‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 23 sur 29 · PR · texte numérisé non relu

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fiques ou juridiques. » { 1. Renan n’a pas hésité, il a parlé du Sénat romain comme d’un Dieu lointain et caché, et, ainsi, par son langage mythique, non scientifique, il a fait cependant de la vraie science, en ce sens qu'il nous donne bien l’idée qu’on se faisait du Sénat et de sa puissance fabuleuse { 2). Le mythe n'est-il pas déjà ici une vision parfaite de puissances qui semblent transcender l'humanité, et une vision bien humaine puisqu'elle satisfait admirablement notre intelligence ?

Etymologiquement, le mot mythe signifre récit, légende. Mais, même en ce sens, qui est celui de l'irréel, un homme qui connaîl fort bien lhistoire des civilisations avoue qu'une légende peut synthétiser un idéal, constituant un mobile d'action supérieur aux réalités. Et le docteur Gustave Le Bon déclare que c’est le rêve, la légende et l'idéal qui mènent l'histoire { 3). Oui. sans doute. mais il faut s'entendre. Il y a eu des héroïsmes effectifs dans l'histoire. Et parce qu'ils dépassent notre courage moyen, parce qu'ils nous paraissent au-dessus de nos forces, nous les plaçons, avec hypocrisie, lâcheté et ingratiltude, dans la catégorie des légendes. Ainsi, nolre imagination, pour son plaisir, les amplifie encore, et alors le mythe seul, si on cherche à se les représenter, peut en rendre compte.

Ces héroïsmes se produisirent surtout dans les combats, nous l’avons vu, en sorte que c’est en nous représentant la Grève générale sous le jour d'une lutte et d’une victoire à remporter, que nous en prenons une conception héroïque, mythique, el que nous nous rendons nous-mêmes plus capables d’héroïsme réel.

Voilà pourquoi j'estime que M. Georges Dumesnil, dans un article (4) qu'il a publié sur M. Sorel, se trompe en di-

() Ruine du Monde Antique, p. 218, note 1.

(2) Ibid, p: 214.

(3) G. Le Bon. Op. cit., p. 10.

(4) L'Amitié de France, février-mars-avril 1912,

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sant que toute espérance est un mythe, et que le fiancé voit le jour de la demande en mariage comme une bataille

à gagner. Pour ma part, je doute d’abord que Ile fiancé se 8 Ï ]

; représente la visite aux parents de la jeune fille comme une balaille. C’est plutôt un marché à conclure habilement. EE à supposer ensuile que ce soit un combal à gagner, je ne vois nullement l'héroisme que le jeune homme emploiera à vaincre. Quel est donc Ia grandeur d'âme qui est nécessaire pour solliciter la main d'une personne que lon aime ? L'héroïsme, nous le trouvons ailleurs, chez ces énergiques américains, par exemple, qui traitent la vie et les affaires comme des ennemis, € qui considèrent la richesse comme la victoire. Ils ont vraiment le (vpe guerrier, et on leur donne souvent le nom de capitaines d'industrie.

A l'heure actuelle, il v à quelques beaux exemples :d'héroïsme, Rappelons-nous la calastrophe du ‘Titanic et la conduite de certains passagers. Rappelons-nous le suicide du général Nogi el de sa femme. Rappelons-nous enfin plusieurs épisodes de la guerre de ‘la Furquie ét des Etats Balkaniques coalisés el nous verrons que l’héroïsme consiste à poursuivre un bul, non pas en oubliant Ia mort, mais au mépris de la mort. C’est voir la mort de si près, qu'elle n’effraye même plus. Elle devient familière. « Xénophon, nous dit M. Sorel, avait vu la mort de près ; il savail à quelles hauteurs s'élève l'âme, lorsque l'homme court volontairement s'exposer au danger. » { 1). Connaître la valeur de la vie et être cependant prèt à l’abandonner, voilà le courage sublime. Ce fut celui des Grecs primitifs { 2). Etre héroïque, c’est avoir vaincu la peur du trépas, par une exaltation de sentiment qui porte les yeux au-delà de ce phénomène individuel, c'est, par un sens très noble de l’individualité, consentir à supprimer son individu, c'est encore, par une conscience de l’effort que l’on accomplit, tuer le désir de

(1) Procès de Socrate, p. 257.

(2) Ibid. p. 218, note.

l'infini du temps, comme si le sentiment moral de ce qu'on fait dilatait ce besoin d’infini, non pas en avant sur léchelle du temps, mais en large et dans le présent, et permettait ainsi sa satisfaction, nonobstant la mort elle-même.

On voit donc, je l'espère, tout ce que le mythe contient de: grand el de beau. Nous en sommes arrivés au moment où M. Sorel a découvert son mythe révolutionnaire sous le jour d'une image guerrière. C’est en approfondissant l’état d'âme des soldats héroïques, qu'il se représente celui du syndicaliste. La Grève générale, c'est la grande victoire.

Mais il me semble que M. Sorel était bien préparé, par ses connaissances passées, à découvrir ces analogies de la Grève générale et des Guerres de Liberté.

