‹ Le Népal: étude historique d'un royaume hindouChapitre 67 sur 85 · Vrtwr., 9i · texte numérisé non relu

Vrtwr., 9i

2. V. en particulier James Fergisson : Troe and serpent worship... in India, London, 1873 (2« éd.) et Wimermtz, Der Sarpabali, ein allindischcr SchlangencuU, Wien, 1888.

n'ait sa légende, son Nâga el ses avantages propres. Mais les meilleurs des Tîrthas sont situés aux confluents des rivières, au point où deux cours d'eau unissent leurs vertus spéciales. Le confluent, au reste, n'a pas besoin d'être apparent. L'Hindou ne se soucie pas de vérifier par les sens les données du raisonnement ou de la foi ; comme il admet, en dépit de l'évidence, les éclipses imaginaires qui naissent d'une astronomie erronée, il admet aussi sans sourcillerdes communications souterraines entre les cours d'eau les plus éloignés. Le Svayambhû-purâna des Bouddhistes, le Paçupati-purâna des Çivaïtes et le Nepâla-mâhâtmya des hindouistes donnent une nomenclature à peu près identique des grands tîrthas ; seuls les récits merveilleux destinés à en attester l'efficacité varient des uns aux autres. Ce sont: Le Punya-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî (Bagmati) et de son premier aflluent dans la vallée, auprès du sanctuaire de Gokarna. Le Nâga Raktânga y réside. — Le Çî\nta-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî et du Mâradâraka, un mince ruisselet, auprès de Paçupati, guérit les maladies. — Le Çamkara-tîrtha (ou Kalyâna'*)au confluent de la Vâgmatî et de la Manimatî (Mani-rohinî, Hohint, Manoharâ), donne la santé et la paix (Le Paç. p. l'appelle Indramârga ou Çakra-mârga parce qu'il fait arriver au monde d'Indra). — Le Hâja-tîrtha, au confluent delà Vâgmatî et de la Budramatî (Budradhârâ ou Râja-manjarî) donne la santé et le pouvoir royal. — Le Manoratha-tîrtha, au confluent de la Visnumatî (Visnupadî, Paç. p. ; Keçavatî, Sv. p.) et d'un sous-affluent, la Vimalâvatî ; le grand Nâga Karbura-kuliça y réside; il donne de riches vêtements. — Le Nirmala-tlrtha, au confluent de la Visnumatî et d'un sousaffluent, la Bliadrâ (Bhadramatî), au pied de Syambunath; le Nâga Upanâlaka y réside; il détruit les péchés. — LeNidhitîrtha (Nidhâna") au confluent de la Visnumatî et d'un autre sous-affluent, la Suvarnavatî, tout près du Manoratha-

tîitlia; les deux Nàgas inséparables, Nanda et Lpananda, y résident ; ils donnent la richesse et les moissons abondantes. — Le Jnàna-tîrtha, au conlluent de la Visnumati et d'un sous-affluent, la Pâpa-nâçinî ; le Nâga Çvetaçubhra y réside ; il donne le bonheur. — Le Cintâmani-tîrtha, au conlluent de la Vâgmatî et de la Visnumatî, est le plus excellent de tous ; outre ces deux rivières, la Trinité des eaux sacrées : Gafigâ, Yaniunâ, Sarasvatî se rend au même confluent par des voies souterraines, qu'ont reconnues les dévots inspirés; aussi ce tîriha porte-t-il le nom magnifique de Panra-nadî,les cinq rivières. C'est Varunalui-même qui y réside ; il donne Taccomplissement de tous les désirs. — Le Pramodaka-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî et de la Halnavatî ; le Nàga Padma y réside ; il donne Tamour et la jouissance. — Le Sulaksana-tîrtha, au confluent de la VAgmali et de la Cârumatî; il donne la fortune. — Le Jaya-lîrtha, au conlluent de la Vâgmatî et de la Prabhâvatî, donne la richesse, la beauté et Tanéantissement des ennemis.

