‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 64 sur 85 · Hamilton, p. 3'f · texte numérisé non relu

Hamilton, p. 3'f

une victoire. Les cipayes, tout brahmanes qu'ils étaient, ne regrettèrent plus leur pûjâ (culte) ; le Bouddha était décidément un personnage d'importance.

Il serait aisé de multiplier les exemples de cette tendance à Tadoration sans frein, libre de système et de théorie ; il suffit d'en avoir averti avant de passer à Texamen des cultes népalais. Une classification rigide qui répartirait les divinités sous les rubriques simplistes de Bouddhisme, de Çivaïsme, de Vichnouisme, serait un pur non-sens; les mêmes dieux, à des titres et des rangs différents, appartiennent la plupart en commun aux diverses églises: telle cette idole, adorée dans un temple le long du Tundi Khel, que lesGourkhas vénèrent comme Mahâkâla, tandis que les Bouddhistes y saluent Padmapâni qui porte sur sa tiare l'image d'Ami tâbha*.

Cependant, sur le domaine religieux aussi, la conquête gourkha tend à rompre au profit du brahmanisme l'équilibre longtemps maintenu. Les rois Névars, et même les descendants de Harisimha deva, partageaient leurs faveurs entre les temples, les dieux, les prêtres des Bouddhistes et des Hindouistes. Les plus pieux, comme Siddhi NarasimhadePatan, qui disparut mystérieusement en odeur de sainteté brahmanique, confondaient dans un même zèle les deux croyances. Le Gourkha, imbu des préjugés de la plaine ou qui affecte de l'être, tient le bouddhisme à l'écart; par prudence politique autant que par méfiance superstitieuse, il se garde de violences et de brutalités. Il permet à la dévotion des lamas d'entretenir et de restaurer les vieux temples de Budhnath et de Syambunath ; mais il réserve ses dons et ses subventions aux temples, aux cérémonies, aux fêtes des brahmanes. Sous l'influence des nouveaux maîtres, le vieil hindouisme népalais se sépare

1. Cf. Oldfield, I, 110 et II, 285; et voir ci-dessus, p. 305.

rapidement des éléments bouddhiques ; le bouddhisme disgracié, affaibli, multiplie ses emprunts à l'hindouisme pour renouer el resserrer les liens qui se relâchent, et se laisse glisser dans rhindouisme par crainte d'en être rejeté. Un siècle et demi du régime gourkha porte déjà ses fruits.

Et cependant, à la veille même de la conquête, la distinction des deux églises, si tranchée aujourd'hui, échappait encore au regard intéressé des missionnaires capucins. Les informateurs de Georgi marquaient bien que les bouddhistes dominaient à Palan, el les brahmanes à Bhatgaon; mais leur appréciation n'avait trait qu'au choix des prêtres, Brahmanes ou Banras, selon le cas. L'auteur des Notizie Laconiche, Constantin d'Ascoli, décrit tout le panthéon du Népal en un seul bloc: Manjuçrî (Bissôchtma), les Huit Mères, Brahma, Visnu, Ci va, Ganeça, Bhavânî, Nârâyana, Garuda, Hanumat, Agni, Bhagavatî, Nîlakanlha, Matsyendra Nâlha (Bogha), Buddha, Bhairava,Mahâdeva, Bhrngin, les formes de Kâlî, Bhîmasena, Laksmt, dieux et personnages venus de tous les points de Thorizon religieux s'y coudoient pêle-mêle, dans une confusion qui exprime fidèlement la réalité.

Les Nâgas. — Les doyens du personnel religieux au Népal sont probablement les Nâgas, les serpents divinisés qui vivent dans les profondeurs de la terre, gardiens des trésors que le sol recèle, et qui seuls connaissent le berceau mystérieux des eaux, purifiantes et fécondantes, des eaux du ciel comme des eaux souterraines. Les Tibétains donnent encore au Népal le nom de Nâga-dvîpa {Rin-po-chei glin) « le Pays des Joyaux ». Les traditions locales sont unanimes à rapporter qu'un étang occupait jadis la place de la vallée : c'était l'Étang des Nâgas, Nâga-hrada, ou Thabitat des Nâgas, Nâga-vâsa. Mais une intervention miraculeuse (Manjuçrî, ou Visnu, ou l'un et l'autre) ouvrit entre les montagnes du Sud une brèche, et l'eau s'écoula entraînant

