‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 44 sur 85 · X. (Publié par M. de Lavallée-Poussin · texte numérisé non relu

X. (Publié par M. de Lavallée-Poussin

iti çrî svayambhuve mahâpurâne nâgaçâdhanadurbhiksâdiçânti Çàntikaravarnanani nâma daçamo 'dhyâyah- 138» (= Vrhat® VIII).

XL atha pûjâphalani vaksye çrnu bhùpâla uttama |

iti çrï svayambhuve purâne pQjâphalavarnanarn nâmaekâdaço 'dhyâyah. 145*» (== Vrhato VIII, suite).

XII. Reprise de la prose. Açoka quitte Pâtaliputra pour se diriger vers le Nord, va jusqu'au Népal, puis rentre à Pâtaliputra, au Kukkutârâma. Upagupto ràjânarn svâçisâ sanivardhya punah kathayâmi çrnu bhûpâla | tatra punah kàlântare çrïmadâryâvalokiteçvaramûrtir bhavisyati tathâ Trailokyavaçamkara Lokeçvaramûrtir Yaksamaileçvaramûrtir upadravaçântau tathâ bahavo devànârn sambhavisyanti bahavas tirthàç ca câturdigîyair bhûmipâlair moksyante iti bhavisyakathàm upadiçya dhyânâgâram âviçat | Râjâçokah svarâjyam upâgamat I atha bhiksur Jayaçrïh sajinaçrîrâjapramukhaip samyalokam âçïrvacobhir anvamodat |

yatra sûtraratnam idam dharmasârpkathyam Éloge du Purâna. iti çrî

svayambhuve mahâpurâne 'çokatîrthayâtràphalastutikathanam nâma dvâdaço 'dhyàyah- 152''.

du Népal. Le nom de « mâhâlmya » le caractérise si bien que ce mot y reparaît sans cesse, soil dans les titres des chapitres, soit au cours de l'exposition ; en son ensemble, c'est un Nepâla-mâhâtmya à l'usage des bouddhistes, et son auteur n'hésite pas lui-même à se servir de cette désignation.

L'ouvrage a eu tant de succès qu'il a dû se plier à toutes sortes de remaniements pour s'adapler aux goûts variés de ses lecteurs. Il n'en existe pas moins de cinq recensions actuellement connues. La plus longue porte le titre de Svâyambhuva-Purâna ou Svâyambhuva-maliâ-purâna ; elle est en douze chapitres ; une autre, la Svayambhûtpaltikathâ, a dix chapitres (elle est appelée aussi Madhyama- Sva° pu*') ; trois autres sont divisées en huit chapitres, mais elles sont néanmoins de longueur très inégale. Taudis que le Vrhat-Sv" pu° couvre en manuscrit plus de 3000 lignes, et le Mahat-Sv* pu° plus de 2 000, le Svayambhucailyabhattârakoddeça n'en compte que 250 environ. Les différences ne portent du reste que sur la forme ; le fond est partout identique ; Tampleur des descriptions et la pieuse accumulation des épilhètes oiseuses déterminent seules l'étendue du poème. La rédaction la plus satisfaisante au point de vue de la correction et de la composition est celle du Svâyambhuva-(mahâ)-purâna ; elle contraste totalement avec le style barbare et la métrique abominable du Vrhatsv" pu% imprimé dans la Bibliotheca Indica. La date de chacune des recensions n'est pas connue, et il est difficile de fixer autrement que par des raisons de goût leur ordre chronologique. Le nom du roi Yaksa malla paraît aussi bien à la fin du Svâyambhuva que du Vrhat**dans une prophétie prononcée par le Bouddha ; Yaksa malla étant mort vers 1460, nos rédactions ne peuvent guère être antérieures au XVI* siècle, si la mention de ce roi n'est pas due aune interpolation, toujours facile dans une prophétie et surtout à la

fin d'un ouvrage. Les autres rois nommés et glorifiés dans le poème, Gunakâraa deva et les deux Narendra deva, datent d'une époque bien plus lointaine. Deux Gunakâma deva ont régné sur le Népal; la tradition place le second au début du vni® siècle ; mais la désignation de Narendra comme le fils de Gunakâma deva fixe le choix sur le plus ancien de ces deux rois. L'autre Narendra deva, associé à un événement capital de l'histoire religieuse au Népal, régnait vers le milieu du vn* siècle. Voilà les seuls repères qu'on puisse tirer des recensions du Svayambhû Purâna'. Un travail de critique comparative, réservé à l'avenir, permettra sans doute de reconnaître la forme originale du Purâna ou de la restituer.