La liste déjà longue des grands tîrthas comporte un appendice presque inépuisable de tîrthas secondaires qui ne sont guère moins avantageux, mais à condition de choisir le bon moment. Telle la passe de la Vâgmatî (Ovâraou Darî), par où la rivière pénètre dans la vallée; c'est une femelle de Nâga, Sundarî, qui y préside, et elle comble tous les vœux. Tel encore TAnanta-tîrtha, qui le jour de la Kumbha-Samkrânti (entrée du soleil dans le signe du Verseau) enrichit ses adorateurs. Tel le Mâtâtîrfha qui, le 15 du mois vaiçâkha, fait arriver directement aux morts les offrandes des vivants ; témoin l'aventure du berger qui jadis, accablé de chagrin après la perte de sa mère, lança dans l'étang au jour prescrit une boulette de riz, et qui vit à travers l'eau sa mère étendre les bras pour l'attraper. Le lîrthadc Vâgîçvara mérite encore d'être

signalé pour les souvenirs qui s'y rattachent. Les Bouddhistes le placent sous le patronage de Manjuçrî qui porte souvent en effet le nom de Vâgtçvara « Seigneur de la voix ». Mais Thindouisme a une autre légende pour interpréter ce nom : Vâlmîki vivait sur les bords de la Tamasâ (Tons), affluent méridional du Gange, quand il eut la révélation de la poésie; avant de commencer à chanter le Râmâyana, il s'adressa à Nârada, messager officiel entre le ciel et la terre, pour connaître Tendroit sacré digne d'être le berceau d'un poème aussi pur. Nârada lui indiqua, au Nord de la colline de Changu-Narayan (Dolâ-giri) le confluent des deux bras de la Vîrabhadrâ. Vâlmîki s'v rendit, chanta son œuvre, et pria la Tamasâ de lui apporter aussi par un chemin caché ses eaux familières. La Tamasâ répondit à l'appel du saint, et depuis eUe continue à suivre la même voie. Quant à Vâlmîki, le Râmâyana terminé, il offrit le sacrifice du vâjapeya, monta sur le Navanâdî maya pour y ériger un linga commémoratif, puis il retourna à son ermitage de THindoustan [Nep. mnh, III),

Au Sud-Est de la vallée, au pied du mont Phulchôk, c'est la Godâvarî, la rivière du Dekkhan, qui vient sanctifier le Népal de ses eaux lointaines. La déesse Vasundharâ, la Terre-aux-Trésors, révéla elle-même ce mvstère dès les âges lointains; une démonstration éclatante, irréfutable, en fut donnée sous le règne de Nimisa, le premier des Somavamçis. Un yogi qui avait eu tout son attirail religieux emporté parles flots de la Godâvarî, dans le Dekkhan, retrouva son chapelet, son bâton, son sac, sa gourde, sa peau de tigre et sa balle de cendres intacts au tîrtha du Népal.

Au Nord-Ouest de la vallée, dans un site symétrique à Godâvarî, au pied du mont Nagarjun, c'est la Triçùla-Gandakî (Tirsul Gandak) voisine qui s'est manifestée par delà la montagne. LuTirsul Gandak n'est pas une rivière banale ; elle est fille du trident de Çiva. Jadis le dieu, le gosier brûlant

d'avoir avalé le poison qui menaçait de détruire l'univers, alla sur THimalaya se plonger dans les eaux glaciales d'un lac ; c'est là que ses dévots vont Tadorer de loin, a travers Tonde, dans une image miraculeuse, et c'est là que laTirsul Gandak jaillit en trois cascades. Séparée par une rangée de collines du Népal sacré, elle détourne du moins une partie de ses eaux pour y alimenter les fontaines de Bâlaji.