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les Nâgas. Un seul d'entre eux, Karkotaka, consentit à rester ; il accepta de résider dans un étang situé vers l'extrémité S.-O. de la vallée, passé Chaubahal, et qui reçut le nom de Tau-dahân ou ïau-dah, le Grand Étang (en sanscrit Âdhâra) ; c'est là qu'en vertu d'un pacte conclu plus tard avec Indra, il a mis de côté et garde en dépôt le quart des richesse reconquises sur Dânâsura, le démon puissant qui les avait dérobées jadis au maître du ciel. La légende n'est pas un vain conte ; tout le Népal y croit encore, comme à toutes les histoires de trésors cachés, et le sceptique Jang Balladur lui-même entreprit des travaux d'assèchement, dans l'espoir de mettre la main sur ces richesses fabuleuses.

Le Népal ne change guère. Déjà vers 650 l'ambassadeur chinois Wang Hiuen-ts'e, traversant le pays, entendait conter par le roi Narendra deva en personne, une tentative identique : on avait vu paraître au fond d'un étang un cofifret d'or ; on travailla à le hâler hors de la bourbe, mais sans réussir; et danslanuit une voix surnaturelle dit: (1 Ici est le diadème de Maitreya Bouddha; les créatures ne peuvent assurément pas l'obtenir, car le Nâga du feu le garde* ». Comment douter, au reste, de l'existence du trésor, puisqu'un témoin oculaire, et même un oculiste, Ta constatée de visu il y a cinq siècles seulement. Sous le règne de Harisirnha deva, Karkotaka, travesti en brahmane, aborda poHment un vaidya (médecin) qui allait faire ses ablutions et le pria de visiter sa femme malade. Le vaidya accepte; le faux brahmane l'emmène au bord du Tau-dah, l'invite à fermer les yeux et à sauter; l'eau se referme sur eux ; les voilà dans le palais souterrain du Nàga. « Les murs étaient d'or, les fenêtres de diamant, la charpente de saphirs, les piliers de topazes enri-

1. Missions de Wang Uiuen-ts'c, fragm. IV et noie afférente, p. 85.

chies de rubis ; les joyaux incrustés sur la têle des Nûgas répandaient une lumière éclatante. L'épouse de Karkotaka était assise sur un trône de joyaux, abritée sous un triple parasol de diamants. » Le vaidya, heureusement, portait sur lui ses drogues ; il examina les yeux de la reine, y appliqua un collyre et le mal fut aussitôt guéri. Harisimha deva combla d'honneurs le médecin qui s'était distingué par cette cure merveilleuse*.

Depuis longtemps, Karkolaka a cessé d'être le seul Nâga du Népal; ses confrères expulsés sont revenus successivement, à la faveur des circonstances, l'y rejoindre. Leur légende et leur culte sont étroitement associés à la légende et au culte de iMatsyendra Nâtha, le dieu le plus populaire du Népal. C'est eux qu'on invoque dans les années de sécheresse conformément aux rites enseignés jadis au roi Gunakûma deva par le maître des mystères Çântikara Acârya. La légende distingue ce Gunakâma deva des rois du même nom qui appartiennent à la dynastie Sûryavamçi et à la dynastie Thâkuri. Elle le reporte aux temps fabuleux, dans Tâge Dvâpara qui a précédé l'âge actuel. Cependant tout porte à croire qu'il s'agit en fait de (lunakâma deva II, qui joue un grand rôle dans l'organisation de la religion népalaise, et qui portait une dévotion particulière au Nûga Vâsuki.

Le Népal souffrait depuis sept ans de la sécheresse, et toutes les prières demeuraient sans effet. Le roi eut recours h Çûnlikara, qui traça avec un accompagnement de rites magiques un lotus à huit pétales, où il versa l'or et les perles en poudre ; il y représenta l'image des neuf grands Nâgas et les invita par des charmes efficacesàs'y installer. Varuna, le dieu védique des eaux, converti en Nâga, vint s'asseoir au centre, tout blanc, avec sept chaperons de

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