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elle-même n’a aucune prise. Or, aujourd’hui, et je dirai tout à l'heure pourquoi, la jeunesse semble chercher cette paix dans la vie active, et si elle la cherche aussi dans la vie méditative, c’est en considérant celle-ci comme une préparation d’abord, et comme une marge ensuite de celle-là. Les études auxquelles on se livre par besoin d’une plus grande vérité, nous remplissent de fierté, indépendamment du résultat obtenu. On'est heureux, moins de savoir que d’avoir essayé de comprendre. C’est l'effort seul qui importe el qui est récompensé. [Il est le mouvement et la vie. Et toute la morale sociale de M. Sorel, nous le verrons plus tard, est une morale de l'effort.
On cherche donc la paix dans l’activité, non point dans l’activité des carrières libérales et bourgeoises des avocats, des médecins, des officiers, des fonctionnaires où les cadres traditionnels étouffent en général Pinitiative individuelle, mais dans celle des voies commerciales et industrielles, et dans celle aussi de la création d'œuvres sociales. Owen est le symbole de cette activité. Nous sommes d'autant plus portés à vouloir agir dans cette sphère où vibre la vie de Ia masse et où nous pouvons être immédiatement utiles et bienfaisants que, dans notre démocratie, la jeune généralion intellectuelle a, par hérédité, un fonds agricole, commercial ou industriel. Dès lors, comment ne pas accueillir favorablement le conseil de Sorel: « Etendez donc l'activité de l’homme ; inventez de nouvelles machines, et vous gagnerez quelque chose sur le domaine de l'inconnu, en agrandissant le champ de la coopération de l'homme et des énergies naturelles dans le milieu artificiel » (1).
Mais pourquoi ne caressons-nous plus, où presque plus, le rêve d'une solitude peuplée de livres et de rêveries, et pour: quoi l’action est-elle le but de la jeunesse actuelle ? Remar-
(1) G. Sorel. L’Ere Nouvelle, juin 1894, p. 204-205.
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quons d’abord qu’elle est la fin naturelle, ou, si l’on aime mieux, l’exercice normal des hommes jeunes. Remarquons ensuite que les habitudes de la pensée critique, et un reste indéniable d'influence chrétienne, ont empêché les jeunes gens de perdre ce sentiment de modestie, qui consiste à se hiérarchiser, comme le voulait Marc-Aurèle, sur léchelle des êtres. EL il en découle d'importantes conséquences. On peut se sentir très intelligent en effet, pénétrer les doctrines les plus ésotériques et éprouver Pivresse de la parfaite compréhension, il n'empêche que, lorsqu'on est près d’adopter une doctrine, on craint tout à coup de n'en avoir pas aperçu le point faible, et on hésite, et on s'arrête, car qui donc peut se flatter d'avoir tout pesé, prévu, expliqué, réfuté? Notre expérience personnelle et l’histoire de la pensée humaine ne légitiment-elles pas cette crainte, et ne nous permettent-elles pas, à juste titre, de supposer que nous n'avons même pas atteint une vérité relative, contingente aux époques et aux milieux, et par conséquent aux individus qui participent à la fois de l’un et de l’autre élément ? Pour atteindre une vérité, même relative, ne faut-il pas sortir de soi-même, faire appel à des termes étrangers, variés, et qui fuient, et se livrer à des comparaisons vicieusement égocentriques, si j'ose ainsi parler ? Le sentiment de relaivisme universel et radical, fortifié par le doute, nous replie et nous enferme en nous-mêmes. Et là, nous nous sentons et nous nous trouvons par intuition, et l'isolement qui prohibe les comparaisons, nous pousse moins à nous chercher el à nous découvrir, qu'à nous suivre. Nous sommes comme un aveugle qui ne prendrait connaissance de la forme de son Corps que par le mouvement. Nous allons droit à la vie et à l’activité comme utilité immédiate et subsidiairement comme méthode de connaissance.
Au reste, cette prédilection que la jeunesse semble marquer pour l’action, même sportive, est bien réelle, puisque les hommes, dont on ne peut plus dire qu'ils sont jeunes, l'ont eux-mêmes remarquée. « La jeunesse actuelle, écrit M.
