‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 45 sur 85 · Cité par Vansittart · texte numérisé non relu

Cité par Vansittart

LA POPULATION. — LES iNÉVARS 223

talion sanscrite de l'ethnique locaP. La date de leur migration ne se laisse pas déterminer avec précision; aucune histoire ne Ta enregistrée. Hodgson cependant a constaté que les légendes des races dominantes indiquaient un intervalle de 35 à 45 générations, soit de 1 000 à 1 300 ans, depuis leur entrée dans le pays; il accordait la préférence à la date la plus ancienne, en se fondant sur la comparaison des idiomes locaux avec le tibétain ; leur rudesse et leur pauvreté contrastent avec la souplesse et Tabondance de la langue tibétaine, telle que Tout façonnée les apôtres et les docteurs du bouddhisme à partir du vu" siècle. Un si long espace de temps, et les infusions accidentelles de sanghindou n'ont pas suffi à oblitérer les traits primitifs de la race. Le type mongolique, décrit par Hodgson sur la foi d'observations nombreuses, se reconnaît encore sur la physionomie des Névars et des populations qui les entourent, Magars, Gouroungs, Sounwars, Kachars, Haiyous, Chepangs, Kasoundas, Mourmis, Kirants, Limbous et Lepchas : tête et face très large, particulièrement large entre les pommettes; front large, souvent étréci du haut; menton fuyant; bouche grande et saillante, mais les dents verticales et les lèvres sans épaisseur excessive; mâchoires

1. M. Waddeli. (Frog-îcorship amongst Ihe Nevara wilh a noie on the elymology of the icord Népal dans Ind. Anliq. XXH, 1893, 292- 294) a proposé une élymologie du mot névar par le tibélain. La première syllabe, ne, correspondrait à la forme ëcrite gnas qui signifie « lieu, place )' et par excellence « lieu sacré, lieu de pèlerinage ». Les Lepchas donnent le nom de Ne au Népal oriental et au Sikkim, et ils l'interprètent par « lieu de cavernes pour abri ou résidence ». Dans la plupart des dialectes indo-chinois apparentés, ne signifie « résidence ». Les Névars seraient les habitants du Ne, du pays des lieux sacrés par excellence dans l'Himalaya.

La syllabe pal serait l'équivalent de Bal, nom que les Tibétains donnent au Népal (Bal'po, Bal-yul : pays de Bal); le mot bal en tibétain signifie « la laine ». Ne-pal signifierait donc : « les lieux sacrés du Bal. » Toute cette combinaison étymologique me semble infiniment suspecte.

épaisses; yeux largement séparés, plantés à fleur déjoue, plus ou moins en oblique ; nez pyramidal, assez long et élevé, sauf à la racine où il est souvent écrasé au point de laisser les yeux se rencontrer, mais de forme grossière, épais surtout du bout, avec de grandes narines rondes ; les cheveux abondants et plats; la face et le corps sans poil; la stature plutôt basse, mais musclée et vigoureuse. Comparés à leurs voisins moins civilisés, les Névars se distinguent pourtant par un visage plus long, des yeux plus grands, et un nez mieux détaché du front ; c'est là l'empreinte du croisement avec l'Inde.

La civilisation a fait disparaître l'organisation sociale des Névars primitifs ; on peut s'en faire une idée au moyen des autres peuplades de même race, établies dans les vallées retirées et mieux soustraites aux influences du dehors. Toutes, elles sont divisées en tribus, partagées en clans et en sous-clans ; l'idée de caste leur est étrangère ; l'égalité de naissance est absolue. Des règles d'endogamie et d'exogamie gouvernent les mariages ; l'épouse doit appartenir à la tribu, mais ne doit pas être issue du même clan; la fraternité par le sang, l'amitié comptent autant que les liens de clan. La nourriture n'est réglée par aucune loi; seul le totem, l'animal éponyme du groupe, est prohibé. Le bœuf est un ahment particulièrement apprécié; les Gourkhas ont dû livrer de rudes combats pour imposer à leurs sujets le respect de la vache <( à Thindoue » . Les morts sont parfois brûlés, le plus souvent enterrés. La religion pour ainsi dire officielle est un bouddhisme rudimentaire. La sorcellerie, la croyance aux esprits, les pratiques du chamanisme sont universellement admises.

Des missionnaires bouddhistes de Tlnde furent sans doute les premiers à porter un évangile dans la vallée du Népal. Après l'installation des colons amenés de Chine par Mafijuçrî, le symbolisme des traditions amène au Népal

les Bouddhas préhistoriques et Câkyamuni leur successeur. La frange du Téraï, propice à Téclosion des Bouddhas, bordait aussi les montagnes du Népal; du jardin de Lumbinî, Tœil embrasse un horizon de hauteurs verdoyantes et de cimes glacées qui sont THimalaya népalais; la séduction obsédantedes retraites prochaines apualtirerlesBouddhas, amateurs de sites alpestres : témoin le cirque montagneux de Râjagrha, si cher à Çâkyamuni. Les Jainas, qui partageaient ce goût des paysages accidentés et cette fièvre de Tapostolat, semblent avoir essayé de disputer au bouddhisme la conquête de THimalaya : une de leurs légendes montre le dernier des grands apôtres, Bhadrabâhu, en route sur le chemin du Népal, au moment où se réunissait le concile de Pâtaliputra, un demi-siècle avant l'entrée des Macédoniens dansTInde*.

