‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 39 sur 85 · Vaniçâv · texte numérisé non relu

Vaniçâv

Le traité de 1792 est encore en vigueur, et le Népal n'a pas cessé de payer tous les cinq ans un tribut à la Chine. Les Gourkhas en sont venus à tirer vanité de ce vasselage qui les rattache à un empire dont ils s'exagèrent la puissance actuelle, sans autre charge qu'une formalité indifférente. Leur esprit mercantile a su en tirer un avantage de lucre.

Tous les cinq ans, le Népal doit envoyer à Pékin une ambassade composée de plusieurs hauts dignitaires assistés d'une escorte ; elle va saluer le Bodhisattva Manjuçrî dans la personne de l'Empereur, et déposer entre les <( cinq griffes du Dragon » un placet écrit sur des feuilles d'or avec des cadeaux variés. Le nombre des personnes qui composent l'ambassade est fixe et constant; il ne doit pécher ni par défaut ni par excès. Si par un fâcheux hasard un des membres de la mission tombe gravement malade en route, on ne lui permet pas de s'arrêter ou d'abandonner le voyage ; on le transporte en palanquin ; à défaut de palanquin, on le lie à la selle de son cheval. Le voyage doit s'effectuer en un temps donné, par des étapes déterminées : la complication des relais à organiser le long d'un parcours immense explique cette rigueur intransigeante. Au reste, on s'applique à rendre la route aisée, agréable même autant que possible ; on prend soin de ménager aux membres de la mission des distractions d'ordre intime qu'ils ne méprisent point. En douze étapes, la mission atteint la frontière du Tibet à Kuti (ou Nilam) dont les Gourkhas sont maîtres depuis 1853. Un officier chinois prend alors charge du convoi et le conduit en vingt-huit étapes jusqu'à Lhasa par Tingri et Shigatze. A Lhasa, un mois et demi de halte. Le commissaire impérial procède à l'inventaire des cadeaux, constate qu'ils sont conformes aux stipulations de 1792 et les fait soigneusement emballer. Il instruit ensuite les délégués des rites à suivre en présence de l'Empereur, leur

délivre leur indemnité de voyage, et leur donne de menus présents à litre personnel (soie, satin, vêlements fourrés) ; les délégués lui remettent en échange, ainsi qu'au Dalai Lama, les présents personnels du roi népalais. De Lhasa à Ta-tsien-lou, frontière de la Chine et du Tibet, en 64 élapes, par Detsin dzong, Gya-la, Gyamdo dzong, Artsa, Lhari, Alamdo, Chor-kong-la, Lhatse, Nganda, Lagong, Tchamdo, Tag yab, Nyeba, Batang, Litang. L'escorte venue de Lhasa s'arrête à Ta-tsien-lou, et les mandarins du Sse-tchoan prennent alors la direction avec la responsabilité de l'ambassade. En soixante-douze étapes, elle arrive par la route du Ho-nan à Pékin, après huit grands mois de chemin. Elle séjourne quarante -cinq jours dans la capitale, et ses chefs sont admis une fois à se prosterner devant l'Empereur en personne. Puis elle s'en retourne par la même voie, mais elle traverse l'Himalaya à la passe de Kirong. La terre barbare a souillé les envoyés gourklias ; il leur faut s'arrêter trois jours à Nayakot, pour y subir les expiations rituelles qui leur rendront, avec la pureté légale, la caste perdue. Comme une consécration publique de leur pureté recouvrée, le roi leur offre de l'eau avec sa propre aiguière. Une procession d'état va recevoir ensuite la missive impériale que rapporte l'ambassade. Le roi marche en tête, accompagné de cinquante nobles à cheval ; les conseillers du roi sont montés sur des éléphants ; trois mille soldats encadrent le cortège. A une lieue de la capitale, le roi descend de son éléphant; il prend la missive que l'envoyé portail à son cou, suspendue dans un étui couvert de brocart ; la canonnade salue ce moment solennel. Le roi suspend de nouveau la lettre au cou de l'envoyé. L'envoyé monte alors sur un éléphant et prend à son tour la tête du défilé jusqu'à l'entrée du palais.

L'honneur d'aller à Pékin est très recherché. Ce n'est pas que la passion du voyage sévisse au Népal ; mais les

Gourkhas, esprits pratiques, apprécient un autre avantage. Le personnel de la mission est entretenu, pendant les dix-huit mois d'absence, aux frais du trésor chinois, logé, nourri, transporté gratuitement; et de plus il est tant à l'aller qu'au retour exempté des droits d'entrée ou de sortie sur ses colis : c'est une occasion de trafic lucratif. Un des articles qui laisse le plus de profit, c'est les conques de l'Inde ; elles sont peu encombrantes et se paient au poids de l'or, de 3 000 à 4 000 francs. On les emploie surtout dans les lamaseries ; les esprits des tempêtes passent pour y résider*.