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G. Le Bon, semble préférer l’action à la pensée. » Et M. Faguet n’est pas ioin de partager cette opinion (1).
On ne peut donc douter que M. Sorel, qui veut qu'on cède à la poussée des sentiments profonds et indécomposables, qui nous conseille de permettre à ces sentiments de s'extérioriser en action, et qui, à dire le vrai, nous le commande plutôt qu’il ne nous le conseille, qui S'appuie sur l'intuition. parce qu’elle part des sources instinctives de la vie pour s'y retremper sans cesse, qui répudie la raison raisonnante ou discursive, parce que ses déductions nous éloignent de la réalité et nous en détournent, et qui enfin, ne s'arrête à la méthode intuitive que parce qu'elle favorise l’action et en reçoit des lumières, on ne peut douter, dis-je, pour tous ces motifs, que M. Sorel ne séduise profondément les jeunes esprits.
Par sa morale de l'effort, par sa méthode intuitive, en un mot par sa doctrine de mouvement et de vie, M. Sorel se recommande à notre attention. Mais à un tout autre point de vue, il existe des raisons qui rendent l'étude de ses œuvres particulièrement intéressante pour nous.
EL c’est, notamment, la stupéfiante originalité de l'auteur. Il y a des personnes qui, en le lisant, éprouvent le même effroi que causa jadis la lecture des Fleurs du Mal. Il n’a rien écrit qu'il n'ait cru neuf — il le confesse lui-même: « Il ne me semble vraiment intéressant, dit-il, de noter sur mes cahiers que ce que je n'ai pas rencontré ailleurs... », « C’est l'esprit d'invention qu'il faudrait surtout susciter dans le monde » (2).
(1) G. Le Bon. La Révolution française et la Psychologie des Révolutions, p. 320. — Faguet: La Revue Hebdomadaire, 20 juin 1912, p. 304.
(2) G. Sorel. Réflexions sur la violence, p. 9 et 12. Notons er passant l’influence probable qui a été exercée sur notre auteur par Nietzsche, dont la lecture, écrit M, Sorel, Ça été très profitable aux hommes qui ont voulu étudier le monde moderne en dehors des idées reçues. » Vues sur les problèmes de la
philosophie, Revue de Métaphysique et de Morale, 1911. p. 65.
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Pourquoi vouloir ainsi faire œuvre originale ? Je sais bien que la morale de M. Sorel, morale d'effort et de création, appelle le nouveau et peut commander ce désir d'originalité. A mon sens, ce désir a également une autre cause, dont je ne veux pas dire qu’elle ait continuellement pesé sur M. Sorel, mais qui n'a pas dû laisser cependant que de le toucher quelquefois. Ceux chez qui la croyance à la survivance de l’âme a disparu sont amenés, par habitude, à espérer une immortalité objective à la manière d'A. Comte. Les uns, comme Th. de Banville, se contentent des joies de la pérennité matérielle (1), les autres, comme Socrate, comme Proudhon, comme M. Sorel lui-même, espèrent que le souvenir de leur nom, de leurs idées, abordera à la postérité, et que, l'arbre disparaissant, le fruit magnifique restera. Cet espoir était facile aux époques primitives, où le talent était assez rare et s'imposait aisément aux mémoires humaines, mais aujourd'hui, pour divers motifs, il y a dans la société un grand encombrement de gens de talent. Abel Hermant le constatait, il y a quelques années, dans « La Confession d’un Enfant d'hier. » Comme on est nombreux, il faut se distinguer, et le meilleur moyen, pour cela, c’est de ne pas dire ce qu'ont dit les autres. Etre original n’est pas nécessairement être personnel ; l’histoire de la littérature et de l’art moderne le prouvent bien; mais être personnel, si lon a assez de puissance pour accuser sa personnalité, c’est être souverainement original et de Ia bonne manière. On voit donc que l’œuvre de M. Sorel nous touche de près dans nos rêves et nos ambitions.