Consultons en effet le Procès de Socrate, et nous verrons que létude de la société grecque au temps de Socrate avait préparé fortement M. Sorel à l'élaboration de son mythe de la Grève générale.

Les comparaisons établies, par exemple, entre les sentiments du syndicaliste militant, qui a comme objectif la Grève générale, et ceux des soldats des Guerres de Liberté, trouvaient de lointaines racines dans la pensée de M. Sorel.

Notre auteur, en effet, au cours de ses études sur la société hellénique, constate que Périclès et tous les novateurs et tous les tyrans ioniens étaient les amis de la Perse. Ils élaient pénétrés de l’idée que la guerre médique était une folie bien inutile. Ne valait-il pas mieux s'enrichir, embellir la cité, développer le bien-être dans toutes les classes ? Ces hommes n'étaient pas belliqueux. » { 1). M. Sorel constate à ce propos la force démoralisante du pacifisme. Et il cite — en l’approuvant — cette magnifique page de Proudhon qui glorifie la guerre: « L’épopée est l'idéal populaire, hors duquel.il n'existe pour un peuple ni inspiration, ni chants nalionaux, ni drame, ni éloquence, ni art... Sentez-vous maintenant combien la guerre est essentielle à notre nature, en

(1) Procès de Socrate, p. 157-158.

songeant que, sans elle, non Seulement l'homme n'eut rien conçu de la religion el de la justice, mais serail encore privé de Ia faculté esthétique, et n'aurait pu produire, goûter le sublime et le beau? » De cette page, et principalement des faits de Phistoire, M. Sorel tire cette conclusion capitale:

Il est impossible de comprendre les conslilutions antiques sans les rapprocher des institutions militaires. » {1}. Cette idée, nous la retrouvons dans les Réflexions sur la Violence. « I faut toujours, écrit M. Sorel, quand on étudie l’économie moderne, avoir présent à Pespril ce rapprochement du {vpe capitaliste et du type guerrier. » (2). Les constitutions antiques, la grande entreprise capitaliste, cadrent assez bien avec la conceplion du sublime et les sentiments héroïques. Et la Grève générale réclame, elle aussi, une effort magnifique, Quoi d'étonnant dès lors à ce que M. Sorel ail conçu l’organisalion, du prolélarial comme une organisation quasimilitaire ?

Poursuivons. « Les Athéniens du vieux temps, continue M. Sorel, sont forl supérieurs à notre bourgeoisie envieuse, ignorante et gourmande: le type du Jacobin n'existe pas chez eux. Les citoyens ne sont pas des marchands, demandant la garantie de leurs échanges, la protection de leur indusirie, sollicitant des faveurs gouvernementales. Ce sont des soldats dont l'existence est liée à celle de la Cité. » (3). Dans ces conditions « Aristophane avait-il lort de regretter le relâchement de la discipline d'Athènes, quelques années avant la ruine d'Athènes ? Qu'un Anglais lui en fasse le reproche, cela se comprend, car ces gens, par principe, sont hostiles à l'esprit militaire. Nous autres, Français, nous savons malheureusement à quoi mènent les belles théories sentimentales, contre les prétoriens et le caporalisme. »

(1) Réflexions sur la violence, p. 114.

(2) Procès de Socrate, p. 172.

(3) Ibid. p. 45.

Et M. Sorel conclut : « Le poète, en chantant en des vers magnifiques la gloire des ancêtres, et en rappelant l’héroiïsme du temps passé, accomplissait une mission grande et sain- CRC OR

Dans toul ceci, ne voit-on pas l'aurore de la théorie du sublime, et la conception guerrière de la Grève générale ?

Le Procès de Socrate, où nous cherchons en ce moment l'origine des idées actuelles de M. Sorel, a été conçu en lisant un livre que M. Fouillée publia sur Socrate. Sentant que M. Fouillée avait émis quelques idées fausses sur un sujet aussi important, M. Sorel reprit l’étude minutieuse du maître de Platon et de Xénophon. Amené à examiner de près les constilutions antiques, il y vit comme principal ressort l'âme guerrière du citoyen. Aussi bien, M. Sorel était-il déjà sous l'influence de Proudhon. Aimant Proudhon pour sa morale rude et entière, sachant que le livre de celui-ci: + La Guerre et la Paix », où la guerre était glorifiée, comme on sait,, étonna et stupéfia les contemporains, M. Sorel se paya peut-être le malin plaisir de prouver, par l'étude d'une sociélé antique, que ce livre, en apparence barbare, était de la plus haute moralité et de la plus humaine réalisation. D'ailleurs, en 1889, la France se souvenait encore des provinces prises par les Allemands en 1871, et en souffrait, comme un guerrier dont la jambe a été amputée, souffre encore dans la jambe qu'il n'a plus. M. Sorel s’en souvenait aussi. Ecoutez-le: « Nous autres, Français, nous savons malheureusement à quoi mènent les belles théories sentimentales contre les prétoriens et le caporalisme. » (2). Et ne vous semble-t-il pas que M. Sorel, par la perte de l’Alsace, s’est senti atteint dans une portion de sa patrie, et j'allais dire, comme dans une porlion de sa personne, tant il est vrai que

() Op. cit., p. 44. Et c'est pourquoi M. Sorel préfère Eschyle à Euripide, Corneille à Racine et voit dans Hernani la « perle de notre théâtre contem-

porain ». [bid., p. 48.