Les Gourkhas ont toujours cherché à tirer parti de leurs relations avec la Chine: en 1815, au cours de la guerre qu'ils soutenaient contre les Anglais, ils pressèrent l'empereur d'envoyer des troupes chinoises à leur secours. Fidèle aux leçons de K'ien-long, l'Empereur refusa d'intervenir. En 1841, ils oflrirent à la Chine, en guerre avec les Anglais, d'opérer une diversion sur les frontières de l'Inde ; la Chine repoussa cette aide compromettante ; les Gourkhas n'hésitèrent pas à réclamer une compensation pour le profit qu'ils auraient pu faire. En 1853, tandis que la Chine luttait contre la révolte des T'ai ping, les Gourkhas vinrent encore offrir leurs services sans plus de succès. Ils réclamèrent alors, comme en 1841 , une compensation, pour se dédommager, et se saisirent de Kirong et de Kuti, qu'ils gardèrent ; ils poursuivirent leurs empiétements, mais se virent contraints d'accepter un arrangement en 1858. Le premier ministre du Népal, Jang Bahadur, reçut à cette

1. Sur la mission à Pékin, j'ai utilisé: Cavenagh, 63-66 (après les officiers népalais); Hodcson, Miscellaneous EssaySy 11, 167-190 (itinéraires népalais) ; Hunter, Life of Hoâgson, p. 78 (réception de Tambassado à Katmandou) ; Imbaukt-Huart, Un épisode des relations diplomatiques de la Chine avec le Népal en 1842, dans Revue de rE.rinhneOnrnt. 111 (1887), 1-28 ; Rockhill, The land of the Lamas, Londou, 1891 (rencontre avec l'ambassade).

occasion, avec un boulon de mandarin, le titre de « Tong lin pim ma ko kang wang syan » , général en chef de Tarmée , prince vraiment brave et premier ministre. Bir Shamsher Jang, qui exerça les fonctions de premier ministre de 1886 à 1901, reçut la même distinction, et il n'en tirait pas médiocrement vanité.

Une convention conclue en 1856, complétée en 1860 à la suite d'une guerre sanglante entre le Népal et le Tibet (1854-1856), applique aux relations commerciales des deux pays les mêmes règlements qu'au commerce chinois-russe via Kiakhta. Une foire se tient tous les ans, au printemps, à Kuti et à Kirong ; les Tibétains viennent y échanger sous le contrôle officiel le thé et le sel contre les marchandises du Népal. Enfin le Népal, en vertu de ses droits traditionnels, conserve à Lhasa une concession administrée par un agent népalais, sous la garde d'un poste gourkha. Le gouvernement tibétain s'engage à payer aux Gourkhas un tribut annuel de 10000 roupies.

Par ses démêlés avec la Chine et par ses ambassades au trône impérial, le Népal a deux fois acquis le droit de figurer un jour dans les Annales de la dynastie mandchoue. Quand une tourmente aura fait disparaître les héritiers dégénérés de K'ang-hi et de K'ien-long, une commission officielle sera chargée, conformément à la tradition, de compulser les archives des Ta-Tsing et de rédiger leur histoire. Sans attendre une éventualité qui ne paraît plus éloignée, il est aisé d'anticiper sur la notice qui sera consacrée au Népal dans la description géographique de l'Empire mandchou. Les documents chinois qui sont dès maintenant accessibles en contiennent presque toute la substance : tels le Wei-tsang fou ki\ composé par un

1 . Traduit en russe par le moine Hyacinthe ; mis en français et enrichi de notes nombreuses par Klaproth, Nouveau journ. asiat., IV, p. 81 ; VI, p. 161 ; VII, p. 161 e{ 185. — Nouvelle traduction en anglais, par

fonctionnaire de l'intendance attaché au corps d'armée qui envahit le Népal; le Cherifj-ou ki\ qui raconte les campagnes de la dynastie présente, et qui a pour auteur Wei Yuen, auquel on doit un traité classique de géographie, le Hai kouo t'ou tchi ; le Si-tsang tseou sou^, Rapports et mémoires de Meng-Pao, commissaire chinois au Tibet de 1842 à 1850 ; et les pièces analysées par M. Parker \

Les Annalistes des Ming n'avaient pas reconnu dans le Ni-pa-la des documents contemporains le Ni-polo des ï'ang; les Annalistes des Ta-Tsing ne retrouveront pas davantage le Népal des histoires antérieures sous les noms modernes du pays. Certains textes reproduisent la désignation de Bal'po, attribuée au Népal par les Tibétains, en la figurant par des transcriptions diverses: Pa-le-pou^ (E fi^lî)i Pa'eid'pou{ \ ^ \ )\Pei'pou{^ ^p); on trouve encore le nom de Pie-pang qui semble transcrire (comme l'indique Imbault-Huart) le WhéiBAW K bras spuhs, prononcé Préboung, nom qui désigne un monastère célèbre dans le voisinage de Lhasa, mais qui s'est étendu aux populations de l'Himalaya. Enfin le motGourkha est [v^n^cv\[K*o-eul-k'a {M W ^)- Egarés par ces noms, les historiens de la période mandchoue affirment que « de temps immémorial, ce pays n'a pas eu de relations avec la Chine », que « le royaume des Gourkhas, bien plus éloigné que les tribus mahométanes (du Turkestan chinois) est cette contrée que les troupes des dynasties des Han et des T'ang ne purent

\V.-\V. RocKHiLL : Tibet frorn Chinese sources dans Journ. Boy, As. Soc, 1891.

1. Histoire de la conquête du Népal (tirée du Cheng vou tçi) par Imbault-Huart, dans/ou7*n. asiat.^ 1878, 11; 348-377.

2. Un épisode des relations diplomatiques...^ par Imbault-Huart (v. s\ip. p. 184, note).

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