Les rivières. — Les rivières du Népal sont dignes de frayer en si glorieuse compagnie. La Vâgmatî ou Vâgvatî (Bagmati) ne doit pas son nom, comme on pourrait le croire, au murmure de ses eaux: Elle est née, blanche comme le rire, de la bouche même (vacana) de Çiva, au moment où il contemplait les pénitences de Prahlâda, fils d'un démon {Nep, mdk. VU ; Paç, p, I); d'après un autre récit, quand Çiva s'était transformé en antilope pour dépister les dieux, la Vâgmatî sortit d'une des cornes de l'animal divin [JSep, mdk, 1). Pour les Bouddhistes, c'est l'eau même du Gange qui jaillit du rocher frappé par le Bouddha Krakucchanda, quand il cherchait une source afin de baptiser de nouveaux moines [Vamç, 80), ou bien encore ses premières gouttes sont tombées des doigts des Talhâgatas, par le pouvoir surhumain de Vajrasattva {Sr. p. IV). Son principal affluent, la Visnumatî (Bitsnumati) doit s'appeler plus correctement la Visnu-padî (Paç. p. XX), car elle naît comme le Gange du pied de Visnu. Les Bouddhistes l'appellent Keçavatî, parce qu'elle a tiré son origine des chevelures rasées, quand Krakucchanda ordonna les moines népalais {Sv. p. IV; Vamç. 81). La Manimatî (Mani-rohinî, Manoharâ, Manhaura), descendue du mont Manicûda (Manichur) est en rapport d'origine avec le fameux prince Manicrtda: ce héros de la charité bouddhique n'hésita pas, par esprit de sacrifice, à arracher de sa tête un joyau sans pareil que la nature y avait incrusté ;

la rivière jaillit soit sur la scène d'un si haut fait, soit de la pierrerie inème{Sv, p, IV). La légende est si populaire que riiindouisme Ta respectée ; le Nepàla-mâhâtmya brahmanique donne encore le Bouddha pour parrain au ruisseau : Quand il appril la sainte métamorphose de Ci va en antilope, Janârdana (Visnu) sous la forme du Bouddha arriva du pays de Saurâstra (Kathiavar) et pratiqua des mortifications sur le mont Mani-dhâtu (mine de pierreries) ; comme il y pratiquait avec ferveur la pénitence brûlante des cinq feux (quatre aux points cardinaux, et le soleil au zénith), la rivière Manivalî sortit de sa sueur ascétique (Nej). mâh, /). La Hanumatî rappelle le singe épique Hanumat, alh'é de Bàma, qui vint chercher dans rHimalaya des plantes magiques destinées à ranimer le héros évanoui; Hanumat, pressé, prit la montagne avec les plantes qu'elle portail et s'arrêta un instant pour reprendre haleine, avant de continuer sa course vers le Sud, sur les bords de la petite rivière {Nep. mâh, III). La Katnâvalt (Balku) fut créée par le Nâga Karkotaka pour écouler les trésors d'Indra reconquis sur TAsura Dâna. La Prabhâvatî porte le nom d'une héroïne de la légende amoureuse,

associée au culte de Visnu-Krsna.

Les divinités bouddhiques. — Le bouddhisme du Népal admet le panthéon et le pandémonium communs aux écoles du Grand Véhicule, grossis encore des créations monstrueuses dues à la secte des Tantras, et d'emprunts directs à l'hindouisme. Deux personnages toutefois donnent au culte de la vallée une physionomie locale : Mailjuçrî et Matsyendra Nâtha.

Manjuçrî. — Manjuçri est le véritable créateur du Népal. Avant lui, un lac remplissait et couvrait la vallée entière. Le Bouddha Vipaçyin, qui en avait prévu les magnitîques destinées, s'était rendu en pèlerin au bord du lac et avait lancé dans les eaux une graine de lotus. Au

cours (les temps, la graine germa ; il en sortit une fleur de lotus merveilleuse, qui s'épanouit au milieu du lac, grande comme une roue de char, avec dix mille pétales d'or, et des diamants dessus, et des perles dessous, et des rubis au milieu; le pollen était de pierreries, les étamines d'or.