Le Purâna bouddhique a tout au moins reproduit le cadre traditionnel des purânas brahmaniques ; il est agencé en

1. Le pandit Haraprasad Çastri (dans le Journal Buddh, Text. Soc, lac. laud.) prend à tort le second des deux Narendra deva mentionnés dans le Purâna pour le roi qui régnait à Bhatgaon vers le milieu du xvn« siècle. L'épisode où paraît Narendra deva est trop célèbre pour autoriser la moindre confusion ; le héros en est bien un des successeurs d'Amçu varman, le môme Narendra deva qui entretint des relations d'amitié avec la Chine. Si le Vrhat-Svo place ce Narendra deva « un long temps après Yaksa malla », il serait vain d'attacher la moindre importance à celle apparence de classement chronologique ; le compilaleur du Purâqa se serl simplement de cette formule commode pour mettre bout à bout les événements qu'il veut raconler. — Du reste l'épisode de Narendra deva et de Bandhu dalla n'est pas mentionné par le Svàyambhuva-(mahâ)-purâna. Je n'y ai pas retrouvé non plus d'indication qui corresponde aux vers du Vrliat-Sv» signalés par Haraprasad et où se trouve une allusion à la destruction du Viçveçvara de Bénarès (dans la description de Bénarès comme la patrie du Bouddha Kàçyapa). Tout semble attester que le Svdyambhuva est antérieur au Vrhat". Il est regrettable que la Bîbliolheca Indien ait imprimé de préférence celte dernière recension, et que l'éditeur du texte ait cru devoir farcir à plaisir de barbarismes et de solécismes le sanscrit macaronique de son auteur ; il n'est pas conforme au « fair play » même entre brahmane et bouddhiste, de choisir, comme de parti pris, les leçons les plus incorrectes et d'éliminer les autres.

Le procédé de développement en cjuelque sorte mécanique pratiqué par le Vrhal" rappelle tout à fait la manière des Vaipulya-sûtras.

LES DOCUiMENTS INDIGÈNES 213

satsamvâda, en « conversation h six », c'est-à-dire que trois groupes d'interlocuteurs se superposent; le premier dialogue est emboîté dans un second qui est inséré dans le troisième. Deux Bodhisattvas, Jayaçrî et Jinaçrî, s'entretiennent cïGayâ; Jayaçrî interrogé sur l'origine de Svayambhû rapporte h son compagnon une conversation engagée sur le même sujet entre le roi Açoka et son maître spirituel Upagupta. Pour satisfaire la curiosité du souverain, Upagupta lui-même n'avait trouvé rien de mieux que de lui répéter le dialogue échangé jadis sur le même thème entre le Bouddha Çâkyamuni et le Bodhisattva Maitreya qui Tinterrogeait. Çâkyamuni y narre les visites à Svayambhû des Bouddhas antérieurs, Vipaçyin,Çikhin, Viçvabhû, Krakucchanda, Kanakamuni, Kâçyapa, leurs prédictions, leurs adorations, le culte qu'ils ont rendu aux lieux sacrés, les vertus qu'ils leur ont reconnues, le voyage de Manjuçrî au Népal, la vallée conquise sur les eaux, la civilisation introduite, Tordre établi, le culte des Nâgas institué comme un remède contre la sécheresse par le roi Gunakâma deva. Ebloui par tant de merveilles, Açoka s'empresse d'aller lui-même au Népal, élevant partout sur sa roule des stupas; puis, son pèlerinage achevé, il rentre à Pàtaliputra, oti son maître Upagupta lui annonce brièvement les destinées futures du culte d'Avalokiteçvara. El Jinaçrî, enchanté à son tour, remercie Jayaçrî de ce récit instructif et édifiant.

