‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 38 sur 85 · Ib · texte numérisé non relu

Ib

avait désertée depuis que le Népal s'était ouvert ; mais elle était décidément trop insalubre ; il fallut y renoncer. Au surplus, le Sikkim à son tour tomba sous la domination des Gourkhas. Le Bhoutan était en proie à des dissensions et ne se prêtait pas à un trafic régulier. Warren Hastings, qui voulait faire du Bengale le marché maritime de l'Asie Centrale, envoya en 1774 George Bogie en mission à Ta-chi-loun-po pour négocier un arrangement commercial entre la Compagnie, le Bboutan et le Tibet.

Prithi Narayan en prit ombrage ; il voyait ses revenus se tarir. Il adressa une lettre officielle aux autorités tibétaines : « Il proposait d'établir à Kuti, Kerant (Kirâta ou Kirong ?) et dans un autre endroit, sur les frontières du Népal et du Tibet, des comptoirs où les marchands du Tibet pourraient acheter les produits du Népal et du Bengale ; il laisserait transporter à travers son royaume les articles ordinaires de commerce, à l'exclusion du verre et d'autres curiosités. Il désirait en retour que le Tibet n'eût pas de rapports avec les Fringhis ou les Mogols et leur interdît l'entrée du pays, comme c'était l'ancien usage et comme il était résolu à faire: unFringhiétaitjustementprès de lui, à ce moment-là même, à propos d'une affaire, mais il avait l'intention de le renvoyer le plus tôt possible. » La suite de sa dépêche traitait une question qui le touchait plus vivement : maître du Népal, il avait fait rentrer toute la monnaie en circulation, l'avait fondue pour la frapper à son nom, et s'était empressé d'expédier au Tibet ses nouvelles roupies ; il entendait poursuivre à son compte les procédés d'exploitation inaugurés par les Mallas. Mais les marchands du Tibet avaient refusé la nouvelle monnaie ; le conquérant avait donné assez de preuves de sa mauvaise foi et de sa brutalité pour justifier leur méfiance et provoquer des représailles. Ils offrirent comme transaction d'échanger les roupies du Gourkha contre les roupies des Mallas qui

circulaient au Tibet. Prithi Narayan ne gagnait rien à cette combinaison. Il déclara que Fargent de Ranajita'Malla, étant falsifié, ne valait pas son propre argent, et il rejeta l'arrangement. Le commerce entre les deux pays cessa. La mort de Prithi Narayan en 1775 n'améliora pas les relations des deux États ; le Teshu-Lama prit l'initiative de nouvelles démarches, qui n'eurent pas d'effet *.

Le Népal ne bougea pas ; mais le Teshu-Lama s'était compromis. Il avait accueilli en ami l'agent de Warren Hastings et du gouvernement britannique ; il s'occupait d'ouvrir le Tibet au commerce étranger, et même au commerce anglais. Il agissait en chef indépendant, comme s'il avait oublié les événements accomphs depuis 1750. Les Chinois se chargèrent de les lui rappeler. Une dernière et formidable révolte avait coûté au Tibet les derniers vestiges de son autonomie ; deux commissaires chinois résidaient à Lhasa et surveillaient les ministres du Lama, qu'on avait rétabli dans son pouvoir temporel ; une garnison chinoise occupait un faubourg de Lhasa ; des postes chinois gardaient toutes les passes des frontières. Le Teshu-Lama, coupable d'imprudence, était un personnage trop vénéré pour qu'on pût agir brutalement à son égard. L'empereur K'ien-long imagina un subterfuge ingénieux, digne de son adresse politique. Il allégua son grand âge, et demanda en termes pressants au Teshu-Lama de lui apporter avec sa bénédiction les instructions sublimes de la sainte doctrine. Le Lama s'excusa longtemps ; mais il dut enfin céder, quitta son monastère en 1779, gagna la Mandchourie par la voie plus courte et plus pénible du Koukou-nor, suivit l'Empereur de Jéhol à Pékin, traité comme un dieu plus que comme un homme, et mourut soudainement dans la

1. La plupart des détails sont empruntés à la Relation de Geot^ge Bogie publiée par M. Markham dans le volume déjà cité : Tibety etc.^ en particulier, p. 127-159.

DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS ill

capitale impériale, en 1780, soit de la petite vérole, soit du poison. En attendant la majorité de Tentant oii il s'était réincarné, comme il sied aux Lamas, la cour confia la direction des affaires de Ta-chi-loun-po à un frère du Teshu-Lama, qui Tavait accompagné à Pékin et qui offrait les meilleures garanties.

