‹ Le Néo-Syndicalisme et Le Mythe de La Grève GénéraleChapitre 5 sur 29 · TOO · texte numérisé non relu

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me, Et je crois bien, somme toute, que M. Sorel n’a employé les procédés que nous connaissons, que pour créer plus vite, et toujours davantage.

Il me semble qu'il est complètement inutile de démontrer, en examinant les plaies de la sensibilité contemporaine, combien l'œuvre de M. Sorel doit nous intéresser. Etudions-là.

Au premier abord, on peut être choqué par l’intransigeance des opinions, par l’orgueilleuse assurance des affirmations, par le mépris profond dont plusieurs hommes respectables sont l’objet ct enfin — il faut bien l'avouer — par la grossièreté des invectives { 1). Mais nous aurions tort de retirer à l’auteur notre sympathie. Il faut se rappeler, en cffet, que M. Sorel a des idées à la vérité desquelles il croit, qu'il a une vie irréprochable et un cœur pur, qu'il a le droit d'en être fier et que son esprit s’en trouve léger et, si j'ose dire, agilé comme un fouet. M. Sorel pense toujours, trouve toujours. L’orgueil légitime et la joie de l'invention l’occupent sans cesse. Je présume qu'il ne s'arrête pas souvent à un examen de concience. Il nous dit lui-même quelque part tout le mal qu'il pense de cet exercice. S'il s’y livrait cependant quelquefois peut-être perdrait-il les défauts de ses qualités ?

Mais peu à peu on est gagné ; on pourrait dire de lui ce que Gœthe disait en 1819 de Stendhal: « (il) attire, il repousse, il intéresse, il impatiente et enfin on ne peut. se séparer de lui. ». Sa personnalité est très forte et sa personne même perce sous ses livres. Il ne faut pas s’en plaindre. « L'on est tout étonné et heureux quand on croyait rencontrer un auteur et que l’on trouve un homme » a dit Pascal. Faut-il dire que M. Sorel a eu tort de faire de

espérance de voir dépasser la conception pessimiste pour atteindre une paix intérieure mal définie ? » L'Indépendance, 15 mai 1911, p. 232.

(1) Un exemple entre mille: « Si les professeurs de droit n’ont pas autre chose à nous expliquer, ils feraient mieux de se museler ». Mouvement Socialiste, avril 1907, p. 328.

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chacune de ses pages comme une touche de son portrait et qu’il aurait dû chercher uniquement à nous convaincre par des raisonnements froids et solides ? Non, car cette figure que nous voyons apparaître dans ses livres est si rude et si noble qu'elle nous inspire un profond respect et une ardente sympathie et que ce n’est qu'alors que nous commençons à être vivement sollicités par la doctrine de l’auteur. Les livres de M. Sorel sont aussi vivants que ceux de Jules Vallès et, s’il est vrai — comme il le dit lui-même — qu'il soit utile de voir et d'entendre Bergson (1) pour bien comprendre la philosophie bergsonienne, les livres de M. So-

rel, comme ceux de Proudhon, d’ailleurs, permettent d'ob-

tenir le même résultat par la simple lecture. Au reste, M. Sorel, si j'en crois M. Spronk, parle d'une façon lerne et sans gestes (2). Ne dirait-on pas vraïment que, dinstinct cet homme qui connaît pourtant la valeur du geste et des inflexions vocales pour l'intelligence, n'en use pas, sachant bien qu'il en a parfaitement mis l'équivalent dans ses ouvrages.

De jà vient qu'on l'aime ou qu’on le déteste avec une force extrême, et qu’on le défend ou qu’on l'attaque avec ingéniosité. C’est dans le cœur que se trouve l’imagination de lesprit. M. Sorel nous déclare, pour sa part, que toutes ses réflexions ont été inspirées « par un amour passionné pour la vérité », lequel, ajoute-t-il: « permet seul tant d’heureuses intuitions » (3). Et, comme on comprend maintenant qu'ii ait écrit: « Je ne crois pas me vanter sans raison, en disant que j'ai quelquefois réussi à provoquer l'esprit d’invention chez des lecteurs » (4).

