‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 63 sur 85 · Campbell, Agriculture, p · texte numérisé non relu

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marchands de Katmandou dans un rapport adressé au Political Secretary en 1831 et qui fut publié en 1857 *. Pour en rendre la lecture possible et même aisée aux marchands indigènes de Calcutta, qu'il voulait entraîner à des rapports commerciaux avec le Népal, Hodgson avait de propos délibéré donné à son mémoire une tournure pratique et populaire ; il souhaitait de le publier dans une grande revue pour communiquer au public sa confiance personnelle dans l'avenir du commerce népalais. Il y dressait une comparaison méthodique entre l'itinéraire suivi par les marchandises russes et le nouvel itinéraire qui s'ofifrait aux marchandises de l'Angleterre et de l'Inde, indiquait les précautions à prendre, la nature et la qualité des articles à offrir en vente, et surtout leur répartition en colis d'un poids fixe, susceptibles d'être transportés directement à travers les rudes passes de l'Himalaya sur le dos vigoureux des porteurs tibétains. Enfin, il y avait joint un tableau complet des marchandises qui avaient passé par le Népal en 1830-1831, dans les deux sens du trafic, avec les prix d'achat et de vente. Pour apprécier l'importance et le mérite de ce travail, il faut se rappeler que Hodgson avait dû procéder à cette enquête par ses seuls moyens, sans le concours du gouvernement népalais. Les résultats furent magnifiques. En 1831, le total des importations et des exportations du Népal s'élevait à 3 millions de roupies ; en 1891,1e commerce du Népal avec l'Inde britannique seule, à l'exclusion du Tibet, atteignait 33 millions de roupies.

Le commerce avec l'Inde se fait à des marchés situés tout le long de la frontière. Le gouvernement népalais, indifférent aux questions économiques de libre-échange ou de protection, ne demande aux douanes qu'un aliment pour

1. Dans les Sélections from the Records of ihe Government ofBengai, n® XXVII, 1857. Réimprimé dans les Essays on the Languages, etc.. London, 1874, part II, p. 91-121 : The commerce of Népal,

le Trésor ; il perçoit donc sur tous les articles des droits en rapport avec leur valeur pratique; les objets de luxe paient cher, les objets de première nécessité paient peu.

A chaque marché et sur chacune des routes ouvertes au commerce est établi un poste de douane. Parfois les douanes sont affermées à l'enchère. Les droits perçus varient de marché à marché, mais en vertu d'un tarif connu et authentique. Sur la route de Katmandou, un certain nombre d'articles paient un droit 0/0 ad valorem; mais en général, les marchandises paient en raison du poids, de la charge ou du nombre, selon leur caractère.

Les principaux articles d'exportation du Népal sont : le riz, les grains communs (millet, etc.), les graines oléagineuses, le ^^2 (beurre clarifié), les poneys, le bétail, les faucons de chasse, les mainas de volière, le bois de charpente, l'opium, le musc, le borax, la térébenthine, le catéchou, le jute, les peaux et fourrures, le gingembre séché, la cannelle, le piment, le safran, les chauris (émouchoirs en queue d'yak).

Les principaux articles d'importation sont: le coton brut, le coton lissé, les cotonnades, les lainages, les châles et couvertures, la flanelle, la soie, le brocart, la broderie, le sucre, les épiccs, l'indigo, le tabac, la noix d'arec, le vermillon, la laque, les huiles, le sel, les buffles, les moutons, les boucs, le cuivre, la verroterie, les glaces, les pierres précieuses, les fusils et la poudre de chasse*.

Dans ce mouvement de marchandises, la part des importations et des exportations tibétaines ne peut être précisée, si considérable qu'on doive la supposer. Rien n'est venu s'ajouter depuis 70 ans aux indications réunies par Hodgson ; et cependant le commerce entre le Népal et le Tibet a dû s'accroître considérablement depuis que le traité

1. Ces trois paragraphes sur le commerce avec Tlnde sont à peu près traduits de Humer, hnperial Gazetteer of Indiay eLVi, Népal, p. 281 sqq.

de 1856 a donné au Népal le droit d'entretenir un résident (va/cil) à Lhasa et a défini la situation légale des commerçants népalais au Tibet. En 1875, d'après Wright, Lhasa, sur une population totale de 15000 âmes environ, comptait 3000 Népalais. Les droits de douane sur les marchandises à destination ou en provenance du Tibet sont perçus directement par le gouvernement, et non pas affermés. Chaque charge de porteur, quelle qu'en soit la nature, est soumise à un droit fixe d'une roupie, perçu à la Monnaie de Katmandou ; le porteur reçoit en échange un passeport qui le tient quitte de tout droit jusqu'à la frontière tibétaine.

Les principales exportations du Népal au Tibet sont : les tissus d'Europe, la coutellerie, les perles, le corail, le diamant, l'émeraude, l'indigo et l'opium. Les principales importations du Tibet au Népal sont: les métaux précieux, le musc, les chauris (queues d'yak), les soies de Chine, les fourrures, le borax, le thé, les drogues.