Mais le défunt avait un autre frère, qui demeurait à Ta-chi-loun-po, et qui passait pour une mauvaise tête ; on rappelait Cha-mar-pa a le Bonnet-Rouge », soit qu'il appartînt en effet à cette secte, soit par mépris. Quand il apprit la mort du Lama, Cha-mar-pa mit la main sur le trésor du couvent et s'enfuit au Népal ; là, il peignit aux Gourkhas éblouis un Tibet de fantaisie avec un sol rempli de métaux précieux et des monastères bourrés de richesses. Il n'en fallait pas tant pour enflammer la cupidité insatiable des Gourkhas: une troupe forte, dit-on, de 7 000 hommes franchit les passes à l'improviste en avril 1790, sous prétexte de devancer une agression imminente des Tibétains, d'exiger une convention monétaire, enfin de protester contre une élévation des tarifs de douane et contre la mauvaise qualitédusel fourni par les Tibétains : trop déraisons, et de raisons trop incohérentes pour être sérieuses. Ils avancèrent à marches forcées et parurent sous les murs de Shikar-Jong, à mi-chemin de Lhasa. Les Tibétains affolés essayèrent en vain de secourir la place. Les commissaires chinois, épouvantés de leur responsabiUté, voulurent à tout prix régler l'affaire avant que l'Empereur en fût avisé : ils promirent aux Gourkhas un règlement avantageux ; les Gourkhas se retirèrent, et s'installèrent àKuti, à Kirong et à PhuUak, en possession des passes. Kirong fut choisi comme siège des négociations. Les Gourkhas réclamaient une indemnité de guerre de cinq millions de roupies, ou la cession de tout le territoire qu'ils avaient conquis au Sud du mont Langour, ou un tribut annuel de 100 000 roupies.

Après de longues résistances, les A' an-po (prieurs) tibétains cédèrent aux menaces des Gourkhas et aux instances pressantes des commissaires chinois ; ils promirent solennellement un tribut annuel de 50000 roupies (ou ISOOOtaêls). La première annuité payée, les Gourkhas évacuèrent les passes et rentrèrent au Népal. Pour se prémunir contre une rétractation éventuelle, ils s'empressèrent d'envoyer à l'Empereur deux ambassadeurs avec une escorte dé vingt-cinq personnes, sous prétexte d'offrir le tribut et de solliciter l'investiture officielle du royaume. K'ien-long les reçut, souscrivit à leur demande et envoya de plus au roi du Népal un costume splendide. L'ambassade rentra au Népal après quatorze mois d'absence.

Mais, tandis que le commissaire chinois Tchong-pa annonçait triomphalement à l'Empereur la soumission des ennemis, et représentait l'ambassade des Gourkhas comme un acte de contrition, le Dalai-Lama refusait de souscrire aux engagements pris. Les Gourkhas frustrés réclamèrent en vain l'exécution du traité ; ils portèrent plainte au commissaire chinois qui, fidèle à sa tactique, intercepta la plainte et se garda d'en aviser le gouvernement de Pékin. Les Gourkhas enhardis reprirent en armes la route du Tibet (1791), pénétrèrent par la passe de Kuti et marchèrent droit sur Ta-chi-loun-po. Terrifié, le résident chinois voulait évacuer le Tibet : il n'essaya pas même de défendre le couvent du Teshu-Lama. Le Teshu-Lama, qui était tout jeune encore, ne dut son salut qu'à une fuite précipitée ; un fonctionnaire chinois fut pris et envoyé au Népal. Les Gourkhas pillèrent le couvent et se replièrent en arrière pour mettre leur butin en sûreté, sans profiter du désarroi général qui leur ouvrait le chemin de Lhasa. L'Empereur cependant avait sommé le gouvernement gourkha, par un envoyé spécial, de lui remettre le bonze Cha-mar-pa tenu pour rinstigaleur et l'auteur de ces troubles. L'envoyé chi-

nois fui traité grossièrement ; sans respect des rites compliqués de Téliquette chinoise, un simple huissier prit livraison de la lettre impériale. La mesure était comble (janvier 1792). K1en-long donna Tordre à 5 000 soldats des principautés et des colonies militaires du Kin-lchoan de rallier les 3000 réguliers en garnison au Tibet; et pour opposer à la valeur éprouvée des Gourklias de solides adversaires, il leva parmi ses fidèles Mandchous une troupe de 2 000 hommes recrutés parmi les tribus belliqueuses des Solon, sur les bords de FArgoun ; il fallait gagner du temps ; on leur fit prendre la route du Koukou-nor, plus courte de trente jours que la voie de ïa-tsien-lou, mais hérissée de difficultés et d'obstacles. En mai 1793, les trois contingents étaient réunis sous le commandement de Fou-k'ang ; Tarmée chinoise ne comptait que 10000 hommes, au témoignage deThistorien chinois; la relation tibétaine lui attribue 70 000 hommes, partagés en deux divisions.

