Alphab, Tibet., p
le P. Grueber et le P. Dorville*, recevaient Tordre de retourner en Europe pour prendre à Rome les instructions de leur général. La flotte hollandaise bloquait les ports chinois ; ils résolurent de s'acheminer par terre. Partis en juin 1661 % ils passèrent par Si-ning, le Tangout, Lhasa où ils résidèrent deux mois, et de là gagnèrent l'Inde par la voie du Népal. Dorville mourut en arrivant à Agra après 214 journées de route effective % au commencement de l'année 1662. L'infatigable Grueber poursuivit désormais seul son voyage par Lahore, l'Indus, le golfe Arabique, Ormus, Smyrne. Il ne s'arrêta à Rome que le temps d'accomplir sa mission ; mis en goût par un succès sans précédent, et qui reste aujourd'hui sans rival après deux siècles et demi d'explorations asiatiques, il tenta d'ouvrir des voies nouvelles vers la Chine, en traversant la Moscovie. Obligé par les circonstances de battre en retraite, il se rejeta sur Constantinople et finit par mourir en 1665 sur la roule de Chine. Malheureusement tant de courses intrépides n'avaient pas laissé au P. Grueber le loisir de rédiger ses souvenirs ; les rares informations qu'il ait pu communiquer se trouvent dispersées dans plusieurs lettres adressées à des confrères, un résumé condensé par le P. Athanase Kircher*, et le compte rendu d'une sorte d'interview prise au P. Grueber à Rome en janvier 1665.
1. La Lettre au P. J. Gamans porte, au lieu de Dorville, « Albert de Bouville ».
2. C'est la date donnée par le résumé de Kircher. La Lettre au P. Gamans fixe la date du départ de Pékin au 13 avril 1661.
3. Et onze mois écoulés depuis le départ de Pékin, d'après la même lettre. Leur arrivée à Agra tombe donc en mars 1662. Le résumé de Kircher dit, d'autre part, qu'en tenant compte des arrêts des caravanes, il faut environ un an et deux mois de Pékin à Agra.
4. China Illustrata, ch. u, 2« partie. — Les diverses pièces relatives au voyage de Grueber sont rassemblées dans les Relations de divers Voyages curieux... données au public par les soins de Melchissédec ThiÎvenot. Paris, 1663-1672, t. 11. 2« partie.
Le résumé de Kîrcher donne un itinéraire assez détaillé de Lhasa à Agra. « De Lassa ou Barantola^ situé par 29^6', ils vinrent en quatre jours au pied du mont Langur. Le mont Langur est d'une hauteur incomparable, si bien que les voyageurs peuvent à peine respirer au sommet, tant Tair y est subtil ; en été on ne saurait le traverser sans exposer gravement sa vie, à cause des exhalaisons empoisonnées de certaines herbes. Ni voiture, ni cheval ne peuvent passer par cette montagne, en raison des précipices horribles et des étendues de rochers, mais il faut faire tout le chemin à pied ; on met ainsi presque un mois jusqu^à Ciithi^ la première ville du royaume de Necbal. Quoique cette région montueuse soit difficile à traverser, la nature y fournit cependant des eaux abondantes qui jaillissent, tant chaudes que froides, de tous les creux des montagnes, et beaucoup de poissons pour les hommes, beaucoup de pâturages pour les bêtes. . . De Cuthi en cinq jours de roule on arrive à la ville de Nesti, du royaume de Necbaly dans lequel tous vivent enveloppés par les ténèbres de l'idolàirie, sans aucun signe de la foi chrétienne; pourtant il abonde en toutes les choses qui sont nécessaires pour soutenir la vie, à ce point qu'on a couramment pour un écu 30 ou 40 poulets. De Nesti on parvient en 6 jours de route à la capitale du royaume de Necbal qui est appelée Cadmendu, située par 27° 5'. Le roi qui y demeure est puissant; il est païen, mais n'est pas opposé à la loi du Christ. De Cadmendu en une demi-journée de chemin on parvient à la ville de Necbal qui est le siège de tout le royaume, et qu'on appelle aussi Baddan. De Necbal après cinq jours de chemin on rencontre Hedonday bourgade du royaume de Maranga, par 26** 36'. De Hedonda en huit jours on arrive à Mutgari qui est la première cité du royaume de Mogor. De Mutgari il y a dix jours jusqu'à Battana, qui est une ville du royaume de Bengale, sur le Gange, par 25° 44'.