Mais en quoi consiste son originalité? Philosophe, ingé-
(1) Nous mourrons, mais Ô Souveraine O Mère, à Nature sereine Dans les vastes cieux rougissants Tu prendras nos cendres inertes Pour en faire des forêts vertes
Et des bouquets resplendissants. (La Sainte Bohême).
nieur, historien et mathématicien, l’auteur des « Illusions du Progrès » aurait pu, s’il l’avait voulu, tenter l’édification d'un vasle système explicatif du monde, soit en utilisant d’anciens matériaux, mais en les ordonnant d'une façon nouvelle, en inventant des transilions et des filiations inconnues, soit en créant des matériaux nouveaux, en se faisant une vision particulière des faits, mais en les agençant suivant un plan connu. Il ne l’a pas fait. Il à su résister à la fascination qu'exercent sur nous les grandes synthèses, parce qu'elles comprennent toujours une grosse part d'arbitraire. Respectant loyalement certaines cloisons étanches ‘que lon “trouve dans l’histoire humaine, il se borne à ne porter ses recherches que dans des domaines déterminés, dans des cycles révolus se trouvant entre deux cloisons. « Lorsqu'on procède, écrit-il, à une investigation un peu approfondie de l’histoire, on s'aperçoit que les choses présentent une complexité inextricable ; que l’entendement ne saurait les analyser sans v faire apparaître des contradictions insolubles ; que la réalité demeure protégée par une obscurité que la philosophie respectera si elle ne veut pas tomber dans le charlatanisme, le mensonge ou le roman. Un des grands avantages que présente la méthode marxiste { quand on l’'entend bien), est de permettre le respect de ce mystère fondamental qu'une science frivole prétend écarter » { 1). En ne rattachant pas arbitrairement l’un à l’autre deux domaines séparés par de l’inconnaissable, en rejetant un lien factice dont l'ombre s’étendrait sur eux et tromperait notre œil sur leur teinte véritable, il restitue à chaque domaine sa physionomie propre et ce cachet particulier que constaterait un esprit neuf et spontané. « La philosophie sociale, écrit-il encore, est obligée, pour suivre les phénomènes les plus considérables de l’histoire, de procéder à une diremplion, d'examiner certains points sans tenir compte de tous les liens qui les rattachent à l’ensemble, de déter-
(1) G. Sorel, Les Illusions du Progrès. Avant-Propos, p. 2.
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miner, en quelque sorte, le genre de leur activité en les poussant vers l’indépendance. Quand elle est arrivée ainsi à la connaissance la plus parfaite, elle ne peut plus essayer de reconstituer l'unité rompue » (1). D'ailleurs l’histoire est pleine de hasards et les hasards « sont des faits inconditionnés, pour lesquels on peut imaginer des causes déterminantes quelconques ; mais en leur donnant des causes, on se place en dehors de la science » (2). Aïnsi, au lieu de raisonner sur le passé, il faut se le représenter et le voir, ce qui est le but suprême de la science historique. Nous n'avons, ici, qu'une vue fragmentaire (3), sans doute, mais fraîche et directe de la réalité. M. Bergsôn ne fait pas autre chose en philosophie. On dirait vraiment que ces deux illustres penseurs, Sorel et Bergson, ont cessé de regarder l'univers avec les lunettes de la logique classique, et, qu'après les avoir enlevées, ils se sont essuyé les yeux et l’ont enfin considéré directement. De I1à des aperçus nouveaux. Mais une chose fort importante a contribué, je crois, à faciliter à M. Sorel ses trouvailles originales et c’est sa façon d’étudier. [1 nous avoue que ses remarques du jour sont suscitées par de « récentes lectures » (4). Est-ce dire qu'il réfléchisse en lisant seulement ? Non, mais rien n’est plus commode pour un esprit soucieux d’embrasser le tour d'une question que de prendre comme point de départ et point de repère les réflexions d’un livre. M. Faguet a remarqué qu'en présence d'une théorie on peut s’enthousiasmer d'abord et critiquer ensuite ou critiquer au début et s’enthousiasmer après, s’il y à lieu. Proudhon paraît-il, au sujet duquel M. Faguet a fait cette remarque, suivait la deuxième méthode, et je
(1) Réflexions sur la violence, p. 407.
(2) Système Historique de Renan, p. 74.
(3) La méthode de M. Sorel était celle de Stendhal en littérature. Dans la Chartreuse de Parme, Stendhal, pour décrire une bataille, fait simplement le récit de chacun des épisodes dont il a été le témoin.
