie ; il fallait pour cela que le prolétariat s’organisât avec des intentions nettement révolutionnaires, c’est-à-dire en se tenant complètement en dehors de la bourgeoisie.
« Diverses circonstances conduisirent quelques hommes qui avaient vu de près les manières de procéder des politiciens. à lenter un effort dans ce sens. » Ils ne connaissaient que peu ou mal le marxisme et les « formules dans lesquelles on résumait le marxisme en France leur semblaient inutiles. fausses ou susceptibles d’embrouiller les idées. » (1).
L’âme de tout ce mouvement fut un certain Fernand Pelloutier, pour lequel M. Sorel avait la plus vive admiration et l'affection la plus émue. Pelloutier. distinguait fort bien
(1) Décomposition du marxisme, p. 61.
Lie
la nécessité de « fonder le socialisme actuel sur une absolue séparation des classes et sur l’abandon de toute espérance d’une rénovation politique. ».
Il souffla dans les Bourses du Travail l'instinct révolutionnaire. Voici comment il résumait le programme prolétarien: « poursuivre plus méthodiquement et plus obstinément que jamais l’œuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre réelle une société d’hommes Jibres.-» (1).
Or, « en suivant de près cette organisation du syndicalisme révolutionnaire et adversaire des politiciens, quelques hommes qui avaient longuement réfléchi sur le marxisme s’aperçurent que le nouveau mouvement offrait de singulières analogies avec certaines parties de la doctrine de leur maitre. » (2). EC cette organisation éclairait singulièrement la partie obscure de Marx et lui donnait sa vraie signification. C’est le syndicalisme révolutionnaire qui indiqua bien le sens de la thèse catastrophique de Marx, incompréhensible jusqu’alors.
La nouvelle école, celle de M. Sorel, « rejeta peu à peu toutes les formules qui provenaient soit de l’utopisme, soit du boulangisme : elle purgea ainsi le marxisme traditionnel de toul ce qui n'était pas spécifiquement marxiste. » (3). Et ceci prouve bien les explications que j'ai fournies sur la genèse de l’idée révolutionnaire de M. Sorel. C’est progressivement que notre auteur en est venu à la conception mythique.Il acommencé par purger, comme ille dit lui-même, le marxisme de l’utopisme, et il a adopté ensuite le principe révolutionnaire. Mais il n’a donné à ce principe son cadre mythique et syndicaliste, qu'en étudiant le mouvement syndicaliste spécial éclos à l’occasion de l'Affaire Dreyfus. « L’Affaire Dreyfus, écrit M. Sorel, peut être comparée fort
(1) Décomposition du marxisme, p. 62.
(2) Ibid. p. 62-63.
(3) Op. cit., p. 63.
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bien à une révolution politique, et elle aurait eu pour résultat une complète déformation du socialisme, si l'entrée de beaucoup d’anarchistes dans les syndicats n'avait, à cette époque, orienté ceux-ci dans la voie du syndicalisme révolionnaire el renforcé la notion de lutte de classes. » {1). Le mouvement révolutionnaire, conforme aux rêves de Marx, existe, à l'heure où nous sommes arrivés. C'est de son analyse que va sortir la théorie du mythe.
M. Sorel a dit que beaucoup d’anarchistes, à ce momentlà, étaient entrés dans les syndicats. Ils y étaient entrés à la suite de F. Pelloutier, qui était lui-même un anarchiste. Ecoutez la façon dont ce dernier définit le rôle des militants, tel qu'il le pratiqua, nous affirme M. Sorel « Purs de toute ambition, prodigues de nos forces, prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille, et après avoir rossé la police, bafoué l’armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale, obscure, mais féconde. » { 2). Les anarchistes en question ont quitté la sphère politique, par dégoût moral ; ils sont venus dans les syndicats pour y trouver un appui et des auxiliaires dans la lutte dont ils rêvent pour leur révolution. Mais une fois entrés au syndicat, ils prennent contact avec la vie ouvrière, avec l'intérêt prolétarien. Ils étaient anarchistes par révolte d'ouvriers frottés d’intellectualité et sans travail. Venus au syndicat pour recruter des anarchistes, ils sont englobés par les intérêts professionnels de la classe ouvrière et leur activité anarchique et leur pratique technique se combinent et se fondent. Syndicalistes. ils restent anarchistes en face de l’ordre bourgeois, mais anarchistes, ils deviennent vraiment syndicalistes en face de l'avenir économique ; c’est-à-dire des ouvriers groupés d’une manière autonome, se constituant en classe indépendante, en hommes libres, en vrais producteurs, devinant aussi que c’est dans la rectitude technique, dans la parfaite connais-
(4) Op. cit., p. 66.
(2) Cité par Sorel. Ibid., p. 62, note 1.
sance el conscience professionnelles, que se trouvent les gages de l'avenir, les promesses d’une vie nouvelle, d'une société toute autre que la nôtre, viable et rationnelle, et conforme à leurs aspirations les plus profondes. EE voici que ces anarchistes, redevenus ouvriers, sentent admirablement que ce qu'il faut, cest détruire l’ordre bourgeois économique et l’ordre politique dont leur expérience passée prouve qu'il est à la dévotion du premier. Donc lutte contre la société actuelle ! Lutte, parce que c’est dans la lutte qu'on puise le sentiment de la force, de l’existence intégrale, el, pour tout dire d’un mot, de la personnalité ; lutte encore, parce que c’est un devoir moral de chercher à détruire le mal ; lutte enfin, parce que la lutte développe aussi bien les qualités techniques du vrai producteur que celles du socialiste militant.