Esprit familier avec les positions extrêmes d’une idée, cest par réaction: peut-être aussi que M. Sorel, en face de la

(1) Réflexions sur la violence, p. 9.

(2) M. Spronk. Le Correspondant, 10 janvier 1909. (3) Réflexions sur la violence, p. 68.

(4) Ibid. p. 12.

bassesse courante, donne à sa moralité très réelle, cette forme entière, agressive, antithétique que nous lui connaissons. Et c’est enfin par esprit d'opposition sans doute, qu'il néclige l’art de la composition, but unique de nos contemporains (1). La beauté d’une idée est, à ses yeux, indépendante de la forme ; et si l’idée est belle et bonne, elle doit faire sa route. C’est une gloire que M. Sorel espère obtenir. « Je suis persuadé, écrit-il, que je vivrai assez pour voir quelques-unes de mes idées, et non des moindres, passer dans la pensée catholique » (2). L'idée n'est-elle pas en somme comparable à un tableau précieux, et la composition au cadre ? Et, en ce siècle d'inquiétude et d’instabilité, ne faut-il pas aller au plus pressé et ne s'attacher qu’au principal ?

De tout ce qui précède, il résulte que, par sa haute et rude moralité, par si méthode nouvelle, par le tour imprévu de ses pensées, M. Sorel déroute nos habitudes de cœur et d’esprit et paraît étranger à notre époque. Mais, en regardant les choses de près, on voit bien que sa figure est moderne, ‘voire contemporaine. Les causes et les moyens de son œuvre correspondent à des sentiments bien actuels. Ce qui nous trompe, ce sont les prolongements infinis qu'il donne à ces causes connues et qui nous font attribuer à une nature anachronique ce qui est l'effet d’une attention profonde et d’une admirable loyauté.

Tel est, je crois, en ses lignes essentielles, le relief intellectuel et moral de M. Sorel.

Il m'a paru utile d'étudier la conception qu'un tel homme se faisait du problème économique et social. A l'heure où les doctrines augmentent en nombre et luttent entre elles, où la poussière et la fumée de leurs combats troublent les intelligences et rendent inquiètes les volontés, et où, cependant, nous avons besoin, plus que jamais, de principes

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(2) Système Historique de Renan, Avertissement au lecteur, p. 3.

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clairs et solides pour combattre, si nous en avons le courage, une réalité pervertie et fuyante, il est bon de consulter M. Sorel sur les moyens d'action à employer.

Instinctivement, nous éprouvons le besoin et la nécessilé de prendre position dans la mêlée, les pages précédentes le font un peu comprendre. Devons-nous, par conséquent, nous laisser volontairement entraîner par le torrent qui nous précipite vers l’avenir ou bien résister au flot et n’avancer point? Devons-nous encore suivre le courant, mais lentement ef en nous rapprochant du passé, en ce sens tout au moins, que nous nous efforcerions denepas nousen éloigner trop vite? Devons-nous, autrement dit, embrasser les principes socialistes ou ceux de lécole classique ou nous en tenir à un progressisme miloyen ?

Les théories socialistes, comme on le verra par la suite, exercent un altrail tout particulier sur la jeunesse, aussi bien parce qu’elles sont nouvelles que parce qu’elles exigent une activité périlleuse et louable. Elles flattent ce que nous avons de meilleur en nous-même, lPamour aventureux de la justice et de légalité. EC comment résister à une telle fascinalion, alors que l'expérience de la vie ne nous a pas encore infligé la nécessité des concessions et des compromis ? Or, parmi les thèses socialistes, celle de M. Sorel est l’une des. plus séduisantes par son caractère de haute vertu morale, de rigoureuse logique et de triomphant entraînement.

J'ai fait le travail qui va suivre avec le plus grand plaisir. Certes, il est rempli de défauts et l’on me reprochera, avec juste raison, une hâte fiévreuse qui m'a empêché souvent d’insister sur des points importants, pour courir aux conclusions. Hélas, c’est lorsqu'on ne devrait pas être pressé qu'on l’est beaucoup. Quand un jeune homme veut, au seuil de sa vie sociale, donner à son activité une assiette intellectuelle et morale, il devrait se livrer à des investigations détaillées. Il devrait tout analyser. De longs siècles de chris-

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