Ua des quatre stOpas d'Açoka à Palan (slûpa du Nord).

el les pistils de lapis-la/.uli ; une flamme s'élevait de la corolle, plus pure et plus spcndide que les rayons du soleil ; c'était Âdi-Buddha, le Bouddha primordial, qui se manifestait immédiatement, sans symbole ni emblème, dans son essence même. Le Bodhisaltva Mafijuçrl, qui possède la perfection de la science, connut qu'un Svayam-

bh\V y une manifestation spontanée de la divinité, s'était produit au Népal ; il demeurait alors au delà du pays de Cîna, dans lacontrée delà Grande-Chine (iMahâCîna) qu'entoure une septuple muraille"; sur la montagne des Cinq-Sommets (Panca-çîrsa parvata). Cette montagne merveilleuse avait un sommet de diamant, un de saphir, un d'émeraude, un de ruhis, un de lapis-lazuli. Manjuçrî se mit en route, accompagné de ses deux épouses (Keçinî et Upakeçinî, ou Varadâ et Moksadâ, ou encore Laksmî et Sarasvatî) et d'une multitude de disciples dévots. Il pénétra par le Nord- Est dans le cirque de montagnes qui emprisonnait le lac, s'arrêta trois nuits en contemplation sur le Mahâ-mandapa (une avancée du mont Mahadeo-Pokhri), installa sa pre-

1. Le Cachemire aussi possède un Svayambhû, où la divinité se manifeste par la flamme :

Svayambhûr yatra hutabhug bhuvo garbhàt samunmisan

Râja-tar. I, v. 34.

La localité, désignée dans l'usage courant sous le nom de Sayam, est le théâtre de phénomènes volcaniques qui se produisent par intervalles. En certaines années, le sol laisse échapper d'une cavité rougeâtre des vapeurs qui sont assez chaudes pour bouillir les offrandes funéraires que les pèlerins y placent (Stein, trad. de la Râj. tar., note sur 1, 34.)

L'auteur du Svayambhù-P. rapproche lui-même les deux pays :

Kâçmîre ca yèithâ santi tathâ ca tatra mandate.

Sv. P. IV, p. 2»8.

2. Le Svayambhû-P. décrit deux fois la Chine (éd. Bihl. Ind.<, \\\f p. 148 et IV, p. 2'i8), en traits bien vagues sans doute, mais qui montrent du moins à quel point la Chine éblouissait ses lointains vassaux. « Le pays de Cina est entouré par l'Océan ; c'est un océan peu profond qui l'entoure... 11 est aux confins du Népal (cor.: Nepàlâbhyantare sthâne), il y a beaucoup de montagnes, et des villages, et des provinces, et des royaumes de toute sorte, et des villes, et des cités, et de» champs, et des marchés; là est la capitale impériale de tous les royaumes », 111, p. l'iS. Et dans l'autre passage, le Népal est comparé à la (ihine.

yalhâ Cina eva deçe (d con\ ainsi) tathâ Nepâlama^dalam

« parce qu'on y cultive toutes los sciences et toutes les connaissances, rju'il s'y trouve des laboureurs et des marchands de toute profession ».