(2) Op. cit., p.12.

le patriotisme consiste dans l'identification mystérieuse de noire personne et du territoire ?

Outre cette assimilation de la morale et de la guerre, de la guerre et de la Grève générale, nous trouvons d’autres idées actuelles de M. Sorel, qui prennent leur source dans le Procès de Socrate.

EC c’est notamment l'importance éthique du travail que M.’ Sorel reprochait à Socrate de n'avoir pas bien aperçue (1), et qui occupe une si grande place dans le mythe sorellien, nous l’avons déjà vu.

C’est encore la négation de la hiérarchie et l’apothéose de Pindividualisme. Aristote proclamait le droit de commander en faveur du génie (2), mais « ce privilège, réservé par le philosophe au génie, sera bientôt revendiqué par le talent, et le principe oligarchique est posé » (3) ; Cette doctrine est mauvaise. Comment distinguer le génie du talent au point de vue d’Aristote ? Le Stagirite ne fait pas cette distinction. Et, en effet, comment la faire? Distinguera-t-on le génie du talent par le rôle qu'ils jouent respectivement ? C'est impossible, car il faut précisément faire la distinction avant d'attribuer le rôle à jouer. M. Sorel, pour éviter l'extension abusive du génie au talent, et du vrai talent au faux talent, pour éviter, en un mot, le mandarinisme et l’arbitraire, ne reconnaît pas le droit de commander aux savants. « Le génie et le talent, dit-il, ont surtout des devoirs à remplir. Il ne leur est pas permis de se croiser les bras... ils sont nés pour l’action et ils doivent agir. » (4). C’est l’individualisme foncier. Le génie n’a pas à donner des ordres, il doit agir comme s’il élait commandé lui-même, et il est commandé par la morale, De là l’action individuelle, pleine, héroïque. On voit maintenant que, dans le prolétariat révolutionnaire, les génies ont leur emploi: faire la besogne commune, mais

(DrOproit. p.197 (2) Ibid., p. 199.

(3) Op. cit., p. 199.

(4 Ibid, p. 199.

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la faire mieux, commander en donnant l'exemple, cest le seul commandement qu'on puisse donner à des hommes libres, et que puisse donner un homme qui respecte sa propre dignité et celle des autres. Agir, c’est vivre, répète M. Sorel avec Socrate. Mais c'est par laction qu'il faut commencer. Qu'elle soit le principe de toutes choses ! Qu'ou ne la subordonne pas à une discussion de principes, car alors on risquerait de vouloir agir en faisant agir les autres, au lieu d'agir soi-même.

Cette négation du droit de commander que peuvent invoquer le génie et le talent, M. Sorel la maintiendra toujours, et lui donnera des raisons nouvelles. Dans la Ruine du Monde antique, il écrira: « Les inventions sont comme des créations de la nature qui paraissent quand les conditions sont favorables, quand les matériaux sont prêts, quand les besoins se sont fait sentir ». Et il ajoute : + Si donc la technique prend ce caractère de développement général. anonyme, inconscient, si ses progrès ressemblent à ceux d'une plante, que devient l’ancienne conception de linvention divine ? C’élail pour une société ayant une économie rudimentaire el une mécanique mystérieuse, que l’ancienne idéologie avait été constituée, s’il ne reste plus rien de cette vieille économie de celte technologie préscientifique, que devient donc la doctrine du talent? Ainsi se constitue une conception tout à fait nouvelle de légalité, qui. n'a aucun rapport avec celle des philosophes et qui est, tout entière, issue de l’ordre mécanique contemporain. Plus de génie, sortant des règles communes, tout le monde dépend de la machine, et chacun prend le poste qui convient au service de: l’ateNér 2» (1);

Poussez donc lanalogie de l'atelier el de la grève, du trarail technique et de l’œuvre révolutionnaire, et vous verrez que, sans le point de vue de la morale, les hommes de génie ou de talent n’ont aucun droit de commander.

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Et M. Sorel désire que l’homme exceptionnel, par ses capacités intellectuelles, s’il est un parfait syndicaliste, loin de vouloir considérer ses compagnons de lutte comme des mains supplémentaires lui appartenant, fasse abstraction de ses voisins, agisse comme s'il était seul et comme si la victoire dépendait de sa seule initiative et de sa seule activité.