M. Sorel était en rapport avec Pelloutier, qui était un homme intelligent, et sachant ce qu'il voulait, pourquoi il le voulail et comment ïil le voulait. Je crois que c’est en analysant ce parfait syndicaliste que M. Sorel a remarqué la force motrice des sentiments et des idées, et a ébauché sa théorie du mythe. Et voyez comme tout a des points de contact. Le mouvement des origines chrétiennes avait lui aussi sa grande figure directrice, comme le mouvement syndicaliste moderne.
Du mouvement syndicaliste révolutionnaire et de son créateur et plus parfait représentant, M. Sorel retient ces deux idées, à savoir : qu'il faut se révolter contre l'Etat et donc contre la politique, et qu'il faut organiser la classe ouvrière au point de vue moral et technique. Sur quoi M. Sorel « inspiré par les faits », observe un de ses amis, homme très remarquable, M. Daniel Halévy les quitte bien vite et retourne « dans son monde intérieur, si riche de pensées véhémentes et lyriques, conçoit l’époque d'un prolétariat animé d’un grand esprit travailleur et guerrier, chassant ru-
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dement ses maîtres indignes, et continuant le travail, » (1.
Et M. Sorel, dans un grand besoin de moralité, se demande s’il n'y aurait pas moyen de faire jouer au syndicalisme un rôle régénérateur. Il suppose la petite armée des syndicalistes en face de l’ordre capitaliste et bourgeois. Elle veut vaincre. Qui dit victoire, dit bataille. Or, les faits eux-mêmes conduisent à cette conception guerrière. La grève est une pratique instinclive de l’ouvrier révolté. Normalement, elle se complique de violences. Les grévistes crient el menacent. Les capitalistes et le Gouvernement lui-même cèdent ou tremblent fout au moins, ce qui prouve, dit M. Sorel, que la mort de la bourgeoisie n’est plus qu'une affaire de temps. Et chaque grève, par l’idée qu'elle aurait pu être la grève définitive et la victoire, engendre la notion de la révolution catastrophique ( 2).
J'ajoute que le ferment anarchiste porté dans les syndicats a largement contribué à la formation de l’idée de la révolulion sociale et de la Grève générale.
Les syndicalistes se représenteront donc sous forme de bataille la lutte engagée contre le capitalisme. Ils arriveront au combat en petit nombre, mais dévoués jusqu aux sacrifices les plus héroïques. Et il est fort possible que M. Sorel les ait, dans son imagination, comparés aux jeunes volontaires de 1793, inexpérimentés mais farouches et résolus à vaincre ou à mourir. Cette comparaison lui avant paru justement heureuse, il a dû la pousser et la creuser. Il à dû être ainsi amené à analyser une de ces guerres de la Convention. « J’ai pu me convaincre, dit-il, par une étude approfondie et personnelle d’une guerre de ce temps... » (3). C'est cette étude qui lui a permis, par les comparaisons, de préciser le mythe de la Grève générale.
Mais quels sont donc les sentiments qui rendaient héroi-
(1) Cité par Henri Massis. Mercure de France, 16 février 1910, p. 620. (2) Réflexions sur la violence, p. 96.
(3) Ibid. p.372.
ques les soldats des guerres de Liberté? Ce n'est certainement pas l’idée de fonder un certain régiment politique, de réaliser une utopie. Entrés dans la balaille, c’est leur sènsibilité surlout qui les domine, les émotions étant souveraïnement motrices. Les raisonnements les touchent peu et s'ils interviennent, c’est dans la mesure où ils aident leur sensibilité et servent de tactique. Ils n’interviennent d'ailleurs qu’assez peu, même chez les chefs, qui — on l’a constaté — n'avaient guère de plan de campagne. Le but était la victoire, et on se ruail vers elle avec une fougue telle, que tous les obstacles cédaient. Et on ne cherchait pas à deviner ce qu’allait réserver le triomphe. Par un admirable instinct, par un sens merveilleux des condilions d'une bonne activilé, ces soldats et ces généraux mettaient leur but dans une vision qui pousse à une action formidable. Cette vision était globale. Elle est particulière à l'histoire héroïque. C’est peutêtre pour ce motif que M. Sorel lui a donné le nom de mythe. Littré donne comme premier sens de ce mot, la définition suivante: « Trait, particularité de la Fable, de l’histoire héroïque ou des temps fabuleux. »
D'ailleurs, dans la Ruine du Monde antique, alors que M. Sorel n'avait pas encore donné sa doctrine du mythe de la Grève générale, nous rencontrons déjà l'intervention des mythes. Mais, quoique le sens de ce mot y soit beaucoup plus large que par la suite, le fond est le même. « Il est impossible, dit M. Sorel dans cet ouvrage, d'exprimer autrement que sous une forme mythique les idées relatives à la patrie », à la tradition, eic:.. (1): Le droit et la science ont pour objet le réel ou du moins « quelque ehose qui soit capable d’être rabattu sur le plan de la vie actuelle. L’homme ne vit pas que dans ce milieu, continue M. Sorel, toute l’œuvre politique a pour objet l'avenir. » Et on ne peut exprimer cette vie idéale, que par des expositions mythiques « au lieu de se laisser tromper par des apparences scienti-
(4) Ruine du Monde Antique, p. 212.