mière épouse sur le Phûloccha (Phulchok, au S.-E.), la seconde au Dliyânoccha (Cliampadevi, contrefort du Cliandragiri, au S.), et accomplit respectueusement le tour du lac en présentant le flanc droit à Svayambhû. Une révélation lui apprit alors la tâche qui lui était réservée. Il devait d'un coup de son glaive irrésistible qui brille dans sa main comme un sourire de la lune [Candra-hâ^d] tailler une brèche dans la barrière montagneuse, ouvrir un écoulement aux eaux et frayer un chemin vers Svayambhû. Il exécuta les ordres divins, et par la Brèche-du-Sabre (Kotvar) la Bagmati affranchie entraîna les eaux du lac, avec les Nâgas et les monstres qui le peuplaient. Sur le fond du lac, apparent désormais, rampait la tige du lotus qui portait Svayambhû sur sa fleur précieuse ; Manjuçrt s'approcha pieusement de la racine, entendit à Tentour le murmure mystérieux d'une source, s'inclina, adora, et Guhyeçvarî, la Maîtresse des Arcanes, se manifesta devant lui. Il éleva deux sanctuaires à la gloire des deux divinités souveraines, et s'établit à côté de Svayambhû, sur une seUe de terrain oii les Névars vénèrent encore l'empreinte de ses pieds sacrés, reconnaissable aux yeux qui la décorent. Il bâtit une ville entre la Bagmati et la Bitsnumati, sur l'emplacement que couvre en partie Katmandou ; du reste, l'héritière moderne de Manju-Pattana, la capitale de Manjuçrî, se glorifie de reproduire dans ses grandes lignes le glaive de Manjuçrî. Puis, son œuvre achevée, il retourna vers sa montagne de Chine; mais beaucoup de ses disciples séduits par le Népal « qui ressemble tant à la Chine » [Svay, Purdna, éd. Calcutta, p. 248-9) préférèrent rester ; il leur donna pour roi un roi de la Grande-Chine (Mahâ- Cîna), le vertueux Dharmâkara, qui s'était joint à son cortège.

Manjuçrî parut encore une fois au Népal, du temps de Kâçyapa, l'avant-dernier des Bouddhas qui précédèrent

Çâkyamuni. Un Pandit de Bénarès, Dharma-çrt Mitra, qui résidait dans le monastère de Vikrama-çîla, instruit dans les profondeurs de la doctrine, se butait cependant au sens énigmatique de la formule sacrée : a à i î u û e ai o au ani ah. Seul, Manjuçrî possédait Tinlerprétation des douze lettres, et pour le joindre il fallait entreprendre un voyage d'une année au Nord de THimalaya. Le religieux n'hésita pas ; il prit la voie du Népal. Arrivé au Nord de Syambunatli, il rencontra un paysan qui labourait avec un lion et un tigre attelés ; il interpella cet étrange laboureur pour lui demander le chemin de la Chine. « Il est trop tard aujourd'hui pour vous mettre en route : passez la nuit chez moi )), ré pondit le paysan. Dharma-çrî le suivit: soudain l'attelage disparaît, un bon couvent s'élève par enchantement pour héberger l'hôte. La nuit, Dharma-çrî devine à de nouveaux indices quel dieu lui donne asile, et dès Taube il soHicite Texplication souhaitée. Manjuçrî lui expose les mystères des douze lettres et lui commente la Nâma-Samgîti a la Cantilène des noms sacrés » qui naissent de leur combinaison. Encore à présent, en souvenir de cette aventure, le champ qu'a labouré jadis Manjuçrî est le premier où l'on plante solennellement le riz chaque année ; c'est le B/iaf/avnl'Â'seira (Bhagvan-khet), qui touche presque à l'extrémité Sud-Ouest de la résidence.

La légende qui donne à la civilisation népalaise une origine chinoise ou tartare est faite pour surprendre, par sa vraisemblance même. Les Bouddhistes névars, si proches voisins du Téraïqui vitéclore plusieurs Bouddhas, devaient être tentés plutôt de chercher leur berceau sur ce sol consacré, à rentrée des plaines glorieuses de l'Inde. Le nom de Manjuçrî, si la tradition Timposail, n aurait pas fait obstacle à cette tendance, car Manjuçrî appartient au bouddhisme de l'Inde. La légende aurait-elle pris naissance à une date tardive, quand le bouddhisme mort, ou moribond

LES DIVINITÉS LOCALES 33o

dans son pays natal, jetait un nouvel éclat chez les peuples tartares, à l'un des moments où le Népal entrait en relations directes avec la Chine et se glorifiait d'un vasselage qui l'incorporait h l'Empire du Milieu ? Le Svayambhû- Purâna, qui la raconte (sans parler de la Vamçâvalî qui le résume), est d'une date trop incertaine pour aider à résoudre ce problème.