E! c'est ainsi, semble-t-il, que la chose est comprise par les syndicalistes les plus notoires. M. Griffuelhes notamment écrit: « La Révolution, quel que soit son stimulant, ne saurait être acceptée par tous. Une minorité que nos efforts incessants de propagande et d'action tendent à grossir, suscitera le mouvement révolutionnaire dont Ia nécessité appa- LAlteadehAaCUu Dans lapensée)de-ce militant, il semble bien que cette minorité suscitera Ia révolution, en ce sens qu'elle la commencera et que son exemple poussera à la continuation. Je crois donc que M. Mermeix a mal interprété ces paroles de Griffuelhes, et qu'il a tort de croire que le syndicalisme, en s'adressant à une minorité, est, en principe, une doctrine quelque peu aristocratique et nietzschéenne ( 1. La minorité en question cherche bien à imposer la Révolution, mais elle cherche à l’imposer à la classe capitaliste, à la classe ennemie, qu’il ne s’agit pas de gouverner, mais de vaincre, et qui, une fois vaincue, n’existera plus.

Il y a encore autre chose dans le Procès de Socrale, qui ‘s'adapte fort bien au mythe de la Grève générale.

M. Sorel remarque que Socrate et Proudhon ne semblent pas avoir cru à l’immortalité de l'âme. Leur seul désir était de se « survivre dans la gloire » (2). Et c’est aussi le seul désir des héros antiques. Renan a d’ailleurs fait lui aussi cette constatation. Il a dit que la gloire était la seule chose qui peut pousser un. soldat à la mort. Je crois que M. Sorel partage les sentiments de Socrate et de Proudhon, dont il cite ces belles paroles: « Si tu viens aujourd'hui, dit

(1) Mermeix. Le Syndicalisme contre le Socialisme.

{2) Procès de Socrate, p. 266-268.

Proudhon à la mort, je suis prêt », j'ai fait mon devoir le plus possible, « si tu ne viens que demain, je serai encore mieux préparé, j'aurai fait davantage, elec... » (1

II me semble cependant que la Nr de Marc-Aurèle est plus exacte, qui ne voit dans la gloire qu'une illusion de courte durée. Et, à ce point de vue, la lecture des Pensées. est d’une vérité désespérante. Elle rapproche l'âme de ces illusions plus aléatoires encore que la gloire, mais plus humaines, plus consolatrices et plus fortifiantes. je veux dire de la croyance à l’immortalité individuelle de Fâme que nous enseignent les religions chrétiennes. Et il nest pas impossible que M. Sorel se soit rendu compte de ce phénomène et qu'il ait fini par douter de la gratitude des postérités. En tous cas, il porte ailleurs ses désirs et il fait cel aveu: « L'homme. dont l’activité est entièrement consacrée à la réflexion, écrit-il, a grand besoin qu'une telle femme (douce, intelligente et fidèle), lui tende une main secourable, l'amour d'une fidèle compagne est la seule récompense qu'il juge digne du travail intellectuel, il veut que celle qui fut lPassociée des lemps malheureux puisse être un jour glorieuse de sa réputation. » (2).

Quoiqu'il en soit, aux heures de réflexion et d'imagination. aux heures où le cœur se tail, le penseur chez M. Sorel :a pu aspirer à la gloire et la souhaiter. Et c’est elle précisément qu'il donne comme récompense aux syndicalistes qui luttent; mais cette gloire, récompense souverainement imprécise, est elle-même un mythe qui s'adapte à notre désir pour le fortifier. Et si l’on va au fond des choses, si l’on précise bien la morale de M. Sorel, on verra que ce qu'il promet au syndicaliste imilitant, comme laurier suprême, c'est surtout Ia paix morale, la classique et exquise satisfaction du devoir accompli.

(1) Op. cit., p. 268.

(2) Indépendance, décembre 1911, p. 238. Voir aussi : Dédicace des Réflexions sur la violence, 3° éd.

Toutes ces idées : étroite connexion du type guerrier et du lype moral, négation du droit de commander que peuvent invoquer le génie et le talent, gloire considérée comme unique récompense, n'ont pas éveillé sans doute la théorie mythique de la Grève générale, mais l’ont complétée. Le mythe, image motrice, est chose banale aussi, si l’on veut, mais, ce qui est original, c’est d'y avoir incrusté, de facon logique et parfaite, toutes ces idées. (1).

Lorsque M. Sorel eut découvert son mythe de la Grève générale, il l’encadra dans des opinions déjà anciennes el qui lui étaient chères, mais il lappuya aussi sur des données de la philosophie de M. Bergson. Nous avons, dans l’exposé du mythe de la Grève générale, longuement parlé du bergsonisme, et indiqué le jour dont il éclairait les théories de Sorel. Nous n’y reviendrons pas. Rappelons seulement que le mythe de la Grève générale apparaît comme un moven de connaissance parfaile, qu’il est le reflet même de la vie profonde, et qu'il est aussi une réalité commencée, si la via es, mouvement et si le mouvement est un tout indivisible et continu. Au sujet de M. Bergson et de M. Sorel, M. Georges Dumesnil écrit: « Quant à la philosophie de Bergson, je ne considère pas le moins du monde que la doctrine sociale de M. Georges Sorel en soit un prolongement, il l’a bien composée tout seul. Il a plutôt adopté la philosophie de Bergson parce qu'elle faisait son affaire. Elle permet, au moins jusqu'ici, de dire tout ce qu'on veut et elle justifie particulièrement les impulsivités qui vont sans savoir où ; elle se présente essentiellement comme une théorie adroite