Pour contrôler les données suspectes de la tradition et de la légende, le Népal offre à l'histoire deux catégories de documents : les inscriptions et les manuscrits. L'épigraphie du Népal est loin de remonter aussi haut que l'épigraphic do rinde. Si l'empereur Açoka visita jamais la vallée, commele Svayambhû PurânaTaffirme, aucun monument ne commémore expressément son passage; un intervalle de sept siècles et demi sépare les piliers à inscriptions élevés par

Açoka dans le Téraï népalais et les inscriptions de ^ de va qui ouvrent Tépigraphie népalaise. Cette épigraphie s'étend sur un espace de quatorze siècles, mais elle est loin de présenter une succession continue de documents. Des lacunes inexplicables la découpent en séries irrégulières. A partir de Mâna deva, elle se prolonge jusqu'au ix* siècle de J.-C, et s'interrompt alors pour reprendre avec la fin du xw** siècle. J'ai déterré à Harigaon une inscription du xi" siècle (139 de Tère népalaise) ; mais par une étrange fatalité, l'inscription avait disparu quand je retournai pour l'estamper. Les inscriptions découvertes par Bhagvanlal, Bendall et moi émanent toutes des mêmes princes; celles que j'ai reçues du Népal depuis mon retour restent, quelle qu'en soit la provenance, enfermées dans ce cercle fatal de noms et de dates.

Les inscriptions' anciennes du Népal sont toutes gravées exclusivement sur la pierre; on n'a pas encore trouvé d'anciennes donations inscrites sur des plaques de cuivre [tântra-pattra)^ comme l'usage en était répandu dans l'Inde dès les origines de Tépigraphie (témoin les plaques de Sohgaura, qui remontent sans doute à l'époque Maurya). Et cependant le Népal a des mines de cuivre, exploitées de longue date, et ses bronziers jouissent d'une antique réputation. La Vamçâvall mentionne, il est vrai, un règlement du Cârumatî-vihâraqui fut gravé sur cuivre sous le règne de Bhâskara varman, personnage légendaire plutôt qu'historique et qui précède de vingt générations le roi Mftna diîva. Le maharaja Chander Sham Sher m'a envoyé la VA}\m des plaques actuellement conservées dans ce couvent; ^tll(*H n'ont rien à voir avec Bhâskara varman; elles sont

1 InurripUoiiH. — Pandit Bhagvânlâl IndràjI. Ttoenty-three Inscrip^ non* frofn St'juH ; dan» Ind. Antiq, IX, 16319^1 : Some CanaideraUons nrt Iht^ f'hronotofji/ ofNopdl\ translated from Gujar&U by Dr. Bûhler. ;// XllI/iM ^'l^. -i>v\\\\f.sïiKLL. X Joiirney ofLiieraryandArehoBfh louif'ffi lO'Hfinuih In Népal and Northetm îndia. Cambridge, 1886.

modernes, et même rédigées en langue névarie. Les tâmrapaltras qu'on trouve souvent cloués à la façade des temples datent tous des trois ou quatre derniers siècles.

Les inscriptions sur pierre [çilâ-pattras] sont gravées tantôt sur des piliers que surmonte une image sacrée, par exemple àChangu Narayan, à Harigaon, tantôt sur Tobjet même auquel elles se rapportent, tantôt, et le plus souvent, sur des tablettes dressées. La pierre est soigneusement polie, les caractères tracés avec soin et avec goût ; le fronton de la stèle est généralement décoré d'une sculpture en relief, soit le disque de Visnu entre deux conques, soit le taureau de Çiva, soit encore une fleur de lotus. Le texte des anciennes inscriptions est toujours en sanscrit, les formules du protocole sont empruntées au formulaire général de rinde, mais l'invention des poètes locaux s'exerce volontiers dans les invocations liminaires ou dans les panégyriques. Les rois mêmes ne dédaignent pas d'entrer en lice et de montrer leur adresse à manier les vers.

La seconde série des inscriptions népalaises s'ouvre avec la restauration des Mallas, vers la fin du xiv® siècle. Il est difficile de croire qu'on ait cessé pendant cinq cents ans de graver des inscriptions au Népal ; il est surprenant que (les rois aussi glorieux dans la tradition que le fondateur de Katmandou, Gunakàma deva, n'aient pas cherché à s'immortaliser par la pierre. Les stèles laborieusement effacées et grattées qui se rencontrent partout en grand nombre sont peut-être les témoins, réduits au silence, de cette période obscure. La croyance populaire les tient toutes pour antérieures à l'ère népalaise (880 de J.-C.) ; un fondateur d'ère doit payer toutes les dettes du pays avant d'inaugurer un comput nouveau; à la fondation du Nepâlasamval, on aurait donc détruit tous les engagements antérieurs et les documents qui les portaient. M. Wright s'est fait l'écho de ce préjugé {Vamçâv,, p. 246). Il suffît,

pour en constater Tinanité, d'observer que la première série des inscriptions népalaises est tout entière antérieure au Nepâla-samvat.