Le principal profit que le gouvernement népalais tire du commerce avec le Tibet vient des métaux précieux. L'or ou l'argent en arrivant à la frontière est pesé ; le poids dûment enregistré est communiqué aux autorités de la capitale. Le marchand doit alors porter son chargement à la monnaie, où il est estimé d'après le tarif officiel et payé h l'importateur en roupies népalaises. L'or est ensuite revendu par l'administration à un prix presque double de l'achat. Quant à l'argent, il ne peut sortir du Népal que monnayé, en espèces ; cette conversion obligatoire assure au gouvernement un profit régulier et considérable. Les roupies anglo-indiennes introduites au Népal ne peuvent plus en sortir, malgré les représentations fréquentes du gouvernement du Vice-Roi. Elles se convertissent en roupies népalaises; c'est-à-dire qu'au lieu de valoir 16 annas elles ne valent plus au change que 13 annas.

La roupie népalaise n'est, au reste, qu'une unité de cal-

cul ; la Monnaie ne frappe que des demi-roupies (mohar) valant 6 annas -+- 8 pais de la monnaie anglo-indienne. Les subdivisions de la roupie sont au Népal Tanna, ^ du doublemohar; le pais, 4 d'anna ; le dam, { de pais.

La monnaie de cuivre varie avec les régions : le pais de Butwal ou de Gorakhpur vaut ^ de roupie anglo-indienne; lepaisLohiyan'envautquele îJ^; Tun elTautre sont carrés, grossièrement taillés. Le pais de Katmandou est rond, fait à la machine, bien frappé au coin, et vaut ^^ de roupie anglo-indienne*.

1. Pour déterminer la valeur absolue de l'argent et le prix de la vie au Népal, il peut être utile de mettre en regard des indications données dans mes lettres (inf. vol. Il, fin) les informations de date antérieure; on pourra ainsi se rendre compte, au moins approximativement, des changements qui se sont produits au cours d'un siècle.

D'après Hamilton (p. 233), en 1802 « à Katmandou le salaire commun d'un journalier est de 2 annas. Les marchands paient 3 mohars pour chaque porteur de charge depuis Helaura, et 5 mohars depuis Car Pasara. Le porteur met trois jours de Iletaura, et cinq de Car Pasara; mais il doit s'en retourner sans charge; ainsi le salaire est de 4 annas par jour. Pour une dandi (chaise de montagne) de Katmandou à Car Pasara, les marchands paient 24 mohars. Les charpentiers et les forgerons reçoivent 3 annas par jour, les briquetiers 2 annas — ; les orfèvres

ont droit à 4 annas pour deux mohars (poids) d'or travaillé ; pour Targent, ils reçoivent le —7 de la valeur du métal. Pour le cuivre on donne

de 1 à 2 mohars par dharni selon le travail ».

Campbell a donné dans ses « Notes sur l'agriculture » le tableau de quelques salaires et d'un certain nombre d'articles vers 1837.

Par mois de 30 jours, en roupies anglo-indiennes (au cours de 2 fr. 50) :

] 1 'il

Charpentiers. .^ 3 r. 8 a. 6 — p. / 3 r. 8 a. 6 — p

Plâtriers.

1 fi

4 r. 2 a. 2 — • p. Argentiers. . ./ 4 r. 2 a. 2 — p.

1 fi

\ Forgerons. . .< 3 r. 8 a. 6 — p

Tailleurs..

4 r. Il a. 6 — p.

Peintres. . . ./ 4 r. 2 a. 2 — p.

Ouvriers

des champs. . .<J 3 r. 8 a. 6 — p.

L'échelle des prix correspond à la qualité du travail.

Domestiques: Khidniatgar (intendant) 3 r. 4 a. 7— p. — Jardinier

principal : 2 r. 3 a. 8 p. ; aide : 1 r. 15 a. 9 p. ; balayeur : 2 roupies.

Denrées et divers articles doinestiques : poulets, 1 roupie les 6; canards, 1 roupie les 3; œufs de poule, 1 roupie les 100; œufs de canard, 1 roupie les 60. Mouton : de 1 à 3 roupies pièce; boucs, de 1 à 12 roupies pièce; buffles, de 4 à 36 roupies pièce; vaches, de 6 à 12 roupies pièce; taureaux, de 4 à 10 roupies pièce. Esclaves mâles, adultes, 80 roupies ; enfants, 40 roupies. Esclaves femmes, adultes, 100 roupies ; enfants, 50 roupies.

J'ai donné plus haut (p. 310) le prix de quelques céréales.