(1) I y a dans le Procès de Socrate une phrase où l’on pourrait voir l'origine du mythe. « Pour le peuple, écrit M. Sorel, Socrate résumait toute la nouvelle éducation ; le peuple à besoin d’un symbole pour fixer ses idées ». Procès, p. 239. Mais ce serait une erreur que de voir là les premiers linéaments de la théorie du mythe, Le symbole ici se rapporte au passé et a surtout une valeur explicative. Le mythe de la grève générale se rapporte plutôt

à l’avenir et possède surtout une valeur motrice.

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de l'agitation. M. Georges Sorel l’a confisquée, loin d'en dépendre. » (1). LE

M. Sorel ne doit rien à M. Bergson. Il convient de s'entendre, toutefois. Il ne lui doit rien, quant au fond, c'est cerain, mais il est fort possible que l'esprit général de la phi« losophie bergsonienne correspondant aux tendances de M. Sorel,. ce dernier, frappé des analogies, ait utilisé la philosophic de Bergson, pour établir des comparaisons et trouver à son mythe des aspects nouveaux. C'est assez dans la méthode de notre auteur. Et il est très vrai que le même espril préside à l'œuvre de M. Bergson et à celle de M. Sorel. Les deux penseurs sont avant tout des créateurs et leurs systèmes sont subordonnés au souci de l'invention.

Nous avons jusqu'ici indiqué comment et par quoi M. So: rel avail été préparé à la découverte de sa théorie mythique. De cette théorie, nous avons exposé les causes immédia- Les. Nous avons aussi précisé les idées qu'avait déjà sur bien des questions M. Sorel et qu'il a fait contenir dans sa théo« rie. On peut, si lon veut, y voir les causes lointaines de la conception mythique. Nous voudrions enfin, el au risque de glisser dans des généralisations hasardeuses, indiquer quelques tendances générales du caractère ou de l'esprit de M. Sorel, lendances sur lesquelles il a appliqué sa théorie faisant prendre à celle-zi la forme et comme la direction de celles-là.

IT. Et, d’abord, M. Sorel est pessimiste et son mythe de la Grève générale implique le pessimisme.

En effet, de deux choses l’une: ou tout est bien de ce qui existe, et nous n'avons quà nous croiser les bras, tout changement nous paraissant inutile et funeste, ou bien tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme le prétendait Pangloss, et nous nous efforcons de hâter l’évolution, d'abréger la gestation de l'avenir suivant l'expression de K. Marx.

(4) L'Amitié de France, février, mars, avril 1912, p. 17.

Remarquons, avant d'aller plus loin, que la question du pessimisme n’esl pas une question scientifique, où une solulion objective puisse être donnée. M. Sorel a fort bien dit qu’elle est « une métaphysique des mœurs, bien plutôt qu'une théorie du monde. » (1). Et cependant on en peut tirer des conclusions très importantes au point de vue pragmatique, Brunetière a écrit là-dessus quelques pages remarquables. C’est en supposant la vie mauvaise, dit-il, « que nous ne saurions avoir en tout temps, en tout lieu, de préoc+ cupalion plus urgente, ni proposer de plus noble but à nos efforis, que de laméliorer, de la perfectionner sans cesse, que de diminuer la somme de maux qui la déshonorent, et que de compenser par une équitable distribution de la jusice, ce que l'inégalité naturelle a de moins douloureux peutêlre encore pour la sensibilité, que de monstrueux pour l'intelligence”/5(2).

Je n'ai pas à rechercher ici les causes du pessimisme, Ce qu'il y a de certain, €’est que M. Sorel est pessimiste et d'une facon profonde. Je veux dire par Ià que, comme tous les grands attristés, comme Vigny el Schopenhauer. pour citer les plus sincères, il a, me semble-t-il, une teinte de misanthropie. [1 nous dit bien que sa conception du pessimisme conclut à lirresponsabilité des personnes quant au malheur social ; mais il ne peut s'empêcher, lorsqu'il reste sur le terrain de la vie, d'écrire des phrases dans le genre de cellè-ei : « Après le plaisir d’être apprécié par les gens intelligents, il n’en est pas de plus grand, que celui de n'être pas compris des brouillons, » (3). Proudhon, à qui M. Sorel ressemble «comme un frère »., disait franchement : « J’aime mes semblables, et pourtant ils me lassent et m'en-

(1) Réflexions sur la violence, p. 17.

(2) Brunetière. Evolution de la Poésie Lyrique en France au XIX® siècle. Tome IT, p. 22.