(4) Réflexions sur la violence, p. 8.
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crois que M. Sorel fait de même. Les réflexions d’un livre appellent donc mécaniquement chez un esprit curieux et agressif, les réflexions contraires (1) et loutes les réflexions intermédiaires. Celles-ci à leur tour, en sollicitent d’autres. Le fail de lire une pensée, de la voir contenue dans une page, nous la rend extérieure el comme étrangère et facilite la crilique. Cela est si vrai que les grandes imaginations intellectuelles, comme M. Sorel par exemple, ont la manie d'écrire, de coucher sur le papier toutes leurs idées, ce qui les entraîne à prendre leurs propres pensées comme point de départ et point de repère. On voit l’'inépuisable mine de réflexions que peut-être un livre pour un homme intelligent. Pour quelques-uns ce peut être là un moyen conciliant la paresse d'esprit et l'originalité. Pour d'autres, c'est une méthode fatigante et fertile. Et comment veut-on, dès lors, qu'un homme qui crée ainsi, par réaction, comme M. Sorel et qui, àtout moment, change de point de vue, puisse se laïsser glisser jusqu'à la systématisation rigide de ses pensées.
Il en résulte qu’il est très difficile, sinon impossible de découvrir chez M. Sorel la nervure de ses idées. Il n'y a de constant dans ses diverses positions que la méthode et d’ailleurs c’est peut-être bien là la nervure dont nous parlons: « Je me propose bien moins d'enseigner, dit-il, que de montrer comment il est possible de travailler en vue d’une plus grande vérité » (2).
Quoiqu'il en soit, il faudrait pour apprécier l'originalité non plus de sa méthode, mais de ses opinions, non plus du contenant mais du contenu, examiner une à une les nombreuses idées, neuves et fécondes, contenues dans son œuvre. Au cours de ce travail, on aura l’occasion d'en étudier quelques-unes.
(1) M. Sorel a dit lui-même que les oppositions le frappaient plus que les ressemblances. Elles sont plus fécondes en idées. Quoi d'étonnant à ce qu'il
les recherche ?
(2) Illusions du Progrès, p. 11,
: Cependant, il importe d'apporter une correction à ce que nous venons de dire. Il ne faudrait pas croire que M. Sorel se borne à être original de la façon loule mécanique que nous avons indiquée. [I ne retient des idées qu'il crée par réaction. que celles qui, dans le laboraloire mystérieux de son espril, se sont imprégnées de l’essence la plus intime de son génie. Son intuition intervient après coup, moins pour créer que pour reconnaîlre et arrêter certaines pensées sur le cours ininterrompu de ses réflexions.
Procédé de” crilique, évidemment. L'imagination créatrice proprement dile est aujourd'hui en baisse et voici que la la critique, en s’incorporant à la pensée étrangère, apparaîl comme un moyen de voir du pays et constitue un succédané de l'imagination créatrice. De là, à l'heure actuelle, le grand nombre d'artistes dramatiques intelligents et aussi le grand nombre d’historiens. Mais, un homme essentiellement préoccupé par les questions morales -— et c’est le cas de M. Sorel — considérera la critique non seulement comme un succédané de l'imagination créatrice, mais encore comme un ‘moyen de contrôler les données acquises par celle-ci et, dans le cas où ces données seraient insuffisantes, d'en trouver de nouvelles. Et il est évident que M. Sorel ne se contente pas des résultats actuels. [Il a écrit une parole profonde et qui donne le secret de son âme: « Vous savez aussi bien que moi, dit-il à M. Daniel Halévy, que ce qu'il y a de meilleur dans la conscience moderne est le tourment de l'infini ». (1). Ce noble tourment qui nous porte à rechercher la réalisation de la qualité parfaite, la pratique du devoir intégral et, en un mot, la possession de l'absolu, n’est peut-être que la transposition de l'infini du temps dans les âmes qui rejettent la croyance à l’immortalité individuelle. On conçoit que cette soif inextinguible (2) de moralité, marque un hom-
(1) Réflexions sur la violence, p. 39.
(2) Je dis inextinguible car elle ne sera jamais satisfaite chez notre auteur.
M. Sorel ne dit-il pas, en effet, de allemand Encken qu’«il eut la singulière