Mais rien n'empêche de donner à cette légende une origine ancienne *. Manjuçrî est, depuis de longs siècles, tenu particulièrement en honneur chez les Tartares; la montagne des cinq sommets (Panca-çtrsa), d'où il partit en pèlerinage au Népal, est célèbre dans toute l'étendue de l'Empire chinois. La désignation sanscrite de Patica-çirsa parvata correspond littéralement à l'appellation chinoise : Ou (cinq) fat (terrasse) rAtf/i (montagne). Le mont Ou-t'aichan est situé à l'E.-S.-O. de Pékin; on y accède de la capitale par la voie de Kalgan, Chi-pa-r-tai , et Ta-toung, d'où cinq jours de marche vers le Sud mènent à la vallée d'Ou-t'ai. Le plus ancien des temples de rOu-t'ai-chan remonte, dit-on, à Açoka; c'est un stûpa h la manière de Syambunath, construit en briques, revêtu de stuc et couronné d'unT doré, qui porte son faîte à vingt-cinq mètres; il passe pour contenir des reliques du Bouddha. Il est certain que le principal temple, le Hien-foung-seu^ fut bâti entre 471 et 500 de J.-C. par un souverain de la dynastie des Wei postérieurs ; on y accède par un escalier de cent trente marches de marbre, jonchées de cheveux offerts

t. Toujours est-il que dès le vii« siècle une légende analogue avait cours au royaume de Kàmarùpa, tout à cùlé du Népal. Quand l'envoyé Li Yi-piao visita \i\ pays de Kàmarùpa entre 6'i3 et 6'i5, le roi Kumàra hii raconta que « le pouvoir se transmettait depuis quatre mille ans dans la famille royale : le premier avait été un esprit saint venu de la Chine (Ilan-ti) en volant. » (Chou-kta fang-lchi (compilé en 650), dans l'éd. japonaise du Tripitaka, XXXV, 1, S'i»»; et cf. Hiouen-tmng , lU, 77 et 79.)

336 LE iNÉPAL

pour mériter le paradis. La statue de Manjuçrî trône au milieu du temple, toute décorée d'écharpes en soie [kasdyas) déposées en offrande par les fidèles. Depuis le VI" siècle, toutes les dynasties ont rivalisé de zèle à honorer le sanctuaire. Dès le règne de Kai-hoang, des Souei (581- 601), des temples furent élevés sur chacun des cinq sommets. L'empereur Young-lo, des Ming, qui entretint des relations diplomatiques avec le Népal, y fit déposer, au Pou-sa-tlngy le premier exemplaire des textes bouddhiques en langue indienne [fan) qu'il avait fait graver et tirer sur cuivre d'après les originaux rapportés de TOccidenl par une mission spéciale * .

La réputation du mont aux Cinq-Sommets s'étendit de bonne heure au loin. En 824, un envoyé des Tibétains {ToU'f'an) vint demander à la cour impériale une image peinte derOu-t'ai-chan\ Un manuscrit népalais de l'Aslasâhasrika Prajnà-pâramità, daté de samvat 135, sous le règne de Bhoja deva et Laksmikàma deva représente dans une des curieuses miniatures qui ornent le texte une image de Manjuçrî avec cette légende : ce PafïQa'Çikha'parvate Vâf/iruttah (sic) « Vâgîçvara (autre nom de Manjuçrî) sur la montagne aux Cinq-Sommets. » Le Bodhisatva y est peint, comme il convient, en jaune, assis à l'indienne, la jambe gauche pendante sur un lion, les mains réunies dans le geste de renseignement, tenant un lotus bleu [utpala, en forme de pinceau). A gauche, un personnage subalterne, l'air terrible, armé d'une massue. Le décor est formé d'un temple creusé en souterrain dans la montagne, avec un arbre et des ascètes. El, comme pour écarter tout soupçon et pour continuer ce témoignage, un autre

t. KocKHiLL, A Pilgrlmage to the Great Buddhist Sanctuary of North'Chlna, dans Atlantic Monthly, juin 1895.