(3) Réflexions sur la violence, p. 31.

nulent. » (1). De là, des paroles amères el sarcastiques dans la bouche des grands pessimistes. On dirait qu’ils ne peuvent même plus pleurer, tant ils l'ont fait déjà. On ne trouve plus chez eux qu'un rire amer de découragement, et quelquefois le vertige de ce Satan qui, en mesurant la profondeur des abîmes, y tomba et voulut entraîner dans sa chute l’ange Eloa. Telle est, jusques à un certain point, à mon sens, la conséquence du pessimisme chez les égoistes et les hommes d'élite. Chez l’homme du peuple, c'est un sentiment de faiblesse qui le pousse à s'unir aux autres hommes, et qui les force tous, suivant la belle image de Brunetière, à se serrer en troupeau pour affronter l'orage.

M. Sorel est pessimiste, et, d’après lui, le vrai pessimisme se compose d'abord de la connaissance des obstacles qui s'opposent à la réalisation de nos imaginations ; ensuite, en face de ces obstacles, du sentiment de notre faiblesse, qui nous donne une haute idée de ces barrières, nous empêche de voir, dans telles ou telles personnes, la cause du malheur social, et nous rend pitoyables à l'égard des hommes et ne nous fait croire à La disparition de ces obstacles que grâce à une immense catastrophe, enfin d'une marche vers la délivrance, qui est la résultante des deux premiers éléments constitutifs, et qui n’est, en réalité, que cet effort vers le mieux, dont parlait tout à l'heure Brunetière. M. Sorel ajoute que la doctrine chrétienne de la Résurrection et du Jugement dernier ont suscilé des héroïismes et on fait progresser celte marche vers la délivrance. Maïs ici, une remarque s'impose. Cette expression, marche vers la délivrance, M. Sorel ne l'aurait pas employée, je crois, avant la découverte de sa théorie mythique, pour caractériser son pessimisme. Il ne l’a employée qu'après. Le mythe de la grève évoque, en effet, l’image de la masse prolétarienne qui, serrée et la tête haute, s’avance vers le jour libérateur de

(1) Cité par Faguet. Politiques et moralistes du XIX:° siècle. Article sur Proudhon.

la Révolution. C’est bien là la marche à la délivrance. M. Sorel a laissé à son pessimisme sa forme primitive, mais il lui a donné une formule bien apparentée à son mythe syndicaliste.

Voilà donc le pessimisme de M. Sorel. Le pessimisme nes’'impose pas. Ilesten vous ouil n’y est pas. Il présente de grands avantages. M. Sorel dit avec raison que, sans lui, rien de grand ne s’est fait dans le monde. Les religions, qui ont en général réalisé de grands progrès, sont à base de pessimisme (1). Considérez la vie moderne. On yest optimiste, parce que les Jésuites, explique M. Sorel, pères réels de nos Universités, étaient optimistes pour combattre le protestantisme qui reposait sur une conception péjorative du monde, et aussi parce que le progrès matériel donne l'illusion du progrès indéfini. Et on aboutit ainsi en politique à un pleutre libéralisme ou à un réiormisme hypocrite, ou à une tyrannie sanglante comme la Terreur, quand un tempérament exalté précipite à la réalisation immédiate d’un nouvel âge d’or (2). Jusqu'ici, on peut être de l’avis de M. Sorel Mais où il me semble qu'il tire un peu trop le drap à lui, c'est lorsque, voulant

() À propos du pessimisme de M. Sorel, je crois qu'il convient de signaler l'influence de Hartmann sur l’auteur des Réflexions sur la violence. Cette idée que le pessimisme est à la base des religions est de Hartmann. M. Sorel, en 1905, dans le Système-historique de Renan, p.60, nous l’indique lui-même. La Philosophie de l’Inconscient de Hartmann fut traduite en français en 1877 et eut beaucoup de succès. M. Sorel dut la lire certainement. L'idée en question était contenue, en 1899, dans le Procès de Socrate et M. Sorel reproduit cette pensée sans dire qu’elle est de Hartmann. Procès, p. 277. « Tout grand mouvement religieux à pour base une conception pessimiste de la vie ». Pourquoi cet oubli? {On sait qu'il arrive très souvent, écrit M. Sorel, aux auteurs d’oublier de citer celui de leurs prédécesseurs qui a le plus agi sur eux, Cette sorte d’ingratitude est presque une loi de l'Histoire littéraire.» Système Hist. de Renan, p. 230. Il y a une autre explication. C’est qu’une idée que nous tenons pour vraie, retient toute notre attention au moins au début, indépendamment de celui qui l'émet. Une idée que nous tenons pour fausse nous

procure la savante occasion de critiquer celui qui l’a émise. (2) Réflexions sur la violence, p. 15-17.

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intellectualiser son pessimisme, il nous déclare que le pessimiste « regarde les conditions sociales comme formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut subir la nécessité, telle qu’elle est donnée en bloc, et qui ne saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout enlier. » (1). Ici, ils se rapproche, comme malgré lui, des ulopistes, des intellectuels et de rationalistes.