A partir du xvn® siècle, Tépigraphie des Mallas abonde jusqu'à Tencombremenl. Pratàpa Malla inonde de sa prose et de ses vers Tétendue de ses domaines ; ses successeurs et les princes des dynasties rivales, à Patan et h Bhalgaon, étalent partout la pompe déclamatoire de leurs vains titres. L'écriture tend à l'arabesque; elle s'assouplit, se contourne en lignes fantaisistes, se marie à la pierre qu'elle prétend décorer. En môme temps, le sanscrit recule: la langue vulgaire, le névari, pénètre dans l'épigraphie ; sans se hausser jusqu'à la littérature, elle exprime les réalités banales ou triviales que la langue sacrée ne sait plus ou ne veut plus rendre, les stipulations, les clauses, les limites des concessions, etc. Le parbaliya, depuis la conquête gourkha, se substitue par degrés au névari ; mais le sanscrit garde encore son prestige et continue à s'employer dans les invocations et le protocole des inscriptions.

Malgré le voisinage du Tibet et les fréquentes relations des deux pays, les inscriptions tibétaines sont rares au Népal; je n'en ai pas trouvé d'anciennes, ni à Syambu Nath, ni à Budnath. Les Tibétains se contentent de graver avec une surprenante habileté de main la formule sainte: ont manipadme hum sur les roches qui bordent la route. Le seul texte considérable est l'inscription bilingue de Syambu Nath qui commémore la restauration de l'édifice au xvui* siècle. J'espérais retrouver aussi un souvenir des Chinois qui visitèrent à plusieurs reprises le Népal ; je n'ai vu que trois caractères chinois gravés sur une petite chapelle moderne à Syambu Nath.

Les suscriptions des copistes sont une ressource originale de l'histoire népalaise. Les couvents et le chmat du

Népal ont préservé un assez grand nombre de manuscrits anciens, tracés sur des feuilles de palmier (tâla-pattra) \ il faut sortir de Tlnde pour rencontrer des documents de paléographie indienne dignes d'être opposés à ceux du Népal : le Dhammapada de Kachgar et le manuscrit Bower, les trouvailles du D' Stein dans le Takla-Makan,les feuilles de palmier d'Horiuji au Japon. La plupart des anciens manuscrits népalais actuellement connus sont déposés, soit à la bibliothèque du Darbar, à Katmandou, soit à la Bibliothèque de TUniversité de Cambridge, qui a acquis la collection du IV Wright. Les vieux stupas, les couvents, les bibliothèques des particuliers recèlent encore d'inappréciables trésors qu'une exploration méthodique pourra rendre un jour à la science. Fidèles à un usage répandu dans rinde, mais plus spécialement observé au Népal, les scribes népalais indiquent à la suite de l'ouvrage terminé la date d'achèvement, souvent avec des détails qui permettent d'en calculer l'équivalent européen sûr et précis : jour de la semaine, constellation lunaire, angles du soleil et de la lune, etc.. Souvent aussi ils mentionnent le nom et les titres du roi régnant, si bien qu'une partie de la chronologie népalaise est fondée sur ces signatures de scribes*.

1. Mss. du Népal. — Cecil Bendall, Catalogue of the Buddhist Sanskrit Manuscvipts in the University Library^ Cambridge. Cambridge, 1883. — Râjendralâla Mitra. The Sanskrit Buddhist Literature of Népal. Calcutta, 1882. — Haraprasad Suastri^ Beport on the search of sanskrit inanuscripts, 1895 to 1900. Calcutta, 1901. — V. aussi: Katalog der Bibliothek der DeiUschen Morgenlàndischen Gesellschafty tome H : Handschrifton, Inschriften, Munzen, etc. Leipzig, 1881 (n®* 1-6: inss. donnés par Wright). — Cowell and Eggeling, Catalogue of the Hodgson Colleclion of Buddhist Sanskrit Mss., dans le Journal of the Royal Asiatic Society ^ new séries, vol. Vlil, 1-52. London,1876. — Les mss. envoyés par Hodgson à la Société Asiatique et à Burnouf, et conservés à la Bibliothèque Nationale, n*ont jamais été l'objet d'un catalogue scientifique. — V. Sir W.-W. Hunter, Catalogue of Sanskrit Mss. collected in Népal by Brian Houghton Hodgson. London 1881 (réimprimé à la fin de: Life of Brian Houghton Hodgson. London, 1896, p. 337-356).