2. Bi'SHELL, Earlif Histonj of Tibet, dans Journ. Roy, AsiaL Soc, n. ser. XII, p. 522.

manuscril de date voisine (samvat 191, sous Çamkara deva) présente parmi ses illustrations une image presque identique, accompagnée de cette légende : Mahd-Cîna Mafïjughosa, « Manju-ghosa (ou Manju-çrî) de la Grande- Chine. » Ici encore le Bodhisattva, de couleur jaune, est assis à rindienne, la jambe droite pendante sur un lion bleu à gueule rouge, les mains réunies dans le geste de l'enseignement; sous le bras gauche passe un lotus bleu. Deux subalternes du sexe féminin se tiennent. Tune, jaune, adroite, Tautre, bleue, à gauche; comme décor un temple souterrain dans la montagne avec des arbres.

La fantaisie des miniaturistes népalais ne semble pas avoir altéré les traits essentiels de l'image chinoise; Manjuçrî en effet a pour attributs d'ordinaire le livre et le glaive qu'il tient en ses mains, comme les emblèmes de son éloquence et de sa vigueur dialectique, et c'est justement ainsi qu'il est figuré, dans l'un des deux manuscrits népalais, sur une image sans légende; le fidèle n'avait pas besoin d'explication pour y reconnaître la divinité. De couleur jaune, assis à l'indienne, il brandit une épée dans sa main droite, tandis que la main gauche repliée tient le livre ; un lotus bleu passe sous le bras. Même décor qu'aux deux autres miniatures : un temple souterrain dans la montagne, et des arbres*. On s'explique aisément qu'une image du Manjuçri d'Ou-t'ai-chan ait été connue de bonne heure au Népal; il n'avait pas manqué d'occasion pour l'y faire pénétrer: une des missions diplomatiques chinoises envoyées au Népal, ou par le Népal, entre 646 et 660, avait pu l'offrir en présent au pieux roi Narendra deva, ou encore un des rehgieux chinois passés en pèlerins par la voie du Népal avait pu en faire don à quelque

t. FoucHER, Études d* iconographie bouddhique, Paris, 1900, p. 114 sqq.

couvent du pays; justemenl plusieurs de ces pèlerins venaient du district même de TOu-t'ai-chan (l'arrondissement de Ping)* et certains d'entre eux restèrent fixés au Népal ou y moururent, laissant leurs menus objets de sainteté en héritage à leurs confrères népalais.

Enfin la rencontre à la cour du roi tibétain Srong-tsan Gam-po, de deux reines également dévotes, Tune népalaise, l'autre chinoise d'origine, dut activer les échanges religieux entre le Népal et la Chine ; Tune et l'autre avaient apporté au palais de leur barbare époux des livres saints et de saintes images ^ La gloire du Manjuçrî d'Out'ai-chan ne tarda pas k descendre du Népal jusqu'aux plaines du Gange. L'exact et véridique Hiouen-tsang, pendant son séjour dans l'Inde, h la veille même des événements qui mirent en étroit contact les deux grandes nations de l'Extrême-Orient, n'a jamais entendu parler de Mafljuçrî comme d'un Bodhisattva de Chine; autrement il n'aurait pas manqué de signaler à ses lecteurs chinois un trait si propre à flatter leur vanité nationale. Personnellement, il semble bien le considérer comme le patron spécial des Chinois dans l'Inde ; c'est Manjuçrî qui veille sur lui comme une sorte d'ange gardien, qui l'avertit en songe des dangers imminents et qui le presse de rentrer dans sa patrie; mais aucun des docteurs de Tlnde, dans leurs entretiens avec Hiouen-tsang, ne songe k évoquer Mafijuçri à propos de la Chine. Un demi-siècle plus tard, quand

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