Quoiqu'il en. soit, on vient de voir comment le pessimisme de M. Sorel s’adaptait parfaitement à sa théorie du mythe, et aussi comment M. Sorel a parfaitement adapté sa théorie du mythe à son pessimisme.

C’est non seulement le pessimisme de M. Sorel, mais encore sa méthode historique elle-même qui l’amenèrent au mythe de la Grève générale. On le verra quand nous aurons indiqué cette méthode, qui est-le matérialisme historique. Quelle en est la définition ? « L'application du matérialisme, dit Ed. Bernstein, dans l'interprétation de l’histoire, signifie donc, en premier lieu, l'affirmation de la nécessité de toutes les phases et évolulions historiques passées et à venir. La question, pour le matérialiste, est uniquement de quelle façon se manifeste, dans l’histoire de l'humanité, cette nécessité ? quel élément ou quels facteurs moteurs y sont décisifs? quelle esl la relation réciproque de ces divers facteurs, et quel est le rôle qui incombe, dans l’histoire, à la nature, à l’économie, aux institutions juridiques et aux idées ? » (2).

Dans un sens beaucoup plus reslreint, très en vogue, le matérialisme historique consiste à rechercher les origines causales d’une époque, de sa morale, de son idéologie, de sa politique dans son existence sociale, c’est-à-dire dans son état technologique.

A mon sens, le matérialisme historique de M. Sorel est bien particulier.. Nous allons essayer de le préciser.

« On peut, dit M. Sorel, adopter deux attitudes en présence

(1) Op. cit., p. 18.

(2) Bernstein. Socialisme théorique et Socialdémocratie pratique, p, 8.

des coupes que toute étude historique suppose faites sur le cours du temps. » (1). L’une consiste à voir dans tels ou tels individus, dans tels ou tels idiotismes, la cause première des événements. On cherchera, par exemple, à expliquer le christianisme, par le charme de Jésus, comme le tenta Renan. C’est la méthode psychologique ; on en voit le danger et l'arbitraire, car la cause initiale est souvent contestable. L'autre, consiste à voir la cause des événements dans le groupe des sentiments qui animèrent les masses, les sentiments élant considérés comme des faits. Ces la méthode scientifique et il est certain par exemple que la croyance aux stigmates de Saint François, en admettant que ces stigmates n'aient pas existé, a exercé une grande influence sur l’histoire du Moyen-Age (2). Ce n’est pas le charme de Jésus, ce ne sont pas les stigmales du patriarche séraphique qui ont exercé une aclion, mais bien la croyance des masses à ce charme et à ces stigmales. D’après une méthode scientifique, qui est celle de M. Sorel, « il faul chercher comment se groupent les sentiments qui dominent dans les masses ; les raisonnements que peuvent faire les moralistes sur les motifs des actions accomplies par les hommes de premier plan, et les analyses psychologiques des caractères sont donc fort secondaires où même tout à fait négligeables. » (3). C’est que lhistoiien, en effet, n'a pas à juger mais à « comprendre ce qu'il y a de moins individuel dans les événements » (4), et à étudier, suivant l’expression de K. Marx, les tendances qui se manifestent avec une nécessité de fer.

Plus tard, toutefois, M. Sorel sera moins catégorique. Il résumera d’abord les deux méthodes. Les uns étudient les grands hommes, parce qu'ils seraient la représentation clai-

(1) Système Historique de Renan, p. 1.

(2) Procès de Socrate, p. 121.

(3) Réflexions sur la violence, p. 61.

4 IHAdd p. 63.

re des époques et des choses, ces grands hommes étant déterminés par le milieu. Les autres étudient seulement les masses, prétendant que le rôle des hommes de génie esl trop original et trop transcendant, pour pénétrer les masses sans s’y altérer au point de n'être plus lui-même. « La vérité, concluera ensuite M. Sorel, est évidemment entre ces deux opinions extrêmes. » {1,. Mais ceux qui adoptent la seconde, ajoute-t-il en faisant encore une restriction, obtiennenl des conclusions plus prudentes, parce qu'il y a, en effel, un grand écart entre la conscience réelle d’un groupe el la conscience théorique de ce groupe, incarnée dans les grands hommes.

Cettc méthode scientifique a donc pour but de s'attacher principalement, non pas aux résultats de la vie, car le mot résultat implique une idée de succès à obtenir, mais pour parler exactement, aux sentiments globaux et réels dont on peut dire qu'ils sont la plus incontestable réalité, parce qu'ils se traduisent par des manifestations extérieures, par des faits, par des institutions. Ainsi, il est aisé de voir dans cette méthode le prolongement d'une tendance morale de M. Sorel. Notre auteur écrit en effet qu'il faut se juger d’après ses actes, car, de cette manière, l'appréciation tombe sur lä portée sociale, objective et quantitative de nos actes, et non pas d’après ses sentiments, car l'appréciation ne présente alors que des différences qualitatives 2). Donc arrière l’introspection. Les examens de conscience, écrit Sorel, constituent certainement une mauvaise discipline, parce qu'ils conduisent à ne plus distinguer dans la vie ce qui est vraiment important de ce qui est accessoire. » (3). Si Socrate a exercé une grande action et une influence sociale considérable, c’est peut-être qu'« il ne réfléchissait guère sur son étal intérieur, étant tout entier absorbé par l’enthou-

(1) Indépendance, mai 1912, p. 218.