218 LE 5ÉPAL

La numiismatique \ qui fournit un appoint si utile à certainei^ sections de Tlmtoire indienne, fait à peu près entièremeot défaut au Népal. Les spécimens anciens qui ont été retrouvés jusqu'ici sont frappés par des princes de la première série épigraphique (vi*-vu* siècles de J.-C.).

1. Numismatique népalaise. — Psixëcp, E$$ays, 1, p. 61-62, et pL Dl, n*' 12, — Cu5(5(f?{<;iiAii, Coin» of Ancient India, p. 112. — Journal of Uœ AdUitin Society of Bengal, 1865, p. 12i. — Bcicdall, Z. D. M. G., XXXVi, p, 651, — V. Smitm, Proceedings A. 5. B., 1887, p. 144. — H<ca^LE, ib,, 1888, p. 11^4.

LA POPULATlOiN

LES NÉVARS

La population du Népal se divise, comme c'est le cas ordinaire, en deux groupes : les maîtres et les sujets, les vainqueurs et les vaincus. Les maîtres, ce sont les Gourkhas qui ont conquis le Népal en 1768. Les sujets, ce sont les Névars, les maîtres de jadis, dépossédés par la conquête Gourkha. Si on en croit la Vamçâvalî,- les Névars euxmêmes n'étaient entrés dans la vallée qu'après l'institution de l'ère népalaise (an 9 = 889 J. G.; date rectifiée: 1096 J. C.); ils y étaient venus de l'Inde méridionale sous la conduite de Nânya deva, un râja originaire du Karnâtaka (le plateau central du Dekkhan); ils avaient pour berceau le pays de Nâyera. La géographie classique de l'Inde ignore ce pays; le chroniqueur, ou plutôt la tradition qu'il suit, désigne évidemment sous ce nom la contrée des Nàyars ou Nairs, la côte de Malabar. Des légendes, confirmées par des indications positives, rattachent, en effet, l'histoire religieuse du Népal à l'extrémité méridionale de la presqu'île. Quand les Névars, entrés définitivement dans la civilisation hindoue, se préoccupèrent de trouver des ancêtres sur le sol de l'Inde orthodoxe, les Nairs se présentèrent tout naturellement à l'imagination complaisante des généalo-

gisles nationaux. L'analogie des deux noms: Nâyera, Nevàra, démontrait déjà jusqu'à l'évidence la parenté originelle des deux peuples; en outre, si les Névars scandalisaient les brahmanes parleur indifférence au sacrement du mariage, les Nairs à Tautre bout de Tlnde pratiquaient la même doctrine, et quoiqu'admis dans l'organisation brahmanique, ils conservaient fidèlement Tusage de la polyandrie, commune aux tribus himalayennes. Lessvdmins du Dekkhan, de passage comme pèlerins ou installés comme prêtres au Népal, durent constater et signaler au premier abord ces rapports entre les Nairs et les Névars, puisque le colonel Kirkpatrick en fut également frappé au premier coup d'œir. L'amour-propre des Névars se trouvait flatté du rapprochement, puisque les Nairs, en dépit de leurs pratiques irrégulières, sont rangés comme Ksatriyas parmi les castes nobles.

Mais rhistoire n'a rien à tirer de ces fantaisies : les traits, les mœurs, la langue des Névars révèlent une tout autre origine ; c'est au Nord de l'Himalaya qu'il faut chercher leur berceau. Et c'est aussi de là que les traditions locales, consignées dans les Purânas et les Chroniques, amènent les premiers habitants de la vallée : Le Bodhisattva Manjuçrî, qui ouvrit une issue aux eaux emprisonnées et qui changea l'ancien lac en terre habitable, vint au Népal du Mahâ- Cîna, la Chine; les disciples qui l'accompagnaient, et qui furent les premiers colons, étaient aussi des gens du Mahâ- Cîna; le roi qu'il installa, Dharmâkara, était originaire de ce même pays. Plus tard seulement, avec le Bouddha Krakucchanda, précurseur de Çâkya muni, des brahmanes et des ksatriyas montèrent de l'Hindoustan ; et ce fut un

