LES DOCUMENTS
rendre Tentreprise impossible, si les témoins ne s'appelaient pas Kirkpatrick, Hamilton, et par-dessus tout Hodgson.
La liste des Européens qui ont visité et étudié le Népal depuis le xvn* siècle illustre et confirme par un nouvel exemple l'idée qui a inspiré ce livre et qui le pénètre : de même que Tenchaînement des faits au Népal reproduit, sur une échelle restreinte, la succession des grands phénomènes de riiistoire hindoue, le défilé des personnages qui passent au Népal réfléchit les mouvements et les transformations de TEurope, de Louis XIV au xx' siècle; ainsi, pour emprunter à Tlnde une de ses comparaisons classiques, une flaque d'eau mire le soleil tout entier. La Société de Jésus, toute-puissante en Europe, presque aussi puissante en Chine, lance à travers TAsie ses missionnaires transformés en explorateurs. Un Père jésuite, au Tibet, entend parler du Népal: deux autres, partis de Pékin pour Tlnde et l'Europe, traversent le Népal du Nord au Sud et croient préparer le terrain pour une mission prochaine. Presque en même temps, un voyageur français, entraîné par l'activité commerciale jusqu'aux États du Grand-Mogol, signale au trafic européen la route du Népal pour pénétrer au centre de l'Asie. Les désastres et les fautes de Louis XIV au déclin arrêtent brusquement l'expansion de la France; le siècle du Grand Roi s'achève, comme Voltaire le représente, dans les disputes sur les cérémonies chinoises. C'est à tort qu'on a mis en cause l'ironie ou l'impiété de l'historien ; les événements eux-mêmes ont parfois de l'esprit. Condamnés à la cour de Rome, les Jésuites en disgrâce cèdent le pas aux ordres rivaux; la volonté du Saint-Père assigne la mission du Népal aux Capucins. L'Église a fait son choix ; elle s'est prononcée en faveur du passé contre les tendancesmodernes. Héritiers d'une tradition surannée, les Capucins restent soixante années en pure perte dans l'Himalaya; la conquête
78 LE XÉPAL
Gourkha ]e% rejette dans rinde, oo les Anglais fondent leur empire.
Une ère nouvelle â'ouvre alors dans la connaissance de rOrifînt. Déjà, sans doute, Tesprit d*apostolat, cultivé par une congrégation d'élite, avait enrichi la science d*un nouveau domaine ; les Jésuites ont révélé à l'Europe les antiquités chinoises. Mais leur œuvre, toute méritoire qu'elle est, poursuit un intérêt pratique qui en restreint la portée; les apôtres de la Chine se sont mis à l'école des lettrés chinois pour apprendre à les combattre. Les Encyclopédistes du xvni* siècle usent à leur tour de la même tactique contre les Jésuites, leurs adversaires ; ils leur demandent des armes pour ruiner leurs dogmes. Insurgés contre la révélation, ils fouillent avec une passion généreuse les archives suspectes des races que l'histoire universelle se croyait en droit de négliger jusque-là ; il leur tarde de mettre en lumière la solidarité de l'espèce humaine. Sous leur impulsion féconde, les découvertes jaillissent partout; la France marque son passage dans Tlnde par Anquetil et TAvesta retrouvé, en Egypte par Champollion et les hiéroglyphes déchiffrés. Maîtresse de Tlnde à son tour, l'Angleterre y enfante les Wilkins, les William Jones, les Colebrooke, créateurs glorieux de l'érudition sanscrite. Par le sanscrit, un Allemand, Bopp, fonde la grammaire comparée, et brisant les cadres factices qu'avait consacrés l'éloquence théologique de Bossuet, il montre les ancêtres, longtemps privilégiés, des Grecs et des Romains confondus dans une seule famille avec les Celtes, les Germains, les Slaves, les Perses, les Hindous. Le génie de l'Europe a élargi la conscience du monde. Détaché des légendes qui l'avaient bercé, l'homme scrute dans le passé le secret de son histoire et de ses origines. Le Népal voit alors des Européens, que les Capucins n'avaient point annoncés, interroger ses annales, ses traditions, ses inscriptions, ses
manuscrits. Les Hindous mêmes, gagnés parla contagion, entraînés surtout peut-être parce goût d'imitation (cpiXorej^via) que Néarque observait chez eux dès le temps d'Alexandre, secondent la curiosité de TOccident et prennent une place honorable dans Tétude des antiquités népalaises.