(2) Mouvement Socialiste, juin 1907, p. 511. (3) Ibid. p. s11.

siasme doctrinal. » (1). Et c’est pour le motif contraire que Marc-Aurèle n’a pas réussi à introduire sa morale dans la vie des hommes. Il se claquemurait dans son propre miroir. Le livre des Pensées est admirable, dit M. Sorel. + mais nous le trouvons cruel et pénible parce que l’analyse psychologique est si parfaite, que toute cette crise morale se répercute dans l’âme du lecteur. » (2). À vrai dire, suivant M. Sorel. l'examen de conscience ne sert nullement la morale, parce qu'il est comme un temps darrêt. L'action, au contraire, se reflète chez l'individu, en satisfaction morale, ou en mécontentement moral, ce qui est déjà, directement dans le cas de la satisfaction, et indirectement dans le cas du mécontentement, un moteur d'activité nouvelle. Le véritable examen de conscience n’est pas celui que nous faisons, mais celui que nos actes font immédialement pour nous. et dont ils nous présentent le résultat d’un seul coup, par la joie intime ou le remords.

M. Sorel exige que notre âme se traduise en actes, aussi bien parce que l’action est le baromètre de notre moralité, que parce qu’elle est la seule chose socialement utile. M. Sorel, comme le voulait Nietzsche, subordonne l’histoire à la vie, mais il subordonne la vie à la morale. C’est pour ce motif que l’action lui apparaît comme le but unique et suprême de lPexistence humaine, et que, dans lhistoire, il ne veut voir que les actions et non les intentions, les groupes et les masses, plutôt que les individus. On voit que sa méthode scientifique, en histoire, découle de son éthique. Et c’est ce qui va nous permettre d'indiquer maintenant les liens étroits qui existent entre cette méthode et le mythe de la Grève générale.

Déjà, en 1889, dans son premier ouvrage le Procès de Socrate, M. Sorel était en possession de sa méthode historique. Ne nous disait-il pas: « En admettant que ce fut une

(1) Procès de Socrate, p. 299.

(2) Op. cit., p. 298.

fraude complète, il n’en serait pas moins vrai que la croyance aux stigmates du patriarche séraphique (Saint François d'Assise), a eu une influence considérable dans l’histoire du Moyen-Age. Ce qui intéresse le philosophe, c’est l’idée que se faisaient de la chose les contemporains. » (1). De même, ce qui nous intéresse, suivant M. Sorel, ce n’est pas lhystérie de Mahomet, qui est problématique, mais la croyance à l'inspiration de Mahomet.

Or, M. Sorel $e tue À nous le répéter, ce n’est pas la Grève générale qui est un problème important, c'est la croyance à cette grève, la foi à cette vision ?

EC pourquoi est-ce seulement cette vision commune au prolétarial, le mythe, pour employer l’expression exacte, qui a seule une valeur réelle? Parce que cette vision, ce mythe, sont des réalités incontestables en ce sens qu'ils sont répandus dans Ja masse du prolétariat, el que ce sont ces réalités qui oni une valeur causale, socialement et économiquement, individuellement et moralement. D'ailleurs, ce qui donne du prix au mythe, c’est sa force motrice. Il n’a de valeur que dans la mesure où il se traduit en actions. Tout ce que nous avons déjà dit du mythe nous dispensera d'insister sur ce point, qui ne peut faire aucun doute.

Pour nous résumer, disons que M. Sorel avait une méthode historique destinée, par delà les lumières brillantes et isolées du passé, par-delà les hommes de génie, à découvrir les grands mouvements collectifs de sentiments, d'idées, et d'actions, qui constiluèrent des points de départ pour les développements, et des bases pour les instilutions. Le mythe de la Grève générale lui est apparu comme une de ces forces générales et obscures. Mais cette méthode historique tout aussi bien que la doctrine du mythe elle-même, sont les conséquences logiques d’une certaine éthique, nous lavons indiqué. Elles sont peut-être aussi les conséquences, qu'on me permette de le dire, d’un caractère. Il m'arrive parfois

(1) Procès de Socrate, p.121.

de me représenter M. Sorel comme un homme, épris passionnément de moralité, qui fait appel, pour propager la pratique du sublime, à des choses incertaines, teHe que la gloire, par exemple, qui, dans un grand besoin de justice, nie l’in- Îluence durable du talent et du génie sur les masses, nie par là même, et sans peine, l'utilité de son propre talent, et ne voit de la valeur et de l'importance que dans les masses anonymes. Celle attitude révèle beaucoup d'imagination, un effort pour s'illusionner et se consoler soi-même, et trahit le stoïcisme le plus magnifique et le plus amer que je

connaisse.

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