1. « Il is remarkable enougli Ihal the Newar women likethose among the Nairs may in facl hâve as many hiisbands as they please. » Kirkpatrick, p. 187. — Sur les Nairs, cf. Alfred Nundy, The Nairs of the Malabar Coasl dans la revue East and West, I, 126i-1275.

râja hindou, Dharmapâla, qui succéda à Dharmâkara le Chinois. Rois et saints accoururent dès lors en foule de rinde ; cependant le Népal échappa encore aux « gens des quatre castes ». Les barbares Kirâtas, venus des vallées orientales, s'emparèrent du pays et le dominèrent longtemps. Un râja venu de l'Inde du Sud, Dharmadatta de Kâncî (Conjeveram), les chassa et rétablit les quatre castes. Mais les temps déplorables de Tâge de fer, du Kali Yuga, étaient venus, et les ksatriyas authentiques avaient disparu. Le parrain et le patron du Népal, Ne Muni, dut se résigner k choisir un roi parmi des bergers ; ces bergers, il est vrai, valaient bien des princes, car ils étaient venus au Népal dans la suite de Krsna, le dieu pasteur. Après les bergers, une nouvelle dynastie de pâtres (Abhîras) gouvernale pays ; puis les Kirâtas s'en rendirent encore une fois les maîtres. Cependant il restait au Népal des personnages de sang ksatriya; le puissant empereur Açoka put y trouver un gendre. Enfin parurent des dynasties légitimes de véritables Rajpoutes, venus de l'Ouest: la Race de la Lune, la Race du Soleil, les Thâkurîs.

Dégagé des travestissements de la légende, le récit se réduit à un petit nombre de faits acceptables : une première immigration arrive du Nord de THimalaya; elle est suivie d'une autre immigration qui vient du Sud. Le pays appartient d'abord à des tribus belliqueuses établies dans les montagnes de l'Est; la population de pasteurs qui l'occupe essaie h plusieurs reprises de secouer leur joug. Enfin, des familles guerrières issues des pays rajpoutes arrivent à rendre l'indépendance au Népal, et sous leur autorité le royaume se civilise.

Les Névars sont les compagnons de Mafijuçrî ; leurs traits comme leur langage marquent leur parenté avec les peuples du Tibet, aussi bien qu'avec les autres clans indigènes qui se partagent le territoire du royaume gourkha.

Les tribus orientales, les moins pénétrées par Tinfluence hindoue, gardent encore des souvenirs positifs de leur origine. Ainsi les Limbus, qui forment un rameau des Kirâtas, se divisent en deux clans: le clan de Kâçî ou Bénarès et le clan de Lhasa; ils racontent que dix frères, nés à Bénarès, se séparèrent en deux groupes et se retrouvèrent au Népal où ils étaient venus, les uns directement de rinde, les autres par un détour, en passant par le Tibet. Une autre légende recueillie par Sarat ChandraDas mérite d'être rapportée comme un document historique, tant elle contient de vérité générale ; elle pourrait aisément s'appliquer à la plupart des vallées népalaises : Un jour, un berger tibétain qui faisait paître son troupeau vers le col de Kangla, à rOuestdu Kanchanjanga, constata qu'un de ses yaks avait disparu. Il suivit les traces, passa le col, et retrouva son yak paresseusement étendu, Testomac bien rempli. Le berger fatigué s'endort; au réveil, le yak manquait encore une fois; nouvelle recherche, qui conduit le berger sur les traces de la bête h un vallon verdoyant. Il sème par jeu quelques grains d'orge, retourne à son pays, raconte sa découverte ; personne ne veut le croire, moins encore y aller voir. Un peu plus tard, notre berger conduit son troupeau dans la vallée qu'il avait visitée: il y retrouve son orge germée, avec des épis mûrs. Il les cueille et les montre à ses voisins. Cette fois ils durent le croire et le suivirent. Ainsi fut fondé le village de Yangma\

Les lointains ancêtres des Névars vinrent sans aucun doute, eux aussi, des régions septentrionales, et leur nom, qui n'a rien à faire avec le pays plus ou moins authentique de Nâyera, est en rapport immédiat avec le nom même du Népal, soit qu'il tire son origine du mot Népal [Nepâla)^ soit que le Népal doive au contraire son nom à une adap-

Page 1