Une première rencontre se produisit à Tingri Meidan, entre Shikarjong et Kuti ; les Gourkhas, vaincus après une lutte acharnée, battirent en retraite : Fou-k'ang occupa sans lutte la passe de Kirong (juillet 1 793), mais la montagne coûta aux envahisseurs plus d'hommes que la bataille ; Tavalanche et le précipice étaient plus meurtriers que les Gourkhas. Une à une les positions des Gourkhas tombèrent aux mains des Chinois ; Fou-k'ang avait à son service une artillerie légère qui fit merveille : des canons de cuir qui tiraient cinq ou six bombes, et qui éclataient ensuite. Enfin Tarmée chinoise apparut sur la hauteur de Dhebang, audessus de Nayakot, à une journée de Katmandou (30 kilomètres), le 4 septembre 1792. Les Gourkhas massés tentèrent un suprême effort ; mais Fou-k*ang lança sur eux ses troupes, soutenues et maintenues par son artillerie qu'il avait fait installer en arrière, à la manière chinoise, contre les ennemis et contre les fuyards. Le Népal était

définilivement vaincu ; il ne restait comme ressource que de recourir aux voisins détestés qui occupaient le Bengale. Le roi Gourkha sollicita le secours des Anglais ; mais Lord Cornwallis, en date du 15 septembre, se refusa à une intervention armée : il alléguait les goûts pacifiques de la Compagnie etrintérêt du commerce anglais à Canton. Il s'offrait toutefois en médiateur entre les deux parties et annonçait renvoi d'un représentant autorisé (Kirkpatrick), Le Népal n'avait plus qu'à choisir entre les ennemis de son indépendance ; il préféra s'arranger avec les Chinois. Fou-k'ang ne se montra pas trop exigeant ; son armée était réduite en nombre, épuisée par la fatigue et par le climat; l'hiver approchait, qui allait fermer les passes ; une fois bloqués au Népal, sans ravitaillements et sans base d'opération, ses soldats étaient perdus. L'Empereur, il est vrai, avait d'abord eu l'intention de diviser le Népal en plusieurs principautés, à la façon des pays tartares et conformément aux traditions du pays. Fou-k'ang n'alla pas jusqu'à celte extrémité : les Gourkhas rendirent les conventions signées en 1790 et désavouées parle Dalai-Lama, les richesses : bijoux, sceaux d'or, boules dorées du faîte des pagodes, qu'ils avaient rapportées du pillage du Tibet, et aussi deux lamas : Tan-tsing et Pan-tchou-eul, qu'ils avaient faits prisonniers. Chamar-pa s'était empoisonné, degré ou de force ; son cadavre fut remis aux Chinois. Enfin les Gourkhas offrirent en tribut des éléphants domestiques, des chevaux indigènes et des instruments de musique, demandant qu'il leur fût éternellement permis de vivre sous les lois de la Chine. L'Empereur profita delà victoire pour consolider l'autorité chinoise au Tibet : il y établit une garnison régulière de 3 000 soldats indigènes et de 1 000 soldats chinois et mandchous ; des postes chinois furent répartis tout le long de la frontière sous prétexte de veiller à la loyauté des échanges, mais avec la mission réelle d'interdire l'entrée du pays aux

Européens ou même à leurs sujets asiatiques. Un nouveau règlement sur Télection du Grand-Lama restreignit encore les droits féodaux de TÉglise. Le succès des Chinois coûta plus cher au Tibet qu'au Népal. L'Empereur avait appris par les rapports officiels le courage indomptable du petit peuple qui avait osé lui faire échec ; l'ambassadeur (Macartney) envoyé par les Anglais à la cour de Pékin« pour porter le tribut» en 1795 confirma et compléta ces informations. K'ien-long se le tint pour dit. Sur le point d'abdiquer après soixante ans de règne (1736-1796), il recommandait à son successeur de ne point intervenir sans nécessité absolue dans les affaires des Gourkhas\

11 est piquant de placer en face des faits le récit de la chronique gourkha : « Le roi Ran Bahâdur Sah, ayant appris les détails du pays septentrional de la bouche de Syâmarpa Lâmâ, qu'il avait mandé, envoya des troupes à Sikhârjun qui pillèrent Digarchâ et ne respectèrent pas l'autorité chinoise. L'Empereur de Chine, ne pouvant admettre cette insulte, envoya une grande armée sous le commandement du Kâjï Dhurîn et du ministre Thumthâm. Cette armée atteignit Dhêbun ; alors le Raja chargea un Lâkhyâ Bândâ de Bhinkshê Bahâl d'une cérémonie expiatoire [puraçcarana] tandis que Mantrinâyak Dâmôdar Pânde taillait les ennemis en pièces et obtenait une grande gloire. Après cela l'Empereur de Chine, pensant qu'il valait mieux vivre en amitié avec les Gourkhas, fit la paix avec eux*. »

1. L'histoire de la guerre entre le Népal et la Chine est fondée sur : 1° KiRKPATRicK, appendice l (récit gourkha); H (récit tibétain et correspondance de Lord Cornwallis avec le Dalai-Lama et le Raja du Népal); 2" TuRNER, Embassy to Thibet, p. 437 ; 3° Markham, Tibet, p. lxxvi-lxxvii (fondé sur les souvenirs de Hodgson qui s'était enquis auprès de Bhim Sen Thapa) ; 4° Cheng-ou ki, trad. Imbault-Huart, loc. laud. ; 5° Parker, Nepaul and China (d'après les documents chinois), loc, laud. — Hamilton est seul à prétendre (Népal, p. 249) que les Gourkhas durent remettre aux Chinois cinquante jeunes filles et des provisions de route, et qu'ils gardèrent leur butin.

Page 1