l. — LES DOCUMENTS EUROPÉENS
Le Népal ne semble pas avoir été visité par des Européens avant 1662. Cependant dès 1626, un missionnaire jésuite, le P. d'Andrada, avait recueilli de vagues indications sur le pays. Parti d'Agra en 1624 pour porter rÉvangile au Tibet, il remonta la haute vallée du Gange, gravit les passes redoutables qui dominent les sources du fleuve céleste, et fonda une église à Chaprang, sur la rive gauche de la Satledj supérieure. Ce succès fut de courte durée ; deux ans plus tard, d'Andrada qui avait réussi à pénétrer jusqu'en Chine par la voie de Rudok et du Tangut retournait définitivement dans Tlnde. Au cours de son séjour à Chaprang, d'Andrada eut occasion d'entrer en rapport avec des artisans népalais émigrés au Tibet. « Le roi d'ici [de Caparangue, c'est-à-dire Chaprang] a trois ou quatre orfèvres natifs d'un pays éloigné d'ici de deux mois de marche et soumis à deux rois, chacun en particulier plus puissant que celui-ci, mais de la même religion. Je donnai à ces orfèvres de l'argent pour en faire une croix, d'après un modèle que je leur montrai. Ils m'assurèrent qu'il s'en trouvait beaucoup de semblables dans leur pays natal, et que l'on en faisait de différentes grandeurs en bois et en divers métaux. Elles sont ordinairement placées dans les temples, et pendant cinq jours de l'année on les plante sur les chemins publics où le peuple vient en foule les
adorer, y jelte des fleurs et y allume une innombrable quantité de lampes. Ces croix se nomment dans leur langue landar^. »
Le nom du Népal n'est pas prononcé ici ; mais il ne saurait être question d'un autre pays. La profession même des orfèvres dénote leur origine ; le Népal alors comme aujourd'hui excellait au travail des métaux, et ses ouvriers comme ses produits étaient recherchés par les peuples plus barbares du Nord ^ La dislance de deux mois de chemin correspond bien à Téloignement réel. Le partage du royaume entre deux souverains est une autre caractéristique du Népal : depuis la fin du xv' siècle jusqu'au début du xvu% la dynastie de Katmandou et celle de Bhatgaon régnèrent simultanément sur les deux moitiés du pays; la dynastie de Katmandou, il est vrai, se scinda vers 1600, et Patan devint le siège d'une troisième dynastie. Mais en fait les rois de Katmandou et de Patan ne formaient qu'une famille et qu'un groupe, comme l'atteste trente-cinq ans après d'Andrada la relation du P. Grueber. Enfin les prétendues croix désignées sous le nom à'Iandar appartiennent en propre, et exclusivement, à la religion du Népal ; les missionnaires capucins installés au Népal pendant le xvui* siècle ne manquèrent pas d'en être frappés ; leur historien, Georgi, en donne même la description et le dessin à l'appui de ses théories sur l'origine manichéenne du bouddhisme ^ Le mot landar reproduit assez exactement le nom sanscrit du dieu Indra (vulg. Inder)^ en Thonneur de qui ces images sont dressées.
En 1661 deux des missionnaires jésuites établis à Pékin,
1. Voyages au Thihet faits en 1625 et 1626, par le Père d'Andrada^ et en 1774, 1784 et 1785, par Bogle, Turner et Pourunguir, traduits par Parraud et Billecocq. Paris, Van IV -, p. 65 (Relation du deuxième voyage du P. d*Andrada).
2. Cf. Hue, 11, p. 262, cité plus bas, sur les Pé-boun de Lhasa.