Le bouddhisme, malléable et accommodant, avait pu s'introduire dans l'organisation des Névars sans la bouleverser; il semait discrètement les idées et les doctrines de l'Inde et laissait lentement mûrir la moisson. Dès qu'elle fut mûre, un adversaire brutal vint la lui disputer. Le brahmanisme sacerdotal, menacé de mort par le triomphe des hérésies, avait habilement cherché son refuge dans les cultes populaires ; il les avait adoptés, consacrés, et reprenait la lutte avec des dieux rajeunis et un panthéon remis à neuf. La tradition, au Népal comme dans l'Inde, aincarné cette crise dans Çankara âcârya, le plus redoutable champion de rhindouisme brahmanique. Elle le fait paraître deux fois au Népal, en employant deux fois le même procédé de rattachement factice : la présence de deux Çankara (deva) sur les listes généalogiques des rois Sûryavamçi et des rois Thâkuris y est interprétée comme un souvenir

1. Weber, Ind. St., XVI, 214. La légende se trouve dans le Pariçista parvan, liv. IX.

positif du double passage de Çankara â ârya. Çankara arrive au Népal ; il y trouve les « quatre castes » converties à la Loi du Bouddha. Il triomphe sans combat des moines (bhiksus et çrâvakas) qui vivaient dans les couvents, remporte sur les pères de famille (grhaslhas) une victoire éclatante, massacre une partie des vaincus, impose de cruelles humiliations aux autres, supprime les marques qui distinguaient les religieux des laïques, contraint les religieuses au mariage, et substitue au Bouddha le dieu Çiva.

En fait, de gré ou de force, le Bouddhisme s'était transformé : le culte de Çiva lui avait ravi un cerlain nombre de ses fidèles, et ses moines avaient rejeté l'obligation stricte du célibat. Installés dans leurs anciens couvents, les prêtres ne trouvaient plus dans le culte des ressources suffisantes pour faire face à leurs nouvelles charges de famille: il leur fallait pour vivre adopter des professions séculières. Ainsi se constitua une classe sociale nettement définie, les Bandyas (bonzes). Les conditions matérielles de leur existence, jointes à une imitation voulue des brahmanes, leurs concurrents, eurent vile changé la classe en caste: investis des plus hautes fonctions du culte, ils se tenaient pour une aristocratie religieuse et regardaient comme des inférieurs les simples fidèles: nantis de privilèges avanta* geux et propriétaires des couvents par droit d'occupation, ils ne se souciaient pas de réduire leur portion par un accroissement du nombre des participants ; enfin les métiers exercés dans les couvents du nouveau style s'y transmettaient de père en fils, avec les secrets et les perfectionnements techniques, el, par Texclusion des artisans du dehors, se transformaient en monopoles. La caste était née, dans la société bouddhique, autour d'une tontine et d'une pro«fessiou ; le bouddhisme avait ses brahmanes.

lie leur côté, les familles royales, venues de Tlnde ou qui prétendaient en venir, n'étaient pas d'une noblesse à

s'imposer sans discussion. Licchavis ou Mallas, leur nom brillait d'un éclat inquiétant dans les annales du bouddhisme. Au iv'' siècle, Samudra Gupta, empereur de THindoustan, pouvait encore tirer vanité de sa parenté avec les Licchavis \ Les préjugés brahmaniques avaient fait du chemin depuis, et le code dit de Manu, qui donnait à l'orthodoxie ses articles de foi, classait les Licchavis et les Mallas (avec les Khasas aj)pelés à recueillir un jour leur succession) parmi les castes illégitimes issues des ksatriyas^ Leurs ancêtres étaient bien des ksalriyas authentiques, unis avec des femmes de même caste; mais un d'entre eux avait négligé ses devoirs sacrés, et son fils avait été par suite exclu de la Sâvitrî, la formule d'initiation qui (( régénère » les hautes castes, rabaissé à la condition de ksatriya dégénéré {vrâtyà)^ et la tache indélébile s'était transmise à sa descendance. Pour reconquérir rhonneur perdu, et frayer en égal avec les vrais Rajpoutes, Licchavis et Mallas durent être portés, comme les Khasas après eux, à afficher un rigorisme sévère, et à repousser les alliances de rang inférieur. Le Népal eut ainsi ses ksatriyas locaux, adorateurs à la fois des dieux bouddhiques et des dieux brahmaniques, et qui servirent naturellement de trait d'union entre les deux confessions.

Enfin les missionnaires qui avaient apporté de l'Inde le culte de Çiva avaient introduit en même temps le régime des castes qui en était inséparable; les adeptes qu'ils avaient gagnés étaient aussitôt embrigadés dans des groupes définis, établis à l'instar de l'Inde, mais sans la copier toutefois; la vallée était trop profondément séparée de l'Inde par son passé, par ses traditions, par ses usages pour qu'elle pût s'agréger immédiatement aux communautés

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