LES DOCUMENTS EClROPÉENS 83
(De Battana à Bénarès, 8 jours ; de Bénarès à Catampor, 11 jours ; de Catampor à Agra, 7 jours...) Voici une coutume du pays de Necbal : quand un homme boit à la même coupe qu'une femme pour lui faire honneur, d'autres personnes, hommes ou femmes, leur versent trois fois à boire du chà [thé] ou du vin, et tandis qu'ils boivent collent au bord de la coupe trois morceaux de beurre ; les buveurs les y prennent et se les plaquent au front*. Il y a encore dans ces royaumes un usage d'une cruauté monstrueuse : si un malade touche à la mort et ne laisse plus d'espoir, on le transporte hors de sa maison dans les champs ; on l'y jette dans une fosse déjà pleine de moribonds ; il y reste exposé aux intempéries, sans piété ni pilié, on le laisse mourir, et on donne ensuite son cadavre à dévorer aux oiseaux de proie, aux loups, aux chiens et autres bêtes pareilles. Ils se persuadent que l'unique monument d'une mort glorieuse, c'est d'obtenir une sépulture dans le ventre des animaux vivants. Les femmes de ces royaumes sont si horribles qu'elles ressemblent plutôt à des démons qu'à des êtres humains : en effet, par idée religieuse elles ne se lavent jamais à l'eau, mais bien avec une huile fort puante ; ajoutez-y qu'elles ont une odeur fétide ; avec l'huile en plus, on ne dirait pas des êtres humains, mais des goules. « D'ailleurs, le roi montra aux Pères une bienveillance notable, surtout à cause d'un télescope, objet dont ils ne
1. Pour cet usage, cf. Alph. Tibet, p. 458-459 :« Matrimonium his ritibus contrahunt. Juvenis, comité genitore, vel, si genitor desit, avo, patruo aul alio quovis e famiiiœ senioribus, domum adit designatas sponsœ. Ibi datis oblalisque conditionibus pro uxorio fœdere ineundo labulœ matrimoniales conficiuntur. Mox genitor petitoris rogat pueilam an nubere consentiat filio ? Annuit illa. Tum sponsus portiunculam accipit butyri, eoque linil frontem annuentis puellt-c. Eodem ritu fîliae genitor de consensu interrogal juvenem. Ut ille assensum praebuit, adolescentuia accepto butyro verticem sponsi et ipsa linit. » L'auteur de PAlphabetum Tibetanum rapporte cet usage comme propre au Tibet ; sa description éclaire le témoignage plutôt obscur de Grueber.
savaient encore rien jusque-là, et des autres instruments curieux de mathématiques, dont il fut séduit à ce point qu'il voulut absolument retenir les Pères près de lui, et il ne leur permit de partir qu'après avoir exigé d'eux l'engagement de revenir ; il leur promettait en ce cas d'y construire une maison à l'usage et service des nôtres, fournir de larges revenus, et de les autoriser à introduire la loi du Christ dans son domaine. »
L'interview de Rome nous renseigne mieux sur l'épisode du télescope et sur l'état politique du Népal. « De Barantola le P. Grueber passa dans le royaume de Nekpal, qui a un mois de chemin d'étendue. Il y a deux villes capitales dans ce royaume, Calmandir elPatan, qui ne sont séparées que par une rivière qui les divise. Le roi de ce pays s'appelle Partasmal, il fait sa résidence dans la ville de Catmandir, et son frère nommé Nevagmal (qui est un jeune prince fort bien fait) dans celle de Patan : il a le commandement de toute la milice du royaume ; et dans le temps que le P. Grueber était dans cette ville, il avait une grande armée sur pied pour opposer à un petit roi nommé Varcam, qui incommodait son pays par de fréquentes courses qu'il y faisait. Le Père présenta à ce prince une petite lunette d'approche, avec laquelle il avait découvert un lieu oti Varcam s'était fortifié, et le fît regarder avec la lunette de ce côté-là ; ce prince le voyant si proche cria aussitôt qu'on marchât contre l'ennemi et n'aperçut pas que cet approchement était un effet des verres de la lunette. Il ne serait pas aisé de dire combien ce présent lui fut agréable. De JSekpal en cinq jours de temps, il vint au royaume de Moran(]a\ il n'y vit aucune ville, mais des maisons de paille ou plutôt des huttes et entre autres une doucine. Le roi de Moranga paye tous les ans au Mogol un tribut de 250 000 richedales et de sept éléphants. »
Au sujet de ce dernier royaume, la notice de Kircher
ajoute : « Le royaume de -Wara/îz/a s'insère dans le royaume de Tebet; sa capitale, /îarfoc, est la dernière station atteinte autrefois par le P. Dandrada dans son voyage au Tebei ; ils y retrouvèrent de nombreux indices de la foi chrétienne qui y avait été plantée, dans les noms d'homme encore en usage: Dominique, François, Antoine. »
Les noms géographiques cités dans ces documents sont en général aisés à reconnaître. Le mont Langur, à quatre jours de Lhasa, désigne la longue série de chaînes qui se succèdent dans la direction de TOuest-Sud-Ouest à partir de la passe de Khamba (Kambala des Capucins) que Titinéraire de Georgi place à trois jours de distance de Lhasa*. Georgi, il est vrai, donne le nom de Lhangur à la première des hautes montagnes qui se rencontrent vers TEst, en allant du Népal à Lhasa, à 50 mille pas de Kuti. Le désaccord n'est qu'apparent; car Langur est un nom générique qui signifie, en langue parbatiya, « une chaîne de montagnes ». En abordant les hauts massifs qui se dressent entre Kuti et Lhasa, Jésuites et Capucins ont entendu aux extrémités opposées le même cri sortir de la bouche de leur guide : Langur ! « La montagne ! » Ainsi, tandis que le Langur de Grueber est le Khamba-la (passe de Khamba), le Langur de Georgi est le Thang-la ou Nya-nyam-thang-la (passe de Thang). Cuthi n'a changé que de forme graphique ; l'influence savante a fait prévaloir l'orthographe Kuti. Nesti^ entre Kuti et Katmandou, est sur les cartes modernes écrit Listi, en vertu d'une confusion fréquente entre la nasale et la liquide dentale. Carfm^nrfw transcrit aussi bien que notre Katmandou le nom de la capitale ; l'interview présente une autre forme, Gatmandir, d'apparence plus sanscrite (Kastha-mandira) et qui peut être un doublet de la première, si elle ne résulte pas d'une simple erreur.