La vallée du Népal, dessinée en ellipse régulière, met ses deux foyers au service de ses deux cultes. Vers rOuest, la colline de Syambunalh {Svayambhû Ndtha\ consacrée au Bouddha primordial [Adi-Buddha] porte Tempreinte des Bouddhas historiques et légendaires; son sanctuaire antique, auquel la tradition associe le souvenir du grand monarque Açoka, fascine la piété des Névars, et des Tibétains voisins, et des Mongols, et des Kalmouks, et des Kirghizes, et des Bouriates, et des Mandchous, et des Chinois. Vers TEst, le plateau de rAntîlope {Mrgasthali) mire dans les eaux vives de la Bagmati un monde de chapelles et de temples, dressés, enrichis, restaurés, installés à Tenvi par tous les rois du Népal, et consacrés à la gloire de Ci va sous le vocable de Paçupaii. Le dieu, servi par des brahmanes, reçoit chaque année les hommages empressés des pèlerins accourus de Flode orthodoxe, mômes des régions lointaines du Sud. Entre Paçupati et le Bouddha se déroule une innombrable variété de cultes, d^autels, de dieux, de saints, de légendes et de traditions qui relient graduellement le brahmane au bonze.

C'est là le trait capital, et qui déroute si souvent TEaro»

péen. Héritiers de la logique grecque et du monothéisme juif, nous appliquons d'instinct aux croyances religieuses le principe de contradiction ; dieux et dévots se classent à nosyeuxengroupes fermés, exclusifsjusqu'àl'antagonisme. Des statisticiens, sérieux à en mourir de rire, calculent le total des Bouddhistes, des Confucéens, des Shintoistes. Un Hindou, un Chinois, un Japonais n'arriveraient pas aies comprendre ; cette rigueur des rubriques ne répond à rien dansTExtrême-Orient. L'homme, en présence de la nature, y sent confusément une multitude infinie de forces prêtes à s'exercer aux dépens de sa faiblesse; son panthéon, toujours ouvert, a toujours place pour de nouveaux hôtes. Le prêtre n'est pas un médecin d'âmes, c'est un spécialiste de rites ; comme le dieu qu'il sert, il a son ressort de compétence où il excelle, et laisse volontiers le champ libre aux voisins. Le culte des saints de l'Église catholique offre en Occident un phénomène du même genre, mais inférieur de degré. Et comme l'Eglise peut s'enrichir indéfiniment de nouveaux saints, l'Inde peut s'enrichir de nouveaux dieux. La doctrine des «t^^^^r^ permet d'introduire un peu d'ordre dans la confusion de ce polythéisme luxuriant. Le Bouddha, qui passa longtemps pour une sorte d'Antéchrist brahmanique, a fini cependant par prendre rang dans les dix avatars totaux de Visnu. Obligé de céder aux exigences de l'opinion, le brahmane se vengea par l'exégèse ; il enseigna que Visnu avait pris la forme du Bouddha pour éprouver les vrais fidèles en prêchant Terreur! D'autres docteurs, plus loyaux ou moins malveillants, assignèrent à l'avatar une raison plus respectable, et plus conforme à l'histoire : Visnu, sous l'avatar du Bouddha, serait venu prêcher l'horreur des sacrifices sanglants, recommandés par le rituel védique.

La controverse entre les deux interprétations s'est depuis longtemps déjà éteinte dans l'Inde, où le Bouddha n'a plus

de dé vols. Au Népal où le bouddhisme survit encore, le brahmane a dû pactiser, comme il avait fait jadis sur le domaine hindou.

Le Nepâla-mâhâlmya^ guide du pèlerin brahmanique au Népal, enseigne par la bouche de Pârvatî, Tépouse de Çiva, que « dans ce pays incomparable, adorer le Bouddha, c'est adorer Çiva » et il prescrit expressément des rites en riionneur du Bouddha « qui est une forme de Visnu ». Cela n'est point une simple manœuvre de politique ou d'intérêt sacerdolal. Le Bouddha, si odieux qu'il puisse être, reste aménager comme un pouvoir efficace. Un pandit de Bénarès, à qui je montrais avec surprise ce passage du Népâla-^ mâhâtmya, se contenta de me répondre: « C'est que le Bouddha est puissant là-bas ! (tatra Buddhah prabhavati) ^. Un pandit d'origine bengalie, établi au Népal et pensionné par le maharaja, m'annonçait en ces termes l'envoi d'un manuscrit bouddhique que je demandais: « Par la faveur du Bouddha vous vous êtes adressé à moi ; par la faveur de Paçupati, j'ai trouvé {yad bhavatârii Buddhaprasâdâd abhîslam, tan maya Paçupatiprasâdâl lab^ dham). » Hamilton rapporte* qu'à Syambunath, lors de sa première visite, les cipayes hindous qui l'escortaient allèrent dévotement offrir des fleurs et de l'eau consacrée aux nombreuses images qui décorent la coUine. Un brahmane plus instruit, qui servait de secrétaire à Hamilton, les avertit de leur méprise ; c'était le Bouddha qu'ils adoraient, le Bouddha dont ils avaient appris à détester le nom. Tous se sentirent accablés de honte. Mais un vieux havildar (sergent) qui les commandait se rappela par bonheur que dans une de ses campagnes, en marchant sur Bombay, son régiment avait souvent rencontré le même dieu, l'avait pieusement adoré, et ces dévotions avaient abouti à

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